DES LÉPROSERIES. — DE LA LÈPRE
-Ayant parlé des Léproseries au chapitre précédent , les lecteurs ont pu désirer quelques détails ; nous les donnons d'autant plus volontiers , qu'on ne les trouve bientôt plus nulle part , et qu'en les donnant nous ne sortirons pas <fe notre sujet.
Le vingt-unième canon du cinquième concile d'Orléans nous apprend que dès-lors il y avait des lépreux et des léproseries , puisqu'il impose aux évéqucs l'obligation de visiter les lépreux et de « les assister des revenus de la » maison de l'église. •
Les registres de la cathédrale nous apprennent qu'il en existait aussi du temps du bienheureux Gcffroi de Montbray , et que le successeur de ce grand évéque prenait d'eux un soin tout particulier. Il ne parait pas cependant que jusqu'alors la lèpre fit de grands ravages. Mais les croisés on rapportèrent de l'Orient une branche , qui , entée sur h première) fit des progrès considérables. Après les premières croisades , les lépreux devinrent si nombreux qu'il fut nécessaire d'élever une multitude d'hôpitaux pour les soigner , les renfermer , les isoler du reste de ht société : précaution sage , la seule sage ; renouvelée des Juifs , qui bannissaient aussi leurs lépreux dans les déserts et les solitudes.
(les hôpitaux se nommaient léproseries , ladreries ou maiaderics , et furent presque tous placés sous l'invocation de
Sainte Madeleine. On choisit ordinairement pour leur emplacement des lieux écartés , et souvent aussi l'on éloigna les cimetières des hôpitaux mêmes.
Le diocèse eut un grand nombre de maladeries ; nous ne pouvons l'assigner , mais nous savons qu'il y en cul à Bréville , à BollcviMe , à Héauvillc , à Néliou , à Rauville-la- Place , à Saint-Floxel , à Saint-Laut , à Cou lances , à Cherbourg. On peut juger du nombre qu'il dut y en avoir en France par ce seul fait : Louis VIII, en mourant , fit des donations à deux mille ladreries de son royaume.
Anciennement il existait dans l'orient plusieurs espèces de lèpre : On peut s'en convaincre par la lecture des chapitres XIII et XIV du Lévitique , et du chapitre V du U* livre des Rois ; il y avait même une lèpre qui s'attachait aux vélemens, aux meubles, aux maisons , et qui rendait leur destruction nécessaire.
11 n'exista jamais de moyens curatifs contre ce mal , mais uniquement des moyens préserva tifs, tels que l'éloigneineut des malades , la. propreté , l'abstinence de certaines viandes , notamment de la viande de porc ; cet animal étant lui-même sujet à la lèpre.
Les voyageurs modernes ont trouvé des lépreux dans quelques lies de l'océan austral , nous allons en parler d'après leurs rapports : des ulcères de diverse forme et de diverse nature , des plaies hideuses , des dartres de diverses couleurs, des excroissances tuberculeuses de toute grosseur, depuis la grosseur d'une figue, dont elles ont la forme, jusqu'à la grosseur de la tête d'un homme , et au delà , naissant sur les membres par dixaines , ou vingtaines , ou centaines ; des champignons horribles à la vue et à l'odorat ; tels sont les caractères et les diverses espèces de cette maladie , qui commence d'abord par une tache à la peau ; laquelle s'étend , te reproduit , parcourt les membres , et enfin corrompt le
sang , faii tomber les chairs en lambeaux , corrode les di« verses parties du corps , cl donne la mort après de longues douleurs et une vie misérable.
Nous pouvons juger par la narration des livres saints que la lèpre orientale , c'esl-à-dire celle que les croisés rapportèrent de la Palestine, avait beaucoup de rapport avec celle-là , si ce n'est la même.
