CHAPITRE XXXVII
Sous l’administration du prince de Wangen, l’évêché de Bâle jouissait d’une paix profonde. Nous en avons pour témoin un savant français qui passa quelques jours à la cour de Porrentruy durant l’année 1777. Le géographe du roi de France, M. Robert (François), dans son Voyage dans les treize cantons suisses (Paris 1789, 2 vol. in-8°) fait un tableau très véridique de l’évêché de Bâle qui est le plus bel éloge qu’on puisse faire du prince de Wangen. „Un air de vie, dit ce voyageur distingué, est répandu sur tout le pays. La douceur du gouvernement, les principes d’équité qui y sont la base de l’administration ont couvert ces contrées (l’évêché de Bâle) d’un peuple nombreux, d’un peuple patriote, d’un peuple actif et vertueux, parce que chez lui la propriété n’est pas un vain nom. Sur cette terre fortunée, dix sols de taille, dix sols de feu et dix sols de chapons, forment tous les subsides qu’ont à payer les habitants. Au Val de Saint-Imier, les villages contigus, les hommes en quelque sorte entassés, des maisons perchées sur les rochers, attestent d’une manière non équivoque la salubrité des lois sous lesquelles on y vit ... Le prince, riche des domaines particuliers attachés à la souveraineté, lève sur ses sujets de si légers subsides, cju’à peine peut-on les nommer ainsi et qu'ils pourraient passer pour nuis. Ses revenus s’élèvent à un million. 1 ... Le prince, ajoute le même auteur, me fit voir le modèle en relief
d’un magnifique palais à la moderne, qu’il se proposait de construire, sur l’emplacement de l’ancien, d’après les dessins de M. Louis, qui y a employé l’ordre toscan, le seul qui convient à la rudesse et à l’aspérité du pays. Je doute qu’on en ait entrepris l’exécution. 2
„ Durant le séjour que le prince m’invita à faire à Porrentruy, on lui apporta une pièce très singulière, une dent molaire d’éléphant, pétrifiée, d’un volume extraordinaire, trouvée en coupant le roc, dans l’intérieur des montagnes du Jura. Le prince n’eut rien de plus pressé que de la faire apporter devant moi avec d’autres débris du même animal. Je pensai, en ce moment, que si je parvenais à l’obtenir, pour le cabinet du roi, je l’aurais enrichi d’un morceau précieux. Le prince devina en partie mes intentions ; il prévint ma demande et me chargea envers lui d’une grande dette, par le don qu’il m’en fil. Cette belle pièce d’histoire naturelle se voit maintenant au cabinet du roi, dont il est un des morceaux les plus intéressants, vu surtout qu’à raison de son étonnante grandeur, il confirme une assertion théorique de M. le comte de Buffon, consignée vingt ans auparavant dans son Histoire naturelle à
Le prince de Wangen accompagna l’envoi de ces débris gigantesques d’une lettre fort gracieuse que Buffon rapporte en entier dans son Histoire naturelle (t. II, p. 48 et suiv.). „M. le prince de Porrentruy, évêque de Bâle, dit le savant naturaliste, a eu la bonté de m’envoyer une dent molaire et plusieurs ossements d’un squelette d’éléphant, trouvés dans les terres de sa principauté, à une très médiocre profondeur. Voici ce qu’il a bien voulu m’en écrire, en date du 15 mai de cette année 1780: „A six cents pas de Porrentruy, vers la gauche d’un grand chemin que je viens de faire construire pour communiquer à Belfort, en excavant
1 Op. cil.., 1. 1. p. 129. = 2 Une note mise par l’éditeur des Découvertes faites sur le Rhin d’Ama- (jétohrie, etc., en 1796, à la page 76. nous apprend que „ l’évêque Frédéric dans .son plan de réédification
du château s’étant proposé de démolir la Tour (Rélousse) pour la construire sur un nouveau modèle, on exigea pour l’abattre un prix triple qu’aurait, valu la construction d’une nouvelle tour beaucoup plus
vaste et mieux distribuée11. = 3 Ibid., p. 131.
L’ÉVÊCHE SOUS LE PRINCE DE WANGEN
le flanc méridional de la montagne, l’on découvrit l’été dernier, à quelques pieds de profondeur, la plus grande partie du squelette d’un très gros animal. Sur le rapport qui m’en fut fait, je me transportai moi-même sur le lieu et je vis que les ouvriers avaient déjà brisé plusieurs pièces de ce squelette et qu’on en avait enlevé quelques-unes des plus curieuses, entre autres la plus grande partie d’une très grosse défense qui avait près de cinq pouces de diamètre à la racine sur plus de trois pieds de longueur, ce qui me fit juger que ce ne pouvait être que le squelette d’un éléphant. Je vous avouerai, Monsieur, que, n’étant pas naturaliste, j’eus peine à me persuader que cela fût; je remarquai cependant de très gros os, et particulièrement celui de l’omoplate que je fis déterrer; j’observai que le corps de l’animal, quel qu’il fût, était partie dans un rocher, partie en un sac de terre, dans l’anfractuosité de deux rochers, que ce qui était dans le rocher, était pétrifié, mais que ce qui était dans la terre était une substance moins dure que ne le sont ordinairement de pareils os. L’on m’apporta un morceau de cette défense que l’on avait brisée en la retirant de cette terre où elle était devenue mollasse; l’enveloppe extérieure ressemblait assez à l’ivoire, l’intérieur était blanchâtre et comme savonneux; on en brûla une parcelle et ensuite une autre parcelle d’une véritable défense d’éléphant. Elles donnèrent l’une et l’autre une huile d’une odeur à peu près pareille. Tous les morceaux de cette première défense ayant été exposés quelque temps à l’air, sont tombés insensiblement en poussière. II m’est resté un morceau de la mâchoire pétrifiée avec quelques-unes des petites dents. Je les fis voir à M. Robert, géographe ordinaire de Sa Majesté, qui m’ayant témoigné que ce morceau d’histoire naturelle ne déparerait pas la belle collection que vous avez dans le jardin du roi, je lui dis qu’il pouvait vous l’offrir de ma part et j’ai l’honneur de vous l’envoyer. Frédéric." J’ai reçu en effet ce morceau, ajoute Buffon, et je ne puis que témoigner ma respectueuse reconnaissance à ce prince, ami des lettres et de ceux qui les cultivent. M. Robert dit encore (p. 31): „ Cette dent molaire d’éléphant est de beaucoup plus grande que toutes les autres dents fossiles d’éléphants qui existaient déjà au cabinet du roi et M. le comte de Buffon me prodigua ses remerciements d’un don aussi précieux pour l’histoire naturelle." 1
..Porrentruy, dit toujours l’hôte du prince de Wangen en 1777, est une ville de peu d’étendue, mais elle est bien bâtie, assez riche, ornée de quelques beaux édifices, et de jolies fontaines; au reste, il m’a semblé qu’il y a très peu de mouvement. La population de cette ville n’est que de trois mille habitants. L’église paroissiale est ornée d’une assez belle tour." 2
1 François Robert, géographe du roi en 1780, né en 1737, est mort à Heiligenstadt en Saxe le 5 mai 1819 à 86 ans. Il a publié plusieurs ouvrages de géographie universelle. Son Voyage dans les treize cantons suisses, imprimé à Paris en 1789, 2 vol. in-8°, a été traduit en allemand et imprimé à Berne. = 2 Ibid., p. 131.
Evêques de Brtle *
Le naturaliste Buffon.