CHAPITRE XXXVIII
scrupuleux de l’époque que nous étudions, relate au 11 et au 12 février 1792, l’arrivée de trente à quarante prêtres ou curés d’Alsace, réfugiés à Porrentruy pour échapper à la rage de Rebwell et de l’évêque intrus.
L’Assemblée législative décréta, le 26 août 1792, la loi de la déportation des prêtres, dont l’arrêté du directoire du Bas-Rhin avait été le pâle prélude. Fidèle au programme de la Révolution, l’Assemblée législative avait déjà décrété, le 26 octobre 1791, la déportation contre les prêtres qui refusaient le serment civique; mais Louis XVI, bravant les menaces de la populace et la colère de l’Assemblée, avait refusé la sanction royale à cette loi. Après le 10 août, l’Assemblée, délivrée du veto de Louis XVI, ne se contenta plus de son premier décret. Il lui fallait un ensemble de mesures plus radicales et plus complètes pour étouffer tous les restes du catholicisme ; et, après avoir savamment étudié les moyens de se débarrasser de tous les prêtres et même des simples clercs ou des moindres religieux capables de garder au sein de notre pays une étincelle du feu sacré, elle vota, sur le rapport du député Morisson, le décret suivant: „Tous les ecclésiastiques qui, étant assujétis au serment prescrit par la loi du 26 décembre 1790 et celle du 17 avril 1791, ne l’ont point prêté, ou qui, après l’avoir prêté, l’ont rétracté et ont persisté dans leur rétractation, seront tenus de sortir, sous huit jours, hors des limites du département de leurs résidences, et dans quinze jours hors du royaume.
En Alsace, malgré les décrets des directoires du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, la plupart des prêtres fidèles étaient restés dans le pays; un très grand nombre s’étaient contentés de quitter leurs paroisses et de se retirer dans leurs familles; mais, après la loi du 26 août et les massacres de septembre, leur séjour en Alsace devint à peu près impossible. Ils durent suivre ceux de leurs frères qui les avaient précédés dans l’exil. Le moment où toute une grande population, profondément croyante, se vit privée tout à coup de ses pasteurs, fut infiniment douloureux.
Le chemin des exilés d’Alsace s’indiquait de lui-même. Les prêtres du Bas- Rhin se dirigèrent sur l’Allemagne, et presque tous ceux du Haut-Rhin sur la Suisse. Quelques prêtres du Haut-Rhin furent recueillis à Mulhouse. De grandes difficultés furent suscitées aux exilés par deux décrets, dont l'un défendait d’exporter des matières d’or et d’argent, et l’autre, de se rendre dans un pays en guerre avec la France. Le premier décret empêchait les exilés de se munir de l’argent nécessaire dans le cas d’un séjour prolongé à l’étranger; il arriva qu’on ne laissa à ceux qui furent arrêtés à la frontière qu’une somme suffisante pour les faire arriver à leur destination. Du reste, les ressources du clergé n’étaient pas grandes. Nous avons parcouru, dit M. Winterer, 1 les lugubres listes des émigrés qui ont pris des passeports pour sortir de l'Alsace, en exécution de la loi du 26 août: nous n’avons pas compté moins de 545 exilés et reclus pour les trois districts du Haut-Rhin ; le nombre des exilés et des reclus du Bas-Rhin était encore plus considérable. Rien n’est plus saisissant qu’un coup d’œil sur ces listes et sur l’évaluation des biens des proscrits, faite par les autorités révolutionnaires. Les biens d’un grand nombre d’exilés ne représentent qu’une valeur de trente, de cinquante, de cent, de trois cents livres ; les fortunes de plus de trois mille livres sont rares. Les religieux et un bon nombre de prêtres séculiers figurent avec celte note : Point de biens connus. Dans la suite, les biens des prêtres émigrés
La persécution religieuse en Alsace, p. 123.