APPEL AUX SOLDATS AUTRICHIENS
retrouvons plusieurs fois dans cette histoire, fait imprimer à Besançon un mémoire de 152 pages renfermant les doléances de Porrentruy et de l’Ajoie; ce travail, dû à la plume de Lémane, comprenait dans sa première partie le récit des démarches faites par le comité pour obtenir l’Assemblée générale des États de l’évêché ; la deuxième présentait les doléances qui devaient être remises à ces députés lors de la tenue de l'Assemblée. Ces doléances portaient sur la chasse, la stagnation du commerce, la multiplication des pauvres, la dette publique, les corvées. 1
Le prince de Roggênbach n’ignorait rien des projets qui se tramaient dans l’ombre ; il savait queRengguer était le moteur caché de cette agitation qui se manifestait dans la commune de Porrentruy; aussi crut-il prudent de différer la tenue d’une Assemblée des États. Sur la demande qui lui fut adressée par le magistrat de Porrentruy, il répondit que dès que le vœu général de ses sujets lui serait connu, il accéderait volontiers à ce vœu (21 août 1790). Sans perdre de temps, le comité de Porrentruy envoya aux trois ordres des États une lettre d’avis, les engageant à s’associer à lui pour demander la tenue prochaine d'une Assemblée (26 septembre 1790).
L’agitation provoquée par les sourdes menées des agents du conseil se propage. A la Montagne, le curé du Noirmont, Gopin, se met à la tête du mouvement et réclame hautement la tenue d’une assemblée du peuple. Il publie sous le titre : L’Ajoulot et le Montagnard, un dialogue où il met dans la bouche de ses interlocuteurs les reproches les plus cuisants à l’adresse de la cour. 2 Un nommé Crétin propage à Porrentruy cet écrit injurieux au prince: on l’arrête et on le met en prison. Aussitôt les bourgeois s’attroupent devant la maison de ville et, à huit heures du soir, font assembler le magistrat qui est obligé d’aller immédiatement demander au château l’élargissement de Crétin. Le conseil aulique se réunit aussitôt; il essaie de résister, mais le prince, craignant les suites fâcheuses d’un refus, ordonne de son autorité l’élargissement de Crétin.
Quelques jours après, nouvelle échauffourée. L’abbé Lémane revient de Besançon, porteur de son travail sur les doléances du pays (14 janvier 1791). Aussitôt le magistrat de Porrentruy se réunit et déclare qu’il n’accepte pas ce livre qui a été imprimé sans sa participation. 3 Une commission est nommée pour dresser un travail qui sera présenté au prince au nom de la ville. En même temps, le magistrat proteste de sa fidélité, de sa soumission, et de son amour pour la conservation de la paix et de la tranquillité publique. C’était blesser au vif le comité révolutionnaire qui avait pris l’initiative et avait élu Lémane pour son président. Aussi le 26 janvier, trois cents paysans, armés de bâtons, l’injure à la bouche, envahissaient Porrentruy et s’attroupaient devant la maison de ville, menaçant de jeter par la fenêtre le maître-bourgeois Relier, s’il ne faisait casser la décision prise, le 22, contre le comité et le livre de ses doléances. On eut beaucoup de peine à calmer cette agitation populaire. 4
Ce fut quelques jours après cette échauffourée, qu’une députation de la commune de Porrentruy, des cinq mairies d’Ajoie, de la Franche-Montâgne, et de la
1 ^Travail dû comité de la commune de Porrentruy. ■ — Besançon, imprimerie de Simard, 1790. “ =
2 16 pages in- 12. — Nous avons recueilli un grand nombre de ces dialogues qui peignent au vif l’état
des esprits à cette époque. = 3 Délibération du conseil du 22 janvier 1791. = 4 Extrait du journal du
P. Voisard. Ce professeur du collège de Porrentruy a relaté jour par jour, de 1780 à 1793, tous les événements dont il a été le témoin à Porrentruy. Ce recueil est fort curieux et renferme des détails précieux pour notre histoire.
