CHAPITRE III
par l’inspiration divine, s’offrit, pour remplir cette délicate mission. Il se confiait en celui qui a dit: Si vous aviez la foi, fût-elle aussi petite que le y vain de sénevé, vous diriez à ce mûrier: Déracine-toi et va te planter au milieu de la mer, et il vous obéirait. (Luc. XVII, 6.)
Imier se rend dans l’ile; on l’accueille avec les plus grands honneurs. Quelques jours après son arrivée, pendant que de nombreuses foules sont rassemblées autour du saint, tout à coup le griffon se précipite du haut des rochers où il a établi son repaire et menace de se jeter sur les habitants réunis. En entendant le bruit étourdissant de ses ailes, chacun tombe la face contre terre. Seul, Imier 11e craint rien, reste debout, fait le signe de la croix et ordonne au monstre de descendre sans blesser personne, et de s’arrêter à la distance même qu’il lui désignera. Il obéit. Alors notre saint, élevant les yeux vers le ciel, adresse à Dieu cette prière souvent entrecoupée par les sanglots: „0 Dieu, qui par les abaissements de votre Fils avez relevé le monde tombé dans les humiliations du péché, relevez aussi par la grâce de l’Esprit-Saint les cœurs de ce peuple ici prosterné à terre, afin que montant au-dessus des ténèbres de l’erreur et échappant au péril qui le menace, il jouisse de la grâce de votre Nom très saint et reconnaisse enfin l’éclat de la vraie lumière, qui est le Soleil de Justice, Notre Seigneur Jésus-Christ. “
Cette oraison terminée, l’homme de Dieu commande au griffon de quitter cette terre qu’il désole, de ne plus nuire à aucun serviteur du Christ, de s’enfuir au plus loin et de lui laisser en partant le plus petit ongle de ses griffes. L’affreux animal obéit encore, s’arrache lui-même avec son bec un ongle qu'il laisse tomber aux pieds du saint homme, puis il s’envole au loin et ne reparaît jamais dans l’île. Aussitôt le roi' et ses sujets, sauvés du malheur qu’ils redoutaient, se font instruire dans la foi véritable. Le thaumaturge les baptise, leur donne trois prêtres pour les conduire et rentre enfin dans Jérusalem, où il est reçu en triomphe et où il rapporte le témoignage visible de la victoire qu’il a gagnée.
Telle est la légende. O11 a dit que l’ongle du griffon avait été transmis d’âge en âge, d’abord par les chanoines de Saint-Imier jusqu’à la réforme protestante, et ensuite par ceux de Moutier jusqu’à la révolution française. Il est certain que ceux-ci, dans tous les inventaires du trésor du Chapitre, ont toujours mentionné Vonyle d'un affreux griffon (unguium immanissimi grgphi). Quoi qu’il en soit, cet intéressant objet est aujourd’hui perdu; et fût-il encore conservé, il ne serait pas une preuve irréfutable de la réalité de la légende que nous venons de reproduire. Avec les bréviaires des diocèses de Bâle et de Lausanne, qui ont retranché des Leçons de S. Imier ce curieux épisode de sa vie, nous préférons croire qu’il ne s’agit ici que d’une simple figure de la destruction de l’idolâtrie dans une île et de rétablissement du règne de Jésus-Christ.
Mais revenons directement â notre saint. Sa piété envers le Sauveur le retint durant trois ans dans la Judée. Son vif désir était d’y souffrir le martyre par amour envers le Fils de Dieu fait homme. Comprenant bientôt que le ciel 11e voulait point satisfaire sa généreuse ambition, il reprit son bâton de pèlerin, s’éloigna des Lieux-Saints et se dirigea vers l’Europe. Il emportait avec lui de précieuses reliques, parmi lesquelles il faut citer un bras du juste Siméon, (pii eut l’insigne honneur de recevoir dans ses mains l’Enfant Jésus, à l’occasion de sa présentation au temple. S. Imier obtint ce trésor du patriarche de Jérusalem,
S. IMIER
vertueux pontife qui voulait par là témoigner sa reconnaissance envers cet ermite du Jura devenu un apôtre de la Terre-Sainte.
Nous ignorons quel fut l’itinéraire suivi par notre saint. La légende nous apprend seulement qu’il s’arrêta dans un lieu nommé Cyriliacum ou Cyrliaeum, localité trop vaguement désignée pour être aujourd’hui clairement connue. S’agit-il de Charcillat près de Saint-Claude, ou de Gerlier sur les bords du lac de Bienne, ou de Zurzach en Argovie? Les auteurs ne sont point du même avis. 1 Quoi qu’il en soit, le pieux voyageur désirait s’établir en cet endroit; il commença même à
- y préparer une petite habitation, mais il fut indignement repoussé et forcé de poursuivre sa route. Il partit donc en disant à son Dieu: „ Souverain Créateur 'lu ciel et de la terre, Vous dont la volonté gouverne toutes choses sans que nul être puisse Vous résister, Vous qui rappelez des chemins de la perdition ceux qui s égarent, guidez-moi, moi qui suis votre serviteur, et montrez-moi le lieu où je
1 Voir Trouillat. Monument,?
’évrier 1S80. p. 232.
Evêques de JjôIp
etc., t. J. — Vautrev. Notices et<
Les Saints de l’ancien évêché de Bâle,
d’après un calendrier monumental du prince de Roggenbach, en 1788.