LE CHATEAU DEMEURE AU PRINCE
de ses paroissiens ne voulut suivre le rebelle. Rengguer n’en poursuit pas moins sa route ; aux abords de la ville, il apprend qu’on s’apprête à l’arrêter ; il rebrousse aussitôt chemin et adresse les plaintes les plus vives à la Société des amis de la constitution de Delle, sur les traitements odieux dont il était victime. Puis, sans perdre courage, il convoque, pour le 24 mai, une assemblée générale des citoyens de l’évêché à Boncourt, extrême limite de France. Attirés par la curiosité, un certain nombre de paysans se rencontrent, au jour dit, au lieu de la réunion.
Rengguer, élevé sur un gazon, la tête ceinte d’une branche de chêne, prêcha longtemps le plus saint des devoirs. Il rappela les griefs qui devaient faire détester à tous et à jamais le gouvernement du prince fugitif; il vanta la liberté du peuple français, maître de ses destinées; l’heure de la délivrance avait sonné; tous, il les invitait à signer avec lui l’acte de déchéance du prince, et à se déclarer à la face du ciel et de la terre, libres et sans maître. La parole de Rengguer trouva dans l'assistance un écho facile ; les mécontents étaient nombreux à l’assemblée ; on acclama le syndic parjure et rebelle; un sapin, symbole de liberté, portant à sa cime le bonnet rouge, fut planté sur les frontières de Boncourt, et on se sépara après avoir autorisé Rengguer à faire au nom du peuple un emprunt de 300,000 livres de France pour acheter des armes et pour assurer la liberté récemment conquise. En même temps, on signa un procès-verbal où s’unissaient l’insulte et le blasphème contre l’autorité dix fois séculaire des princes-évêques de Bâle.
Cette réunion où l’on comptait quelques mécontents heureux de profiter d’un mouvement qui pouvait leur amener une position lucrative, n’eut dans l’évêché qu’un médiocre retentissement. Rengguer essaya bien d’en convoquer une pareille aux Piquerez, le 27 du même mois, et le 29 à Bellefond; le seul résultat de ces assemblées populaires fut la plantation d’arbres de liberté, accompagnée des mêmes apostrophes contre le prince et sa tyrannie.
Pendant ce temps le prince, profitant de la panique que la déroute du jour de l’Ascension avait jetée dans le parti révolutionnaire, adresse à son peuple une lettre pastorale où il le mettait en garde contre Rengguer et ses partisans (Bienne, 30 mai 1792), et nomme commandant du château de Porrentruy M. le chevalier de Rinck. La présence de ce serviteur dévoué de l’évêque de Bâle ramena pendant quelque temps l’ordre dans la capitale de l’évêché. Plusieurs des plus turbulents partisans de Rengguer furent immédiatement mis aux sept pucelles tandis que d’autres prenaient la fuite en toute hâte. En même temps, cent hommes de la vallée de Delémont franchissaient les Rangiers et venaient offrir à M. de Rinck de défendre avec lui le château contre les brigands (23 mai et 4 juin).
La tranquillité se rétablit pour quelque temps; la nouvelle que l’évêché de Bâle était compris par la Diète suisse dans la neutralité helvétique acheva de déconcerter les meneurs. On essaya bien d’ameuter contre M. de Rinck les Français cantonnés à Delémont, en accusant les chasseurs du château d’avoir tiré sur deux officiers de gardes nationaux qui passaient près de la forêt du Fahy (10 juin). Il fut facile de découvrir la ruse et de justifier les défenseurs du prince.
Cependant Pmngguer ne perdait pas courage. Quand le terrain semblait lui manquer dans l’évêché, il se tournait vers l’Assemblée nationale de France, où il comptait des amis et des partisans. Le 1er juin (1792), il adresse de Delle, où s’est retiré, une lettre à tous ses concitoyens du pays libre de Porrentruy ; il leur annonce son départ prochain pour Paris avec quelques co-députés délégués