MGR DE NEVEU A PORRENTRUY
Dès Rangiers jusqu’à Porrentruy, une longue file de trois cents cavaliers, parmi lesquels on distinguait vingt-cinq trabans rouges équipés par Saint-Ursanne, précédait le carrosse du prince, au milieu des acclamations d’une foule en délire, accourue des hameaux les plus éloignés. Aussitôt que le cortège fut parvenu à la porte Saint-Germain où se dressait un arc de triomphe portant les armes du prince avec cette inscription: Duabus anchoris nixa erigitur , on vit tout à coup des hommes apostés dételer les chevaux, prendre leur place et traîner ainsi le souverain dans sa voiture jusqu’à son hôtel au milieu des vivats de la foule. Il était onze heures et demie du matin (31 janvier). Le prince était seul dans son carrosse ; M. d’Andlau le suivait dans une autre voiture attelée de même. Le soir, il y eut illumination générale. 1 Le même jour, la foule s’était transportée dans la cour du château et y avait déraciné l’arbre de la liberté planté jadis par le fameux Rengguer. On le brûla publiquement, affublé en signe de dérision d’un bonnet rouge, après l’avoir traîné dans les rues aux cris mille fois répétés du „Ça ira , les patriotes, on les pendra. “
Le prince resta à Porrentruy sept jours, pendant lesquels il y eut des festins se succédant sans interruption. Le jeudi, 2 février, fête de la Purification de la sainte Vierge, il officia pontificalement à l’église paroissiale, au milieu d’une foule immense. On espérait que l’évêque de Bàle fixerait sa résidence à Porrentruy; on lui fit à cet égard des offres et des prières instantes. Mgr de Neveu répondit par quelques vagues espérances qui ne se réalisèrent pas. Il partit le mercredi des Gendres, 8 février, et retourna à Offenbourg, où il continua de résider jusqu’à sa mort. 2
Un mois à peine après ce voyage triomphal du prince de Neveu, le congrès de Vienne réunit l’ancien évêché de Bàle à la Suisse et l’annexa au canton de Berne, à l’exception d’un district d’environ trois lieues carrées, donné au canton de Bàle et d'une petite enclave située près du village de Lignères, réunie au canton de Neuchâtel (20 mars I 815). Par commission de la diète siégeant à Zurich, M. J. Conrad d’Escher prit possession de l’ancien évêché au nom de la Confédération suisse le 23 août 1815. L’acte de réunion de ce pays au canton de Berne fut signé à Bienne, le 14 novembre de la même année, par les commissaires du gouvernement et de l’évêché. Aux termes de l’article 5 de la résolution du congrès de Vienne, les cantons de Berne et de Bàle furent chargés de payer au prince de Neveu, en augmentation de la pension viagère qui lui était allouée par le recès de l’empire germanique de 1803, une somme de douze mille florins, à dater de la réunion de l'évêché à ces deux cantons. La cinquième partie de cette somme
1 Sur un transparent portant les ancres qui formaient le blason de l’évêque, on lisait cette insci'iption : „Nous ne craignons plus les pirates — Notre vaisseau est à l’ancre. “ Un ancien noble, M. de Noël, avait mis à ses fenêtres ces paroles qui eurent un grand succès d’hilarité :
Après vingt et cinq ans Qui l'eût dit V qui l’eût cruï Que notre Prince-Évêque Nous serait enfin rendu?
2 Elsæsser, Histoire de mon temps, 1. 1. p. 68. — Mgr Bélet, Mémoires, p. 41. — Lettres d’un ami de son pays, broch. de 19 pages, attribuées à l’avocat Koliler de Porrentruy. — Nous possédons une lettre de Mgr de Neveu datée de Porrentruy, du 2 février 1815, et adressée à M. Hennet, curé de Delémont: „ Je vous dirai à la hâte, écrit le prélat, que je ne peux venir, Monsieur le curé, que je ne pourrai arriver que le mercredi des Cendres, à Delémont. Je vous demande pour onze heures trois plats pour mon dîner. Je compte d’arriver encore de bonne heure à Arlesheim. Vous aurez la complaisance de commander six chevaux de poste. J’ai déjà parlé avec votre maître de poste, mais, je les avais commandés pour mardi. Je n'ai que le temps de vous dire que je suis votre bien dévoué : François Xavier, évêque de Basle. “