CHAPITRE XXXIX
plus qu’à se préparer à l’heure suprême. Il pria avec une ferveur extraordinaire, les yeux fixés sur le crucifix qu’il avait toujours porté sur lui, et qu’on n’avait pas remarqué lorsqu’il fut arrêté. Les gardiens du martyr étaient pleins d’admiration à la vue de son calme et de sa sérénité, et ils ne purent s’empêcher de lui exprimer leur étonnement. „ Pourquoi ne serais-je pas heureux? répondit-il; je quitterai cette triste terre, et dans le monde meilleur où j’entrerai on ne persécute pas la foi de nos pères. “
Vers trois heures, Bochelé eut la visite de son frère Antoine, qui l’aborda en pleurant. „ Pourquoi pleurer, mon frère? demanda le prêtre héroïque. Si la loi du 19 fructidor m’avait mis en possession de quelque avantage temporel, tu te réjouirais ; ne pleure donc pas maintenant que cette même loi me procure la couronne des martyrs." Les larmes du frère coulant plus abondantes, le martyr le supplia de sécher ces larmes, et lui fit part des consolations et des espérances qui surabondaient dans son âme. „Les hommes m’ont condamné, mais j’ai la confiance que Dieu ne me condamnera point." Bochelé chargea ensuite son frère de faire savoir à ses juges qu’il leur pardonnait sa condamnation et qu’il priait Dieu de la leur pardonner.
On eut la barbarie d’éloigner tout prêtre du confesseur de la foi, dès qu’il eut appris sa sentence. Bochelé fit passer un billet à un de ses confrères, qui exerçait secrètement le saint ministère à Colmar, pour le prier de se trouver sur son passage au moment où il serait conduit à la mort, et de lui donner l’absolution. Un bruit confus qui se fit entendre devant la prison avertit le martyr que son heure était venue. Il se hâta de dire à haute voix les prières de la recommandation de l’âme ; puis il prit congé dans les termes les plus tendres des autres prisonniers qui pleuraient et des gardiens qui étaient tous profondément émus. Il laissa une récompense à ces derniers.
Une voiture attendait le condamné devant la porte de la prison, mais Bochelé refusa d’y prendre place: „ Jésus-Christ, mon maître, dit-il, est monté au Calvaire nu-pieds et portant lui-même sa croix; je ne veux pas aller au lieu du supplice dans une voiture ; Dieu m’a conservé assez de forces pour pouvoir marcher." Le martyr suivit, la voiture en baisant de temps en temps son crucifix. Dans la crainte d’une démonstration de la part des catholiques de Colmar, on avait organisé une démonstration jacobine. Une cohue ignoble suivait le condamné, qu’elle accablait d’outrages. Le martyr se contenta de prier pour ceux qui l’outrageaient. Quand on fut arrivé près de la gravière, le martyr ôta une partie de ses vêtements, qu’il avait légués à un prisonnier dénué de tout. 11 voulut encore parler à la foule, mais des cris tumultueux couvrirent sa voix. On n’entendit que ces mots: „Je meurs pour la foi." Le martyr s’agenouilla ensuite, et reçut dans cette attitude le coup de la mort, le 24 juillet, à cinq heures du soir. — L’abbé Bochelé n’avait que trente-huit ans.
On recueillit une partie du crâne fracassé du martyr, et sa famille conserve encore aujourd’hui avec un respect religieux ces précieux restés. Dans les vêtements légués au prisonnier, on trouva une feuille de papier où le martyr avait écrit rapidement après sa condamnation les dernières paroles qu’il voulait adresser au peuple avant de mourir. Elles respirent l’amour le plus ardent pour Dieu et pour la Sainte Église. Le martyr priait pour la France et pour l’Alsace; il suppliait Dieu de soutenir les prêtres et le peuple fidèles, et de leur donner de voir bientôt