CHAPITRE III
Le jeune homme ne tarda pas à réaliser son pieux projet. Cependant, ses premières tentatives pour échapper au siècle ne réussirent point. Tout d’abord, soit pour ne pas trop s’éloigner du toit qui avait abrité son berceau, soit pour s’épargner les aventures et les dangers d’une longue pérégrination, il se construisit un petit oratoire sur les terres mêmes de sa famille. Il pensait y vivre en paix, lorsqu’un jour il vit accourir vers lui une pauvre femme qui lui demanda, sur le ton de la surprise, comment et pourquoi il avait bâti cet humble édifice. C’en fut assez pour faire comprendre au nouvel anachorète que là n’était point le lieu que Dieu lui destinait, et qu'il devait s’en aller plus loin encore, s’il voulait se soustraire à la poursuite des créatures.
Imier abandonne donc ses murailles inachevées, s’en va dire adieu au château paternel et quitte enfin, probablement pour toujours, ceux dont il a reçu le bienfait de l’existence. Un dévoué domestique, nommé Elbert ou Albert, l’accompagne. Tous deux cherchent un endroit où le bruit des hommes ne pourra point se faire entendre. En marchant et en marchant longtemps, ils arrivent bientôt dans la vallée de Susingen , ainsi appelée autrefois, paraît-il, parce que la Suze promenait dans cette région ses eaux vagabondes. La vallée appartenait alors à l’évêque d’Avenches. Plus tard, elle prit le nom d ’Erguel, parce qu’un seigneur de la maison d’Arguel, en Franche-Comté, s’y établit vers le dixième siècle et y éleva le château d’Erguel, dont les ruines se voient encore sur une colline, au sud-est de Sonvillier. Aujourd’hui, la contrée où notre saint se fixa avec son serviteur a hérité de son nom: c’est le Val- Saint -Imier.
Quand cet homme de Dieu y pénétra, il n’y trouva (pie désert et solitude. Nulle part, des vestiges d’habitations humaines; partout des ronces et des épines! Imier et Albert ne se découragent point: ils se mettent à défricher le sol et à préparer quelques portions de terrain pour la culture, afin d’en retirer les aliments nécessaires à leur subsistance. Vie belle et bien méritoire, qui nous fait souvenir que tant de plaines maintenant fertiles ne sont devenues productives que le jour où de pauvres moines les ont sanctifiées par leurs vertus et labourées avec ces mêmes mains qui, après les fatigues de la journée, s’élevaient pures vers le ciel pour implorer les bénédictions divines sur les biens de la terre!
Ainsi vécut Imier, partageant son temps entre le travail et la prière. Malheureusement, le succès ne correspondit point à ses efforts: l’époque de la moisson venue, la récolte fut presque nulle. Déçu dans ses espérances, l’anachorète crut qu'il n’était pas encore arrivé là où Dieu le voulait, ou bien que le Seigneur se plaisait à l’éprouver pour rendre son sacrifice plus parfait. „De même que nous mettons l’or, se disait-il, à l’épreuve du feu, ainsi Dieu fait passer ses serviteurs par les épreuves de la croix. “ Il se décida donc à s’éloigner de son désert et à s’en aller dresser sa tente dans quelque autre région.
Imier se dirigea vers Lausanne, se présenta à l’église de cette ville, et sollicita du clergé l’autorisation de demeurer dans le voisinage de l'évêché et d'y cultiver un petit champ, dont une partie du produit servirait à son entretien et à celui de son compagnon, et dont le reste serait mis à la disposition des prêtres et des pauvres de la localité. Notre saint fut bien accueilli par le Chapitre de Lausanne : on lui accorda ce qu’il demandait, et il se mit, une fois encore, à travailler la terre. Lorsqu’il était dans son champ, dit une légende, il regardait son âme comme le champ du Seigneur et la cultivait par de fréquentes prières. Mais il n’était pas
S. IMIER
encore parvenu au terme de ses courses, et il paraît même que ses fatigues ne furent pas mieux récompensées à Lausanne que dans le désert de la Suze. Aussi une nouvelle décision fut bientôt prise: „Je reprendrai, se dit-il, mon bâton de pèlerin, et je m’en irai vers une autre région."
