CHAPITRE XXXVIII
repos complet. L’émigration avait sauvé de la prison et de la mort la plupart des suspects. Le reste de la population subissait en silence et en espérant des temps meilleurs, l’oppression des lois républicaines d’alors. Tout avait été brusquement transformé; et, jusqu’au mode de se vêtir, de manger et de vivre, tout était réglé par les lois de la Convention. Défense d’acheter hors du marché; défense d’acheter au marché avant neuf heures ; défense d’acheter plus de deux livres de beurre, plus de deux douzaines d’œufs à la fois ; défense de réclamer de l’argent en paiement des marchandises vendues; 1 les assignats avaient cours forcé, et étaient, de par la loi, la seule monnaie courante; mais leur dépréciation était telle qu’on vit une paire de bottes payée dix mille francs en assignats; une livre de beurre coûtait six à sept cents francs: c’était la ruine des commerçants, qui, en échange de belles et bonnes marchandises, étaient forcés de recevoir ce papier sans valeur; ils essayèrent bien d’élever d'autant le prix de leurs objets de vente, mais l’Etat établit de son autorité suprême un maximum qui fixait invariablement le prix, contre des assignats, des denrées et des marchandises. 11 n’y eut que les acquéreurs des biens nationaux qui profitèrent de cette dépréciation énorme du papier-monnaie. Les biens du prince, les propriétés des couvents et des églises furent vendus à l’encan et payés en assignats. L’État était bien forcé d'accepter son papier, et au lieu d’encaisser des espèces qui l’eussent tiré de la banqueroute, il entassait des billets sans valeur. C’est ainsi que dans le seul département du Mont-Terrible, la vente des biens nationaux (de 1793 à 1799) atteignit le chiffre énorme de 72,124,517 fr., dont 21,974 seulement furent payés en numéraire. 2 C’est ainsi que furent vendus les biens du prince: son château de Porrentruy, acheté par le perruquier Lémane; celui de Delémont, par un fabricant de Bienne nommé Verdan; les métairies el les terres qui formaient la mense épiscopale; puis les dots des paroisses, les terres appartenant aux chapitres, fabriques et confréries. A Porrentruy, l’église Saint-Pierre fut sauvée d’une destruction certaine par l'arrêt que prit la municipalité, en 1 796, de la réserver pour le culte public, en conformité de la loi du 30 mai 1 795, qui accordait à chaque commune un édifice pour son culte; l’église Saint-Germain fut louée au perruquier Lémane; celle des Annonciades, à un nommé Hoffmann (avril 1795); la chapelle de Lorette fut vendue pour 926 livres au conservateur provisoire des forêts du département du Mont- Terrible, Nicolas Barthélemy, qui fut plus tard commissaire du gouvernement près les tribunaux civil et politique du département (23 mai 1796).
Tous les objets appartenant à ces édifices sacrés qui ne purent être vendus furent brûlés ou détruits. Les tableaux de quelque valeur durent être envoyés à Paris. „ Défense de sonner V Angélus; partout sur les routes les croix abattues et renversées: la messe est sévèrement interdite (avril 1795), ce qui n’empêche pas le courageux chanoine de Rosé de la dire en secret à l’hôpital et dans quelques maisons de la ville, où la police révolutionnaire cherche en vain à l'arrêter. Déguisé en jacobin, l’intrépide missionnaire parcourt sans crainte tout le Mont-Terrible, portant partout les secours de son ministère.
1 Un tailleur de Porrentruy, nommé Meusy, homme du meilleur renom, fut exposé au poteau, et condamné à 6000 livres d’amende et à 6 mois de prison pour avoir demandé 6 ba.tz en espèces pour la façon d’une culotte. (Guélat, notes.) = 2 Les meubles vendus au nom de l’Etat atteignirent le chiffre
énorme de 358,501 fr. ; l’argenterie des églises fut vendue 80,000 fr. Nous extrayons ces chiffres de documents authentiques recueillis par M. J. T. Verneur.