LA PERSECUTION RELIGIEUSE
encore la fête solennelle de l’Ascension de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ces deux prêtres, Messires Bourrignon et Matthieu Clémençon, partirent ainsi bientôt, de crainte d’être compris dans la liste des autres citoyens et alors soumis au serment civique pour tous les prêtres en général, en fonctions ou retirés.
Quelques jours après la publication de ce serment, dans les diverses communes du nouveau département, la troupe française passant à Saucy, petit village des environs de Bellelay, surprit deux prêtres de l’Ajoie qui allaient aussi en Suisse; c’étaient Messieurs Froté, curé de Miécourt, et l’abbé Antoine l’aîné, natif de Porrentruy, qu’un détachement de gendarmes conduisit à Delémont. Ce premier, sans autre forme de procès, fut derechef conduit dans sa cure, où cependant il ne demeura pas longtemps; le second, extrêmement alarmé, redoutait la prestation de ce serment ; il fut conduit le lendemain, au milieu des bayonnettes, dans la maison de ville. Là, devant la municipalité et entouré des soldats, il souscrivit contre sa volonté le serment suivant: „Je jure d’être fidèle à la nation, de maintenir de tout mon pouvoir la liberté et l’égalité, sans rien déroger à la liberté de mes opinions religieuses, ni à l'exercice du culte que je professe, conformément à la faculté qui m’en est accordée par l’arrêté du département."
A cause de ce serment, ce jeune prêtre fut mis en liberté, parce qu’il avait satisfait à la loi qui l’astreignait à cette prestation, mais sa conscience n’était pas libre. Il s’agissait de la tranquilliser; ce qu’il ne pouvait affectuer qu’en sortant de la nouvelle France. Il trouva un moyen expéditif qui lui réussit admirablement. Pendant les deux jours qu’il resta en ville, se promenant de tous côtés jusqu’au moment où il put saisir une favorable occasion de s’éloigner de la ville et alors entrer sur le territoire suisse, commençant déjà dans la prévôté de Moutier-Grandval, comprise dans la neutralité helvétique. Il fut à l’instant recherché et réclamé partout, mais en vain, car le jeune ecclésiastique était déjà bien loin et en lieu de sûreté. Au commencement de mai 1793, on exigea le serment de tous les prêtres. Dans ce pays, raconte le curé Kætschet, 1 on ne força personne, mais la loi condamna à une amende de cinq cents francs et à un emprisonnement ceux qui, sans avoir prêté ce serment, oseraient fonctionner. La même peine fut prononcée contre ceux qui leur permettraient quelques fonctions chez eux.
On vit le propriétaire de la métairie de derrière Monterri , près de Porrentruy, traîné dans les prisons de cette ville, puis dans celle de Besançon et de Colmar, et totalement ruiné pour avoir permis de célébrer la messe chez lui à un religieux français qui parcourait la campagne pour soulager le pauvre peuple. Dans la Haute-Alsace, devenue le département du Haut-Rhin, on compta 667 prêtres émigrés, déportés, fidèles à leurs serments. Le nombre des prêtres jureurs schismatiques s’éleva à 78. Plusieurs religieux de l’Alsace, qui appartenaient au diocèse de Bâle, prêtèrent aussi le serment défendu et passèrent au schisme. Nous comptons sur cette liste lamentable 34 capucins, 15 récollets, 10 Cordeliers, 4 franciscains, 7 dominicains, 7 augustins, 15 bénédictins, 15 bernardins parmi lesquels nous constatons avec douleur, 13 religieux de Lucelle. 2 En somme,
1 Kætschet, Hist. du pays de Porrentruy, t. II. p. 14. = 2 A sa suppression en 1790, Lucelle comptait 39 religieux et 7 frères convers. Les 12 jureurs furent les Pères Célestin Adam de Kientzheim, Nicolas Arnoux, Placide Bruat de Grandvillars, Edmond Erhard de Massevaux, Stanislas Fleury de Lucelle, François Girardin de Delle, Léopold Guinans de Courchavon, Alexis Gutzwiller de Terwiller,
Ignace Nusbaumer de Wattvviller, Malachias Sitterlé de Gueberswihr. Benoit Stirlen de Sulz, Jean Pierre Étienne de Porrentruy.