‹ Histoire des Évêques de BaleChapitre 9 sur 496 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Ara flumen Rheni fluvio se infundit, mergere et crudeliter necari præcepit; quorum corpora undæ fluminis, animas vero Christus suscepit in astris.“ — „ Venant donc à Basilea, ville de Gaule, Rictiovare trouva des chrétiens dans ce lieu où l’Aar se jette dans le Rhin ; il les fit précipiter dans le fleuve et mettre cruellement à mort ; leurs corps furent engloutis dans les flots, leurs âmes reçues par le Christ dans le ciel. “

Le texte de Surius, reproduit par M. Trouillat (Monuments, 1. 1. pag. 22.) est en termes presque identiques, le récit des actes que nous venons de citer. 1 Pendant long temps, on a attribué au V. Rède une pièce rimée appelée la Passion de S. Just ou Justin , où se trouvait mentionné le martyre des chrétiens d’Augusta, 2 mais déjà Tillemont dans ses notes sur S. Just exprimait des doutes sur l’authenticité de ce texte. Il observait que,' dans son martyrologe, le V. Rède ne mentionne ni S. Just ni S. Justin; que cette Passion ne figure pas dans le catalogue de ses œuvres dressé par le V énérable à la fin de son histoire d’Angleterre. 3 Cependant Bellarmin et de Pin avaient admis cette Passion comme étant du V. Bède, 4 M. Trouillat Fa insérée dans le I. volume des Monuments de l’Histoire de l’Ancien Évêché de Bâle. 5

Mais M. le chanoine Corblet, si versé dans la paléographie et l’hagiographie a découvert l’origine certaine de cette Passion de S. Just. attribuée jusque-là au V. Bède. Elle a été composée au XVe siècle seulement ; mais le fond en a été emprunté à une légende du Xe siècle éditée par les Bollandistes dans le tome VIII d’octobre, pag. 323. M. Corblet a retrouvé la même légende avec quelques variantes insignifiantes dans un lectionnaire du VIIIe siècle à la bibliothèque nationale à Paris (fond latin No. 12598) 6. La légende, mise en vers au XVe siècle, mais remontant au Xe et au VIIIe siècle, n’en est pas moins un précieux témoignage en faveur du martyre de nos saints rauraques.

Nul doute que la grande cité d’Augusta Rauracorum n’eût- alors un évêque. L’importance de la ville, la multitude des chrétiens signalée par les actes à cette époque, la fermeté dans la foi des martyrs jetés dans le Rhin, réclament à Augusta le présence d’un pontife, continuant sur les bords du Rhin, l’apostolat des premiers porteurs de l’évangile. Mais ici encore, l’histoire et les documents sont muets. Les barbares ont passé sur la capitale des Rauraques et la dévastation y a été si complète qu’il n’en est resté que quelques débris informes. Les archives de l’Église rauracienne ont entièrement péri et de toute la série des évêques qui ont dû s’asseoir sur le siège d’Augusta Rauracorum, il n’est resté qu’un nom et encore ce nom, faut-il le chercher dans les actes de deux conciles que l’évêque des Rauraques a signés loin de sa ville épiscopale. Mais rien à Augusta Rauracorum ou aux environs n’a gardé trace des premiers évêques de cette noble cité. Il faut se résigner à cette lacune si regrettable due aux invasions des barbares, et à la ruine d’Augusta, et recueillir avec joie, respect et amour le nom du seul évêque des Rauraques qui nous ait été conservé.

1 Surius, 31 oct. „Rictiovarus quidam constituitur præfecturæ in Uailiis agere jura. Qui . . .

ücizulam urbem veniens, Christianos inquiri fecit et . . . eo in loco ubi Arola in Rheni alveum se infundit. mergere et crudeliter necari præcepit." = 2 Voici le passage de cette Passion qui regarde les martyrs

du Rhin: „Et. ingressus civitatem

Basileam nomine,

Qua suos cursus in Rhenum

Infert Ara fluvius, Multos ibi Christianos Dimergi præceperat."

3 Tillemont, Mémoires, t. IV. pag. 92. = 4 Bellarmin, de seriptor. eccl., pag. 249. — de Pin, Bibl. des aut.

eccl., 1. VU. pag. 277. = 5 Trouillat, Monuments, t. 1. pag. 22. = 6 Hagiographie du diocèse d’Amiens,

t. III. par M. Corblet. — Lettre de M. Corblet du 9 déc. 1858.

