CHAPITRE XIV
l’église de Bàle — que nunc ruinosa tyrannide multorum opprimitur. — L’annaliste de Strasbourg a noté très exactement le jour où l’évêque de Bàle prit la croix et s’engagea à faire partie de la croisade projetée. Un des grands prédicateurs de cette expédition appartenait au diocèse de Bàle et entraînait à sa suite des foules empressées. C’était l’abbé de Pairis de l'ordre de Cîteaux en Alsace, Martin Litz, qui avait été chargé par le Pape de prêcher la croisade. Doué d’un extérieur agréable, d’un commerce prévenant, d’une éloquence entraînante et d’une grande profondeur d’esprit, cet homme qui possédait l’affection de ses frères et la considération des gens du monde devait réussir d’autant plus qu'il donnait à tous l’exemple. Lutold de Rotheln reçut la croix des mains de l’intrépide prédicateur de la croisade à Bâle même, le jour de l'Invention de la Ste Croix, le 3 mai 1200. Une grande foule d’abbés et de religieux suivit son exemple. 1 Avant de se croiser, le 4 mars de la même année, l’évêque avait fait dans sa cathédrale une ordination, qui devait pourvoir aux besoins du diocèse pendant son absence. 2
Les historiens de la cinquième croisade ne signalent pas en particulier les faits et gestes de Lutold de Rotheln dans cette expédition lointaine. On sait que les croisés s’emparèrent de Constantinople et n’arrivèrent pas jusqu’à Jérusalem. L’abbé de Pairis, plus heureux que l’évêque de Bâle, a eu son historien, un de ses religieux, Gunther qui a relaté avec soin les actions de son supérieur. Durant le pillage de Constantinople (avril 1204), Martin Litz entra dans une église qui était en grande vénération chez les Grecs, parce que la mère de l’empereur Manuel y était enterrée, et pénétra, sans être aperçu, jusque dans un lieu retiré où de nombreuses reliques se trouvaient déposées sous la garde d’un moine grec. Ce moine était alors en prières et levait des mains suppliantes vers le ciel. Martin s’approche, avec un air de colère, du vénérable gardien du trésor sacré, et, prenant un ton menaçant, il lui dit: «Malheureux vieillard, si tu ne me conduis au lieu où tu caches tes reliques, prépare-toi à mourir sur l’heure. “ Le moine, effrayé de cette menace, se leva en tremblant et montra un grand coffre de fer où le pieux abbé enfonça avec empressement ses deux mains, et il emplit de ce qu’il jugea le plus précieux son habit retroussé exprès; son chapelain en fit autant. Il sortit aussitôt de l'église pour gagner les vaisseaux. Ses amis qui en venaient, le rencontrant ainsi chargé, lui demandèrent ce qu’il portait. 11 leur répondit d’un visage gai, à son ordinaire : «Nos affaires vont bien", et passant promptement, il vint à son vaisseau et mit dans sa chambre qui était propre, son religieux butin, en attendant que le tumulte fût apaisé dans la ville. Il demeura trois jours dans le vaisseau, honorant ces reliques avec beaucoup de dévotion, sans que personne eût connaissance de son secret, si ce n’est un de ses chapelains et le prêtre grec qui les lui avait données, et qui, voyant sa bonté et sa libéralité, s’était attaché à lui. L’abbé Martin revint ensuite à Constantinople où il passa tout l’été, honorant ces reliques en secret. Il s’embarqua vers la Nativité de la Ste Vierge, et, retournant en Palestine, arriva à Ptolémaïs le 1er d’octobre. Il en partit l’année suivante, vint à Venise, puis à Bàle, et enfin à son monastère de Pairis, le jour de la
1 Gunther, apucl Ganis., t. IV. — Miehaud, Hist. des Crois., t. II. p. 215. — Rohrbacher, Hist. de l'Église, t. XVII. p. 168. = 2 „Anno Domini MGG dati sunt ordines Basilee a Lut.oldo, ejusdem urbis episcopo,
II II nonas mardi. Qui postea in Inventione sancte cracis, crucem accepit. cum magno abbatum et religiosorum comitatu.11 Ann. Argent. Bôhmer, III. 100. — „Hoc ipso anno (1200) Lutholdus episcopus Basiliensis ... ad Terrain Sanctam in subsidium Christianorum iter facere . . . institueront/ Trith. Ghron. Hirsang. ad 1200.