CHAPITRE T
le fleuve beaucoup de chrétiens dont les tombeaux gardent sous les eaux un témoignage éternel. “
Ce martyre, opéré par le préfet Rictiovare, quelques jours après la mort héroique de S. Maurice et de la légion thébéenne, est donc un fait prouvé et authentique, appuyé sur des documents hors d’atteinte. On peut fixer sa date entre le 23 septembre et le 4 octobre de l’an 303 ; les meilleurs historiens fixent à cette année le martyre de la légion thébéenne. 1 Les actes mentionnés ci-dessus parlent de la ville de Bâle (Basilea, Baznla, Basula) et non d’Augusta Rauracorum. Lorsque ces actes furent écrits, Augusta n’existait plus et Bâle avait remplacé la capitale des Rauraques. C’est donc à Bâle , placée sur le Rhin, à quelque distance d’Augusta, que les chroniqueurs ont fixé le séjour de Rictiovare. Quand ils écrivaient, ils ne connaissaient plus l’autre ville, mais fidèles aux renseignements que la tradition ou des documents écrits leur avaient transmis, ils ont spécifié le lieu du martyre, à l’endroit oh V Aar se jette dans le Bliin. C’est en effet qu’Augusta Rauracorum s’étendait et c’est là de ce côté, que les chrétiens d’Augusta ont dû être précipités dans le fleuve. Bâle est bien loin du point marqué par les actes que nous venons de citer.
Nous ne connaissons ni les noms ni le nombre des martyrs rauraques. Leurs noms ont pu être gardés dans les diptyques de l’Église des Rauraques ; mais quand les barbares eurent dévasté la ville, il n’en resta que des ruines. L’incendie a dévoré les diptyques et les archives de cette Église. Le chiffre des martyrs nous est également inconnu, nous savons seulement qu’ils étaient nombreux , multos. L’édit de Maximien visait surtout les soldats chrétiens, mais Rictiovare avait du zèle et à Augusta, comme à Trêves, il dut englober tous les chrétiens, militaires ou non, dans ses sanglantes proscriptions. Il y avait donc alors une chrétienté florissante à Augusta Rauracorum, puisqu’elle fournit une multitude de martyrs. Les actes ne mentionnent ni apostasie, ni lâcheté dans cette foule de chrétiens. Il est certain cependant que le préfet Rictiovare procéda à Augusta comme dans les autres villes où il parut à la même époque. Si les malheurs des temps ont fait disparaître les actes, qui ont dû être dressés sur place après le martyre des Rauraques par les contemporains ou par les successeurs de ces saints, nous retrouvons dans d’autres localités plus favorisées, le récit des interrogatoires que Rictiovare faisait subir aux chrétiens qu'il condamnait à la mort. Nous n'en citerons qu’un exemple que nous pourrons appliquer ajuste titre aux martyrs du Rhin, nos pères dans la foi.
Rictiovare était à Augusta Rauracorum, quand il apprit les triomphes de Quentin, l’apôtre d’Amiens, il accourt aussitôt, fait arrêter le courageux missionnaire et le cite devant son tribunal. L’interrogatoire que Rictiovare fait subir à l’apôtre, a dû être celui des martyrs d’Augusta, quelques jours auparavant. „Quel est ton nom, ta famille, ta condition? — Comment t’es-tu livré à une religion si superstitieuse et comment peux-tu adorer un malheureux que des hommes ont crucifié? Laisse-là cette folie qui t’aveugle et viens sacrifier aux dieux." — Le chrétien, rempli de l’Esprit de Dieu, lui répond un ferme et noble langage. — „Si
1 Le 22 sept., Rictiovare se trouvait avec Maximien à Octodure, dans le Valais; l'Empereur l'envoie à Trêves dont il est éloigné de 112 lieues. Avec les postes impériales, un si haut personnage pouvait faire la route en 10 ou 12 jours. La mort des chrétiens de Trêves ayant en lieu le 5 ou le 6 oct., Rictiovare a pu y arriver le 4 ; c’est donc entre le 23 sept, et le 4 oct. qu’il faut placer le martyre d’Augusta Rauracorum. (Lettre de M. Corblet du 9 déc. 1858.)
