CHAPITRE I
Sérapion, évêque d’Antioche, Clément d’Alexandrie, et beaucoup d’autres sont unanimes à nous montrer au IIe siècle, le flambeau de la foi porté chez tous les peuples alors connus. 1 L’hérétique Bardesanes reconnaissait lui même qu’il y avait de son temps des chrétiens dans toutes les villes, in omni civitate. 2
Il n’est donc pas douteux, que le christianisme n’ait été prêché, répandu et pratiqué dès son origine chez les Rauraques et en particulier dans sa capitale Augusta. La Rauracie faisait partie de la Gaule celtique, or S. Irénée, évêque de Lyon, écrit vers l’an 170, que les églises qui ont été fondées en Germanie n’ont pas une croyance ni une tradition différentes de celles qui existent chez les Celtes, ni de celles qui existent en orient. 3 Tertullien mentionne également dans rénumération des pays soumis au Christ, les diverses nations des Gaules — et Galliarum diversæ nationes — ; 4 la Rauracie faisait alors partie de la Gaule.
A côté de ces preuves écrites qui ont leur valeur, on peut aussi invoquer la situation même d’ Augusta Rauracorum . Colonie romaine, la capitale des Rauraques était en rapports continuels avec la mère-patrie, avec Rome. Les soldats qui stationnaient à Augusta pour garder le passage du Rhin, appartenaient à ces vaillantes légions romaines qui comptaient de nombreux chrétiens dans leur sein. La légion fulminante, plus tard la légion thébéenne sont connues et sont restées populaires. L’Eglise avait donc des apôtres sous les aigles romaines et le Rhin a dû voir ces confesseurs du Christ qui étaient toujours les premiers au devoir et à l’honneur, mais dont la foi restait inébranlable au milieu du paganisme officiel de l’empire.
De Rome à Augusta, il y avait deux grandes voies militaires, marquées sur la table Théodosienne et dans l’itinéraire d’Antonin. La première, traversant les Alpes Rhétiques touchait au lac de Constance, passait à Arbon, Winterthour, Baden, Windisch, Bruck, Sackingen et arrivait à Augusta Rauracorum. De là elle suivait la rive gauche du Rhin jusqu’à l’embouchure du fleuve.
La seconde des ces grandes voies partait de Milan, franchissait les Alpes Pennines, par le mont S. Bernard, descendait dans la vallée du Rhône jusqu’au lac de Genève, passait à Yevey, Moudon, Payerne, Avenches, Morat, Pétinesca, Soleure, Olten; elle traversait l’Aar, arrivait à Vindonissa et se continuait avec l’autre voie sur Augusta. 5
Par ces vastes artères qui mettaient la capitale en relations continuelles avec ses colonies, les porteurs de l’évangile pouvaient arriver à Augusta sans aucune entrave, suivant les courriers et les messagers qui sillonnaient sans cesse ces grandes voies. S. Pierre fut à Rome durant 25 ans, occupé sans relâche de la diffusion de l’évangile remis entre ses mains. Avec l’activité, le dévouement, le zèle infatigable de l’apôtre, il n’est pas douteux qu’il n’ait envoyé des missionnaires dans toutes les contrées connues des Romains ; surtout dans les provinces où les armes de l’empire avaient pénétré et qui se reliaient à la capitale du monde par les grandes voies de communication. Les traditions constantes des églises des Gaules attestent l’envoi des hommes de Dieu dans ces contrées par le prince des apôtres. Leurs noms, leurs miracles, leurs travaux, leur mort glorieuse ou leur martyre sont connus et conservés dans les fastes de ces églises. Jusqu’au
1 Ap. Euseb., lib. V. c. 18. — Stromat. lib. VI. = 2 De lato. dial, ad Ant. imp. = 3 Adv. Hær. lib. I. c. 10.
Pat. grecq. VIII, 682. = 4 Adv. jud. c. 7. = 5 Voir un travail de M. F. Kellerdans l’Indicateur d’histoire
et d’ antiquités suisses. No. 1, mars 1856.
