LE MEMOIRE DES EVEQUES DE LA SUISSE
„ L’émotion et la surprise qui se sont produites dans plusieurs localités ou contrées, à propos de la définition dogmatique de l’infaillibilité pontificale par le concile œcuménique du Vatican, ont une de leurs principales causes clans la manière superficielle avec laquelle, depuis trop longtemps, l’enseignement de la religion a été donné aux enfants, et aussi en plusieurs endroits l’enseignement plus élevé de la théologie. De là il est arrivé que l'on ne s’est pas de suite clairement rendu compte d’une doctrine qui était déjà contenue en germe dans le symbole catholique, et qui a toujours été le partage des esprits pénétrants et des âmes pieuses. Jamais il n’y a eu un vrai catholique qui n’ait été convaincu que la sainte Eglise, en vertu de l’assistance divine qui lui a été promise, est infaillible dans les choses de la révélation chrétienne, et que par là elle demeure jusqu’à la fin des temps en pleine possession de la vraie doctrine et de la grâce du salut par Jésus-Christ. Mais aussi dès l’origine et en tout temps, on a dans le sein du catholicisme maintenu fortement ce principe: que la vraie Eglise de Jésus-Christ est fondée sur le roc de Pierre, et doit toujours se rattacher à ce fondement et à ce centre. Le Chef suprême est dans l’Église comme la tête dans le corps humain. Sans la tête, le corps ne serait qu’un tronc informe. D’après cette analogie on peut comprendre que l’assistance du Saint-Esprit qui doit préserver de l’erreur le corps entier de l’Église, se communique surtout au Chef, que de cette manière seulement tous auront en lui une véritable pierre de touche de la vraie foi, facilement accessible à tous, facilement à la portée de tous. Or, „où est l’Église, là est l’Esprit de Dieu; “ et „où est Pierre, là est l'Église." Mais cpiel est l’homme assez borné pour ne pas reconnaître que ce que je viens d’exposer ici, c’est précisément ce qui nous est enseigné dans le dogme de l'infaillibilité du pape, parlant ou définissant ex cathedra dans les matières de foi? La seule différence est que le décret s’exprime avec- plus de précision."
Puis, comme s’il eût eu une claire intuition de l'avenir, Mgr Lâchât terminait par ces tendres paroles qui pourtant n’émurent point le coupable :
„ Profondément pénétré des graves devoirs qui me sont imposés, j’élève ma voix comme premier pasteur pour conjurer les fidèles du diocèse de Bâle, ce cher troupeau que Dieu m’a confié, d’être attentifs et vigilants à se tenir en garde contre les loups et leur fureur, contre les voix de l'incrédulité s’exprimant par n’importe quel organe; j’exhorte aussi le clergé du diocèse à regarder comme un devoir sacré le soin de préserver de toute séduction la foi et le salut éternel des âmes qui lui sont confiées; qu’il s’efforce du haut de la chaire, ainsi que dans ses entretiens particuliers avec les fidèles, de défendre avec zèle et de graver dans les cœurs la vérité attaquée. Puissions-nous ne plus voir un ministre de l'Église infidèle à son devoir et déserteur de sa foi! Puisse celui qui est si gravement tombé revenir bientôt à de meilleurs sentiments et implorer son pardon aux genoux de son évêque qui est disposé, comme un tendre père et un ami, à lui ouvrir ses bras !"
A mesure que les atteintes portées à la religion prenaient un caractère plus aigu, les vénérables évêques de la Suisse s’étaient, confirmés dans la résolution d’avertir les pouvoirs publics. Ils firent donc remettre, en avril 1871, un Mémoire à MM. les membres de l’Assemblée fédérale. 1 Ce document qui contient près de cent pages, grand in-4°, est divisé en deux parties. Dans la première, on examine la situation de l’Église catholique devant le droit public en Suisse, depuis les origines jusqu’au temps actuel. Dans la seconde, beaucoup plus développée, on passe en revue les atteintes portées à cette situation en ces derniers temps, tout spécialement dans le Tessin, dans le diocèse de Bàle, et enfin dans les autres parties de la Confédération. Depuis la Réformation et plus encore depuis la Rivolution française, la position des catholiques en Suisse est celle d’une minorité major isée, c’est-à-dire écrasée par les votes d’une majorité protestante. Cette longue série
1 Mémoire , adressé par les évêques de la Suisse à MM. les membres de l’Assemblée fédérale, in-4°. Fribourg, imprimerie Fragnière. 1871.