CHAPITRE III
s’expose à de rudes combats. Souvenez-vous enfin, mes bien-aimés en Notre Seigneur Jésus-Christ, des promesses que vous avez déposées sur l'autel ; demeurez dans cette maison jusqu’à voire dernier soupir, et faites en sorte qu’elle soit toujours une école de vertus, un noviciat où se formeront les élus de Dieu. Plein de cette douce espérance, je méprise le démon et ses terreurs; je reçois la mort avec joie." A ces mots, les religieux tombent à genoux, fondant en larmes; Ursanne les bénit, recommande son âme à Dieu et termine sa glorieuse carrière. Celte mort précieuse aux yeux de Dieu arriva, selon l’opinion des historiens les plus autorisés, 1 le 20 décembre de l'an 620. S. Ursanne fut enseveli dans l’église de S. Pierre où son tombeau fut bientôt célèbre par les nombreux miracles qui s’en échappaient. 2
Tel est le récit de la vie de S. Ursanne, moine de Luxeuil, tel que le jésuite Sudan l'a reproduit dans sa Basilea sacra (p. 50 et suiv.) d’après un ancien manuscrit où elle était partagée en 24 leçons. L’auteur de cette vie disait l’avoir écrite d'après l'ordre de son maître Hugues (le Grand), archevêque de Besançon (1031 — 1066). A cette époque, l'abbaye de S. Ursanne existait encore, et les religieux qui l’habitaient devaient conserver avec soin les documents et les souvenirs se rapportant à leur saint fondateur, dont ils n’étaient séparés que par quatre siècles. Rien ne peut donc faire soupçonner cette vie de S. Ursanne, faite sous les yeux et par ordre de Hugues le Grand, de n’être pas en tous points très authentique. Le manuscrit que le P. Sudan dit avoir eu sous les yeux s’est perdu, mais la Basilea Sacra l’a reproduit presque intégralement et l'auteur nous inspire une entière confiance. 3
A côté de ce précieux document, nous devons placer un extrait des actes de S. Wandrille dus à un auteur contemporain du VIIe siècle et qui mentionnent S. Ursanne. 4 * S. Wandrille était un grand personnage, de famille très noble,
attaché dès son jeune âge à la cour du roi Dagobert Ier5, qui le fit comte de son palais. U quitta le monde pour se consacrer au service de Dieu dans une solitude située en Lorraine, où un saint ermite nommé Beaufroi lui servit de maître dans la vie spirituelle. De là, S. Wandrille se rendit (vers 630) dans l'Elsgau (l’Ajoie)6 au lieu où se trouvait le tombeau de S. Ursanne, entouré de la vénération des fidèles. 7 Le monastère, fondé par le saint abbé et par ses disciples, était misérable et insuffisant au nombre toujours croissant des religieux. S. Wandrille, qui avait fait deux parts de ses richesses, une pour les pauvres et l'autre pour les maisons religieuses, fit faire des constructions convenables à ses frais et sur sa propriété particulière (in possessione propria — de facultatibus suis). Là, il se livra à tous les exercices de la vie monastique la plus austère. Il était si sobre qu'il en vint jusqu'à ne manger que deux fois la semaine: le dimanche et le jeudi.
1 Ann.Bened., 1. 1. p. 400. — Rolland., 122 juillet in vita 2" S. Vandregisil. N" 7. = 2 Une antienne de l’ancienne collégiale de S. Ursanne disait:
Qui protector es vivorum, j Et qui mœrsos excitasti,
Suscita tor mortuorum, I Ac ægrotos mox curasti,
Duc ad régna nos cœlorum, j Dei nutu, quem amasti
Fac ut hic vivamus casti, etc. (Basilea sacra p. 59.)
„In lnmc fere sensum loquitnr hactenus membrana vetustissimi Breviarii . . . (Basilea sacra p. 57.) —
4 Acta SS. Rolland., 22 julii ex vita S. YVandregisilii a coævo monacho Fontanell. conscripta. = 8 II était
lils du duc Walchise et de la princesse Rode, sœur d’Anchise, grand-père de Charles Martel. — 6 „In
Elisgaugium — d’autres variantes ont Elisaugium ou Elisgaudium — la légende de S. Imier dit
Alseaugia — c’est VAjoie, où se trouve Saint-Ursanne, à deux lieues de Porrentruy. = 7 „Ibi beatus
Ursicinus requiescit. vénéra biliter humatus.11 Actes de S. Wandrille du VIIe siècle.
S. URSANNE
Ses veilles étaient presque continuelles et, lorsque la faiblesse de son corps l’obligeait, à prendre un peu de repos, il se couchait sur un pauvre grabat que l'on conservait religieusement dans le monastère, à l’épôque où le moine de Fontanelle écrivit la vie de S. Wandrille. 1 II passait les jours et les nuits en oraison et, de peur que le sommeil ne l’en empêchât, il se tenait debout, les pieds nus sur la terre, avec un simple habit, même dans les plus grandes rigueurs de l'hiver. Un jour, il avait dormi un peu plus que de coutume, et le malin esprit lui fit entendre cette parole pleine de moquerie: „ Wandrille, j'ai été cette nuit plus vigilant que toi. “ ,,Oui. sans doute, lui répondit le serviteur du Christ, tu veilles sans cesse pour la perte des hommes. Mais à l'avenir je dompterai encore plus cette chair qui 111'a fait tomber aujourd'hui dans la tiédeur." Aussitôt s’armant du bouclier de la prière, il s’écria: „ Seigneur, vous qui êtes le gardien de vos enfants, daignez dans votre miséricorde, venir au secours de votre indigne serviteur." S. Wandrille poussa si loin les mortifications qu’au milieu des rigueurs de l'hiver il restait
quelquefois en plein air, parmi les glaces et les neiges, ou plongé dans le Doubs, priant avec larmes ou chantant les psaumes de David. 2
Une voix céleste ordonna à S. Wandrille d'aller en Italie visiter le monastère de Bobbio. fondé par S. Colomban. Il y demeura quelque temps, puis il s’arrêta a Rome, et poussa jusqu'au couvent de Romain-Mùtier au diocèse de Lausanne où il demeura dix ans. Ordonné prêtre par l’évêque de Térouanne, il se retira au lieu de Fontenelle, à 7 lieues de Rouen où il fit bâtir le monastère qui porta son nom. Il y mourut, âgé de 96 ans, le il 2 juillet 667.
Le monastère de S. Ursanne fut sécularisé au XIIe siècle et transformé en une collégiale qui subsista jusqu'en 1798. Les reliques de S. Ursanne sont encore aujourd’hui conservées dans le sarcophage en pierre placé sous le maître-
Sceau de l’abbaye de Moutier-Grandval.
S. Wand.)
;rabatum.“ Ex vit.a S. Wand. = esset hiemis tempus, in medio uas veniam- petebat.'1 (Ex vita