Lors donc que quelqu'un était atteint de cette maladie , sa séparation immédiate d'avec la société était prononcée , et le pasteur du lieu allait aussitôt le conduire à la léproserie ; asile dont la porte était strictement défendue à tous ceux que n'y appelaient pas leurs fonctions. Le prêtre y célébrait la messe des lépreux j à l'offertoire , il se retournait vers son malade pour lui adresser une allocution conçue à peu près en ces ternies :
- Cette maison sera désormais votre demeure, la charité » l'a élevée pour vos besoins , et elle ne cessera pas d'y » pourvoir à vos nécessités ; en vous humiliant sous la main » de Dieu qui vous afflige , remerciez-le de sa bonté , qui , » dans votre affliction , a prévu vos besoins. Vous êtes à tout « jamais séparé du monde , vous n'avez plus d'épouse , ne » vous souvenez de vos parens et de vos enfans que dans vos » prières. •
» Vous ne sortirez jamais de cet asile sans être accom- » pagné de votre clochette , que vous sonnerez le long des » chemins , pour avertir les passans de fuir voire approche. » Vous n'ôterez point voire chapeau pour saluer. Vous ne » parlerez à personne le long de la voie , excepté à ceux qui » vous interrogeront , et dans ce cas vous aurez soin » de prendre le dessous du vent , de crainte qu'ils ne soient « souillés de votre haleine. Lorsque vous irez parles champs, » si vous apercevez des hommes , vous sonnerez votre clo- » chelte pour les avertir. Si vous allez par les prairies ou
* les lieux boueux , vous n empoignerez point une branché ,
* J)our vous aider à gravir un fossé , qu'auparavant vous » n 'ayez mis vos gants ; de crainte que si quelqu'un*
* venait à la prendre après vous , il ne contractât votre ma- » ladie:
» Vous ne marcherez point les pieds nuds sur la terre ; » vous ne cracherez point dans l'eau coulante , ni dans les
* mares , ni dans les fontaines ; vous n'y jetterez rien de ce ■ qui vous a appartenu ; vous n'y laverez point votre téte ,
* ni vos mains , ni vos vétemens ; vous n'en prendrez pas
* dans vos mains , et vous ne rous baisserez pas pour y » boire : dans la crainte de communiquer votre mal à ceux - qui viendraient y puiser , s'y laver ou y boire après vous. Si » vous crachez sur la terre , vous aurez soin de couvrir votre* » salive de poussière , ou de l'effacer avec le pied.
» Si vous avez besoin d'acheter quelque chose dans les
* villes , ou ailleurs , vous montrerez l'objet avec votre ba- » guette, sans y toucher. Vous serez toujours pourvu de votre » bidon de bois , pour puiser l'eau qui vous sera nécessaire , » et recevoir les aumônes qu'on vous donnera. »
Ceux qui seraient curieux de lire cette exhortation , dans les termes même de la liturgie , peuvent consulter les missels des xiv et xv.e siècles; il en existe plusieurs à la bibliothèque publique de Valognes.
Huit jours après avoir ainsi confiné le malade dans la léproserie , le pasteur devait y retourner pour lui porter des consolations et s'informer de ses besoins ; puis , de temps à autre , pour y exercer son ministère , rappeler les lépreux à la stricte observance des conditions qui leur étaient imposées , et enfin veiller à l'ordre de la maison.
Le xix.*article des statuts de Robert de Harcourt ordonne aux lépreux de porter toujours pour vêlement une chappe fer-
mee, afin que les personnes saines puissent les reconnaître en loul lieu et s éloigner. Le même article leur défend strie1 temenl de se trouver dans les marchés et les lieux fréquent tés , de mendier , de vendre à qui que ce soit les pourceaux élevés dans leurs hôpitaux.
Si ces précautions paraissent excessives et minutieuses , il faut se souvenir combien était contagieuse l'horrible maladie qu elles avaient pour but de prévenir. C'est probablement à elles que l'Europe est redevable de sa disparution , car elle y était devenue endémique.