CHAPITRE XXXVIII
Le culte légal, reconnu par la République française, devait être installé dans l’église du collège qui allait devenir le temple de la Raison. A la place des autels renversés, on érigea des trophées en l’honneur des institutions républicaines. Une image gigantesque de la Liberté se dressa au fond du chœur, offrant à ses adorateurs les emblèmes de l’égalité et de la fraternité. Dans les cartouches, occupés naguère par les saints de la Compagnie de Jésus, on plaça des inscriptions en l’honneur des héros de la République.
Et quand arrivait le décadi, qui avait remplacé le dimanche supprimé par ordre de la Convention nationale, on obligeait les citoyens à se réunir au temple de la Raison. Là on chantait les hymnes républicains, on adorait la déesse du lieu, et quelque fougueux jacobin débitait un discours façonné au ton de cette époque.
Les fêtes chrétiennes avaient aussi disparu : mais la Convention avait établi des solennités républicaines qui rappelaient les cérémonies et les turpitudes du paganisme. Porrentruy eut sa part de ces réjouissances. Le 7 janvier 1794, la prise de V infâme Toulon fut célébrée par une fête civique autour de la ville et au temple de la Raison, des plus ferventes et patriotiques. 1 L’anniversaire du 10 avril 1793 et l’achèvement de la Constitution furent aussi l’objet de réjouissances publiques dont un rapport circonstancié nous donne les détails: „Un arc-de-triomphe de feuillage avait été élevé sur la plus grande place de la ville. Au-dessus d’un piédestal était la statue de la Liberté, tenant en main une pique surmontée d’un bonnet phrygien , et de l’autre, un niveau posé sur une règle où étaient tracés ces mots:
Les hommes sont égaux; ce, n’est pas la naissance,
C'est la seule vertu qui fait leur différence.
„Vers midi la fête commença; la marche du cortège était ouverte par deux gendarmes nationaux à cheval; puis venait la musique patriotique, ensuite deux citoyens portant chacun un faisceau d’armes sur lesquels était cette divise: Forts de notre union. Ensuite des jeunes filles, habillées en vestales, les cheveux épars couronnées de fleurs et ornées de rubans tricolores, avec des guirlandes de fleurs dans les mains. Les vieillards, appuyés chacun sur l’épaule d’un jeune citoyen, pour exprimer l’appui et la piété qu’on doit à l’âge; la masse des citoyens et citoyennes environnés et couverts par les magistrats; le département était en tête, le district à droite, la municipalité à gauche; sur les flancs le tribunal et le juge de paix formant le cercle: les tables de la loi s’élevaient du centre. Arrivés à l’autel de la Patrie, les citoyens s’arrêtèrent. Alors le maire prononça à haute voix la formule du serment, que tous les assistants répétèrent, les mains droites levées vers l’autel. Ensuite commença la farandole autour de l’autel, en serpentant autour de l’arbre de la liberté; puis les chants patriotiques; enfin, le cortège se remit en marche, et s’arrêta devant l’hôtel-de-ville, où le maire fit, du balcon, un discours analogue à la cérémonie."
Le 10 ventôse, an III (38 février I 795), une fête analogue fut célébrée pour l’inauguration du modèle de la Bastille, que le département du Mont-Terrible avait reçu de la Convention, et qui devait être déposé dans la salle des séances H ii département. 2 Le 5 avril de la même année, des malveillants brûlèrent l'autel
1 Extrait du registre de la municipalité de Porrentruy (18 nivôse). = 2 Ce modèle de la Bastille,
exécuté avec une grande fidélité, est aujourd’hui au musée de Berne.