Prévôté de Saint-Ursanne se présente au château, ayant à sa tête l’abbé Lémane, et exprime à Son Altesse les vœux de ses commettants „dont la population dépasse vingt mille âmes" ; on demande le plus tôt possible une assemblée des États. Le prince reçut froidement les députés: après quelques minutes d’audience, il les congédia, en leur disant qu’il leur répondrait par écrit. Quelques jours après, il adressait à tous les corps composant les États de la principauté un rescrit „leur enjoignant de lui faire part dans la quinzaine au plus tard de leurs intentions relativement à la tenue d’une assemblée des États".
Devant ces dispositions hostiles d’une partie de ses sujets, le prince de Roggenbach ne se crut plus en sûreté. 1 Déjà vers la fin de décembre, il avait envoyé à Vienne le chanoine de Gléresse, pour demander à l’empereur un secours dans les circonstances difficiles où il se trouvait. Léopold lui offrit cinq cents hommes qui étaient en garnison à Fribourg en Brisgau, prêts à partir au premier appel du prince. Bâle ayant appris les intentions de l’empereur refusa le passage aux troupes: on craignait de déplaire à la France en laissant passer sur le territoire helvétique des soldats autrichiens. Dans son embarras, le prince s’adressa aux Suisses ses alliés, pour lui venir en aide. MM. de Mulinen de Berne, Zettner de Soleure et Munch de Bâle furent députés auprès de l’évêque de Bâle, par les cantons. Ils arrivèrent à Porrentruy le 18 février. 2 Le député de Bâle persista dans son refus de livrer passage sur le territoire de son canton aux soldats autrichiens. Berne et Soleure se rangèrent de l’avis du prince et il fut décidé qu’on demanderait à l’empereur les cinq cents hommes promis, en le priant d’obtenir passage par le canton de Bâle.
Léopold eut bien vite raison du refus de messieurs de Bâle et le 20 mars 1791 à quatre heures du matin, les troupes autrichiennes faisaient leur entrée à Porrentruy. On comptait cinq cents hommes, c’est-à-dire deux compagnies du régiment de Guesninguen commandées par M. de Tchermach et cinquante dragons tous bohémiens. 8 Une partie des soldats fut casernée au séminaire que les élèves avaient évacué le l(j de ce mois, l'autre au gymnase et les dragons aux halles. Les élèves chassés de leurs classes par ces hôtes menaçants, se réfugièrent dans les chambres du collège où les professeurs continuèrent à donner leurs leçons. 4 L’arrivée des Autrichiens à Porrenlruy fit prendre la fuite à tous ceux qui se croyaient compromis par leurs démarches antérieures. Rengguer, le chef du mouvement, quitta Porrentruy le 19 mars et se réfugia auprès de son oncle, l’évêque de Paris. En même temps, les membres du comité de la commune, les signataires des cahiers de doléances, les pétitionnaires de l’assemblée des États, gagnaient la frontière et se réunissaient à Belfort et à Delle. 5 Le prince établit aussitôt une commission chargée d’interroger les suspects et de leur infliger un châtiment,
1 Le 14 février 1791, pendant la nuit, on incendia la maisonnette du jardin de M. Migy; le 15, celle de
M. Scheppelin. (F. Voisard, journal.) = 2 „Le 18 février, à une heure après-midi, arrivèrent les députés des Suisses, la bourgeoisie sous les armes, et on fit trois décharges de canon. — Le 3 mars, on fit cinq décharges de canon à cause de l’élection de M. de Mulinen pour avoyer." (P. Voisard.) — „ Chaque député
avait son secrétaire, des domestiques et un vouëble en grande livrée ; il y avait une voiture tirée à quatre
chevaux par canton; le cortège était brillant et attira tout le peuple. “ (Histoire du pays de Porrentruy, par M. Kœtschet, curé de Courroux, 1822, 1er vol.). = 3 La P° compagnie avait pour capitaine M. de
Tchermach; 1" lieutenant, de Garato; sous-lieutenant, Stiler ; enseigne, Tutschi. — Pour la 2e. capitaine
deRisé; 1er lieutenant, Oklopfia; sous-lieutenant, de Vite ; enseigne, Reihler. — 1er lieutenant de dragons,
le comte île Mercantin. = 4 On lit dans le Moniteur de France du 27 mars 1791 : „Six cents impériaux
sont arrivés hier matin à Porrentruy; ce sont tous des Hongrois ou des Bohémiens. Ils servent, dit-on, d’avant-garde à neuf cents hommes." = 6 * P. Voisard, Kuhn, Mémoires.