L'histoire ne nous a conservé aucun autre renseignement sur le séjour de S. Imier dans le pays de Vaud. On admet qu’il n'y resta point longtemps, soit parce qu’il ne découvrit pas ce qu’il recherchait, soit parce que son âme était tourmentée par un autre pieux désir. Ce qu'il aimait, c’était la croix du Sauveur; ce qu’il ambitionnait, c’était la palme du martyre: aussi tournait-il fréquemment ses regards vers les contrées lointaines illustrées jadis par la présence de Jésus- Christ et arrosées par son sang divin. Il fit mieux encore que de considérer de loin ce pays privilégié: comme tant d’autres serviteurs de Dieu, il résolut d’entreprendre le voyage de Jérusalem.
Il partit donc pour voir les Lieux-Saints, traversa les mers et arriva à Jérusalem avec Albert, son fidèle compagnon. Là, sur ce sol encore tout empreint du passage de l'Homme-Dieu, il chercha à imiter son divin modèle en se livrant assidûment à l’oraison, à la pénitence et aux longues veilles. Il visita avec une piété ardente tous les endroits honorés par des actes quelconques de la carrière mortelle du Sauveur. Bethléem et Nazareth, Béthanie et le Calvaire furent autant de sanctuaires pour notre vénéré pèlerin. Celui-ci, non content de s’occuper de son progrès personnel dans la vertu, s’intéressa encore à la conversion des peuples. Pour mieux réussir dans son apostolat, il étudia même le syriaque et l’arabe. De plus, la réputation de sainteté qu'il s’était, acquise lui concilia l’estime et la confiance d'Isaac, patriarche de Jérusalem. Ce dernier chargea notre saint de missions importantes, qui eurent pour consolant résultat l’augmentation du nombre des chrétiens dans ces contrées que la géographie place si loin de notre patrie, mais que la religion sait si bien rapprocher de nos cœurs.
Ici, doit trouver sa place un récit fabuleux rapporté dans la légende d’Hauterive et reproduit par fragments dans un bréviaire manuscrit du diocèse de Bâle antérieur à l'an 1461. C’est une singulière narration cpii, à défaut de la vérité historique, a du moins le mérite de nous rappeler le pouvoir mystérieux (pie Dieu accorde à ses prêtres pour chasser l’esprit de ténèbres et pour arracher à l’empire cruel de Satan tant d’âmes qui souffrent sous sa tyrannique domination. Tel est l’unique sens que nous attribuons à cette chronique, tout en laissant nos lecteurs libres d'admettre la réalité de l’intéressant miracle que nous allons rapporter, ou de n’y voir qu'une image du triomphe de la religion chrétienne sur le paganisme.
Pendant que notre saint était dans la Judée, une île du voisinage, habitée par des païens, était infestée par un horrible griffon. Cet animal mystérieux, moitié aigle et moitié lion, attaquait les hommes et les dévorait. A vrai dire, remarque la légende, ce fléau n’était que trop mérité; car, quand on adore les créatures el non pas le Créateur, il est bien juste qu’elles soient de véritables bourreaux pour ■eux qui se prosternent devant elles. Quoi qu'il en soit, le roi de l'ile, tremblant •i la pensée d'une telle calamité, envoya des députés au patriarche de Jérusalem pour le supplier de découvrir un saint homme capable de les délivrer, lui et ses sujets, de ce terrible monstre: si ce bienfait était obtenu, le prince promettait d embrasser la foi chrétienne avec tout son peuple. Comme personne n’osait se présenter pour cette œuvre difficile et dangereuse, le bienheureux Imier. poussé