ÉVÊCHÉ DES RAURAQUES
XVIIe siècle, on avait cm à ces données antiques et à ces vénérables traditions ; mais le jansénisme et le vent d’incrédulité qui commençait à souffler, firent rejeter comme des fables les faits les plus authentiques et les plus glorieux de la primitive église. On en vint à reculer jusqu’au milieu du IIe siècle, l’évangélisation des Gaules et on enleva de la sorte à la plupart des églises l'apostolicité qui faisait leur plus grande gloire. Les travaux de la critique moderne ont rendu aux traditions tant de fois séculaires, leur valeur et leur véracité. Après un examen attentif, prolongé des monuments, des chartes, des manuscrits, la science la plus autorisée a rendu aux églises apostoliques leur ancien lustre et il reste acquis à l’histoire que S. Pierre et les apôtres ont répandu à grands flots autour d’eux et en particulier dans les Gaules, la lumière de l’évangile.* 1
Augusta Rauracorum eut donc de bonne heure des prédicateurs de la bonne nouvelle. Si l’Alsace regarde S. Materne, S. Euchaire et S. Valère comme ses premiers apôtres, envoyés par S. Pierre pour évangéliser les bords du Rhin, la Rauracie doit aussi les honorer au même titre. Suivant la route romaine qui longeait le Rhin, ces hommes de Dieu parurent à Augusta Rauracorum et leur voix se fit entendre dans la cité, qui parlait la langue de Rome et en reproduisait les monuments somptueux. S. Valère a laissé le souvenir de sa mission dans le Jura bernois et une paroisse de la vallée de Delémont qui porte encore un nom romain, Vicques (Vicus), l'honore pour son patron. Raronius n’a pas hésité à placer S. Materne et ses compagnons au nombre des envoyés de S. Pierre. Les martyrologes des VIIIe, IXe et Xe siècles, 2 divers écrits de ces temps reculés, la croyance religieusement conservée en diverses églises, malgré les grandes distances qui les séparent : l’antique basilique de la Résurrection bâtie à Eli en Alsace, où le foule des pèlerins visitait dévotement le tombeau vide qui avait servi pendant quarante jours de sépulcre à S. Materne ; 3 les récits de tant d’historiens de diverses nations,4 l'office propre du diocèse de Strasbourg qui reconnaît S. Materne pour son premier apôtre, envoyé par S. Pierre,5 * * * enfin une tradition constante, avérée, non interrompue, toutes ces preuves justifient Baronius et nous permettent de regarder S. Materne, S. Euchaire et S. Valère, comme les premiers apôtres et missionnaires de la Rauracie et d’ Augusta, sa capitale.
1 Voir pour cette importante question les ouvrages suivants qui ne laissent plus de doute sur
1 apostolicité des Gaules. — Monuments inédits sur l’apostolat de Ste. Marie-Madeleine en Provence, et sur les autres apôtres de cette contrée, 2 in 8. — S. Denis, l’aréopagite; — Etud. sur les origines chrétiennes
des Gaules — Recherches sur l’époque de la prédication de l’évangile, dans les Gaules. — Dom. Piolin,
Histoire de l’Eglise du Mans; etc. etc. — et dans les Annales de Philosophie Chrétienne par Bonnetty
^ série, t. VII, Nr. 42, juin 1863, une excellente dissertation sur cette matière qui conclut à l’évangélisation
des Gaules du temps des apôtres. — Mgr Hefelé, M. Friedrich, Gams, le Bollandiste Van Hecke et les nouveaux Bollandistes partagent également cet avis. = 2 Martyr. Bedæ, Usuardi, Adonis. = 3 Beatus
Rhenanus, le savant philologue, né à Schlestadt, à trois lieues d 'Eli en 1485, dit de S. Materne, au IIP livre de ses Rerum Germanicarum, pag. 159: „De Materno qui hic Divi Pétri jussu, doctrinam evangelicam
prinaus enuntiaverit, non puto prorsus inanem esse famam. De tempore dubito. de re ipsa satis certus.“ = Harigerus, Gesta Pontif. Tungrensium, etc. dans Ghapeauville, 1. 1. p. 9. Cet auteur est du Xe siècle : il raconte très au long l’envoi à Trêves par S. Pierre de S. Euchaire, de S. Valère et de S. Materne. — Ma nantis Scot, auteur du XIe siècle, dans sa chronique lib. II. ; — Golscher, hist. arch. Trevir. — Pierre !■ vénérable dans la lettre 2. du livre I. — Otton de Frinsingen, chron. lib. IIP c. 15. — Gotfridus de \ herbe, chron. part. XIV, autem-s du XII9 siècle, sont unanimes sur l’apostolat, des ces saints personnages du temps de S. Pierre. — ° L'Église de Strasbourg célèbre la fête de S. Materne, le 13 septembre sous
le rite double de 2° classe; les leçons du 2e nocturne approuvées par la Congrégation des Rites à Rome
!'• 28 juillet 1864, rappellent la prédication des trois apôtres de l’Alsace. — Le Proprium du diocèse de Baie, revêtu de 1 approbation du S. Siège le 30 sept. 1869, relate, au 9 déc., tète de S. Euchaire, que ce saint compagnon de S. Materne et de S. Valère fut envoyé vers l’an 50 après J.-C. pour'prècher l’évangile et qu’il s’arrêta en Alsace.