LA PERSECUTION DANS LE JURA
Pendant ce temps, les intrus appellent en vain les fidèles à leurs églises spoliées, polluées, solitaires. Le peuple catholique du Jura couvre d’un mépris immense comme sa foi, les prêtres apostats qui ont chassé les vrais ministres de Dieu, et il demeure dans ses granges et prie sous ses hangars. Aux heures ordinaires des offices, il chante les saints cantiques de la liturgie catholique; un pieux laïque lit l’épitre, l’évangile, les réflexions d’un bon livre ou bien les avis que le curé proscrit a envoyés par un messager fidèle. Après midi, les vêpres, le chapelet, remplissent l’heure de la prière, et tous restent fidèles à Dieu, à la sainte Église et à leur curé. “
Voici quelques faits qui ne doivent point être oubliés. A Mervelier, un vieillard octogénaire est à l’autel. Il a une défaillance. Aussitôt deux hommes de l’assistance s’empressent de le soutenir dans leurs bras. Il achève le saint sacrifice et meurt après la communion. — A Fahy, le curé octogénaire donnait l’hospitalité à M. François Lâchât, le frère de l’évêque de Bàle. Les gendarmes qui pourchassaient le prêtre furent retenus assez de temps par M. Lâchât pour que de robustes jeunes gens emportassent dans leurs bras leur vieux curé jusqu’à la frontière française. Mais la police bernoise fit poursuivre le libérateur, qui dut, à partir de ce moment, demander asile à la France. — Saignelégier a pour curé intrus une sorte de colosse qui fait de l’intimidation dans sa paroisse. Il menace de son revolver les gens qui passent. Il crie à la révolte, et fait si bien que les garnisaires bernois occupent aussi sa paroisse. Le maire a pour sa part trente soldats à loger et à nourrir, et autant les notables du lieu. — Saucy n’a qu’un partisan des vieux-catholiques ; la paroisse en masse résiste au schisme qu’on lui impose. Par malheur, dans une bagarre, le vieux-catholique a été maltraité, blessé. C’en est assez pour faire occuper le village par la troupe bernoise.
Il faut lire dans Y Histoire de la persécution religieuse du Jura bernois, 1 par Mgr Vautrey, le détail de ces faits réputés impossibles dans un siècle de liberté. Les arrestations, les incarcérations, les amendes infligées pour des actes qui n’ont aucun caractère délictueux, à des citoyens paisibles, montrent suffisamment combien le sentiment religieux peut rencontrer d’hostilité chez certains hommes qui le combattent, et combien il était vivace au cœur de ces populations.
Pendant ce temps, Mgr Lâchât s’occupait de recueillir de divers côtés les aumônes nécessaires à la subsistance matérielle des curés exilés ou privés de traitement dans d’autres cantons. Us étaient près de cent, il s’agissait donc de trouver une somme d’environ cent mille francs par an. La plupart des vénérables évêques qui lui vinrent en aide sont encore vivants, voilà pourquoi il nous est interdit de les nommer, mais plusieurs déjà ont reçu la récompense de leur charité, entre autres le cardinal Mathieu, le cardinal Guibert, les cardinaux Donnet et de Bonnechose. Que leur mémoire soit éternellement bénie !
Au commencement de cette année 1874, Mgr Lâchât publia un mandement de carême en langue allemande, dans lequel les prétentions des vieux-catholiques de fonder l’Église sur une base démocratique et représentative sont victorieusement réfutées. Il répondit aux nombreuses adresses de condoléance, et soutint par de nombreuses lettres particulières ceux de ses prêtres qui confessaient vaillamment leur foi. — Le 26 mars, le Conseil fédéral rejeta le recours qu’avaient signé les
1 Paris, J. Albanel et Baltenweck. — Voir aussi Affaires du Jura bernois, Genève, Cherbuliez 1875,