ÉVÊCHÉ DES RAURAQUES
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tu n’approches à l’instant, reprend Rictiovare, et ne sacrifies à nos dieux, je te ferai torturer de toute manière jusqu’à ce que tu en meures." — Et Quentin, comme les martyrs d’Augusta, répond: „Non non, Seigneur président, sachez le bien, ce que vous m’ordonnez, je ne le ferai jamais, et vos menaces, je ne les crains nullement. Faites au plus tôt ce qu’il vous plaira. Tout ce que Dieu vous permettra de m’infliger, je suis prêt à le subir. Oui, par la permission de mon Dieu, vous pouvez soumettre ce corps à diverses tortures, et à la mort même, mais mon âme demeure au pouvoir de Dieu seul, de qui je l’ai reçue."
Après l’essai des supplices cruels, que Rictiovare fait endurer à l’apôtre de Dieu comme aux martyrs d’Augusta (crudeliter necari præcepit), il emploie les promesses et les flatteries: „Je ne te demande, dit-il, qu’unqseule chose, sacrifie à nos dieux, et aussitôt j’enverrai en toute hâte une députation à nos très augustes empereurs, afin qu’ils daignent te conférer les dignités les plus éminentes. Ainsi tu seras revêtu de pourpre et de fin lin et tu porteras le collier d’or, avec la ceinture d’or." Ce langage trouve les saints insensibles. Rictiovare insiste: „Tu aimes donc mieux mourir que de vivre." — „Oui, répondit le chrétien courageux, plutôt mourir pour Jésus-Christ, que de vivre, hélas ! pour ce triste monde ..." Rictiovare s’irrite; il prend à témoin les dieux et les déesses; il le jure, il va ordonner le châtiment. Le saint ne répond que par ces paroles de David: „Le Seigneur est ma défense. Mais vous, vous n’êtes qu’un homme et quoique vous puissiez faire, je ne craindrai pas. “ Rictiovare furieux ordonne le supplice. On étend le martyr sur un chevalet; ses membres sont disloqués; il est battu avec des chaînes de fer, on lui verse sur le dos de l’huile bouillante; on lui applique des torches ardentes, on le transperce de broches de fer, enfin on lui tranche la tête. 1 Voilà ce qui se passait le 31 octobre 303, à quelques jours du martyre des chrétiens rauraques. Le cruel préfet poursuivait à Amiens ses exploits d’Augusta et de Trêves où les eaux de la Moselle furent rougies du sang de ses victimes. 2 Le Rhin à Augusta avait vu les mêmes tortures et les chrétiens de cette grande cité avaient été cruellement déchirés et mis à mort (crudeliter necari præcepit).
On pourrait s’étonner que le culte des saints martyrs d’Augusta n’ait laissé aucune trace dans le diocèse de Râle, si on ne savait que le culte des saints s’est surtout perpétué par la vénération de leurs restes sacrés. Or, les corps de nos martyrs ayant été entraînés par les flots du Rhin, il fut impossible de conserver d'eux quelques reliques. Puis Augusta Rauracorum fut détruite un siècle plus tard et la mémoire des saints martyrs périt avec la ville qui avait été témoin de leur mort héroique.
Nous souhaitons que le souvenir et le culte des saints martyrs d’Augusta Rauracorum revivent dans notre diocèse et que les descendants de ces courageux confesseurs de la foi rendent hommage à la valeur et à la mort glorieuse de ‘ ette multitude de chrétiens, nos ancêtres, martyrisés et jetés dans le Rhin par Rictiovare en 303.
Lue autre version, écrite vers l’an 1104 et conservée à la bibliothèque de S. Quentin, raconte de la même manière le martyre des chrétiens d’Augusta Piauracorum. Nous devons également ce texte précieux à M. l’abbé Corblet. -Veniens itaque Basileam, Rallias civitatem, inventos christianos in eo loco ubi
1 Hagiogr. du dioc. d'Amiens p. M. l’abbé Corblet. = 2 Du Bosquet, Ecclesia gallicana 1636, 1. V. p. 157,