ÉVÊCHÉ DES RAURAQUES

Il s’appelait Justinien ; ce nom est romain, et on sent qu’il appartient à un enfant de la vieille Rome ou que la colonie romaine d’Augusta Rauracorum a donné à ses enfants les noms de sa langue et de la mère patrie. Justinien, évêque des Rauraques — Rauricorum — , avait son siège à Augusta Rauracorum; il avait pu être témoin comme enfant du glorieux martyre des chrétiens de la ville, cités devant Rictiovare; il avait pu entendre leurs courageuses réponses et les voir maltraités et mis à la torture. Évêque en 346, il avait pu, 43 ans auparavant, les suivre sur les bords du Rhin, recueillir leurs dernières paroles et voir les flots du fleuve les engloutir dans une mort héroique. Heritier des martyrs et des saints, Justinien fut digne de la haute mission qui l'établissait père et chef spirituel du peuple des Rauraques. Nous ne connaissons que deux faits marquants de son épiscopat, mais ils suffisent pour éclairer d’une .lumière éclatante le ministère pastoral de Justinien dans l’Église des Rauraques. Il y avait alors à Cologne, sur les bords du Rhin, un évêque qui scandalisait ses ouailles par sa conduite et les divagations de sa doctrine. U s’appelait Euphrate. Le peuple de Cologne s’en émut ; les contrées d’alentour en furent également indignées, et bientôt une plainte contre l’évêque prévaricateur fut souscrite par les chrétiens de ce pays. On accusait Euphrate de soutenir que Jésus-Christ n’était pas Dieu, mais un pur homme, ce qui était l’hérésie de Photin, et encore de quelques autres crimes. Cinq évêques, entre lesquels étaient Yalérien d’Auxerre et Arnaud de Strasbourg le condamnèrent comme un blasphémateur et le déposèrent. Euphrate ne se corrigea pas pour cela; mais il eut encore la hardiesse de soutenir son impiété devant Jessé, évêque de Spire, Martin de Mayence, et plus tard devant S. Servais de Tongres et même S. Athanase. Ses blasphèmes étant connus de tout le monde, on jugea qu’un concile était nécessaire pour mettre fin cà ce scandale. Le concile s’ouvrit à Cologne le 12 mai 346. Il s’y trouva quatorze évêques, parmi lesquels figure Justinien des Rauraques. Dix autres évêques envoyèrent cà Cologne leurs représentants. On lut la lettre collective du clergé de Cologne et des églises de la Seconde Germanie 1 attestant qu’Euphrate avait publiquement enseigné les erreurs ariennes et nié la divinité de Notre Seigneur Jésus -Christ. Tous les évêques donnèrent chacun leur avis. Maximien, évêque de Trêves, opina le premier et conclut à la déposition d’Euphrate. Justinien, évêque d’Augusta Rauracorum, parla à son tour. Son langage fut aussi ferme que celui des autres pères du concile. Les actes de cette auguste assemblée nous ont transmis ses paroles: „A l’exemple, dit il, du clergé de Cologne, et de nos frères les évêques établis dans chaque cité, dont on a les souscriptions et les lettres, nous avons reconnu qu Euphrate est un blasphémateur qui nie que Jésus -Christ, notre Sauveur, soit Dieu. C’est pourquoi je consens aussi qu’il soit condamné par l’Église catholique. “ 2 Constatons, pour l’honneur de l’Église de Bâle, l’attitude si digne et si coura- ->‘use de notre évêque Justinien dans cette auguste assemblée. Sa foi s’affirme dans un noble langage et son orthodoxie brille à tous les yeux. Non content d’apporter

1 La Germanie Seconde ou Inférieure avait pour capitale Cologne et comprenait les Ubii, Gugerni, Toxandri, Tungri et Menapii. = 2 „Exemplo clericorum agrippinensium. nec non et fratrum per singula castra constitutorum, quorum subscriptiones et epistolæ tenentur. cognovimus Euphratum esse blasphemum, qui Christum Salvatorem nostrum Deum essenegat. Quapropter et ego consentio ilium a b ecclesia catholica esse damnatum. “ — Labbe Coll, concil., t. II. pag. 617. 618. — Concil. gerî. Ed Rin.. pag. 570

et seq. — Pétri Aurelii pro epistola Gallicanorum antistitum. pag. 214. Paris 1646.

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