Chapitre ÎO
Akge-Fi;ançois de Talaru de Cualmazel.
Ange-François nâquil le 14 mai 1725 , au château de Chaussin en Bourbonnais. On dit qu'il suivit d'abord la carrière militaire et qu'il devint colonel d'un régiment de cavalerie ; mais qu'ensuite , dégoûté du métier des armes , et comprenant que sa vocation était ailleurs , il embrassa l'état ecclésiastique. Il fut nommé abbé de Blanchelandc et de M on te bourg ; puis , à la mort de Jacques Duquesnoy , il fut pourvu de l'évéché de Cou lances. Promu en 1764 , il se lit sacrer le 10 mars 1765 ; cinq jours après, monsieur l'abbé de Théville prenait possession en son nom ; deux mois plus tard , il vint prendre possession par lui-même. Cet abbé de Théville obtint la principale autorité , et garda constamment le premier rang sous l'épiscopat d'Ange-François. Un abbé lvon , partagea , avec celui-ci , la faveur de I evêque , auquel il prêta sa plume pour la rédaction des mandemens ; il serait à désirer pour l'honneur de sa mémoire qu'il n'eût fait que des manderoens ; mais il fil aussi des articles pour l'encyclopédie , ei finit par abonder dans le sens des encyclopédistes.
Héritier des goûts de son prédécesseur pour les bâiimens , et charitable comme un apôtre , Ange-François entreprit les plus belles et les plus utiles fondations, et eut la jouissance d'en
conduire plusieurs à leur terme. 11 fit construire pour les filles pénitentes la maison de la Madeleine, auprès du Ponl-dc-Soules, mais la révolution ne lui laissa pas le temps de l'achever. Il y avait placé trois ou quatre religieuses , pour diriger rétablissement ; elles ne répondirent pas à ce qu'il avait droit d'attendre délies. Un établissement non moins utile , et dont le clergé dut lui savoir bon gré , fut celui de son abbaye de Monlebourg , qu'il transforma en une maison de réfuge pour les prêtres pauvres , vieux ou infirmes. Il fit approprier à cet usage les bâtimens , lira les moines , qu'il répartit dans d'autres communautés, fil le sacrifice de la meilleure part de ses revenus ; en 177& , la maison se trouva prête à recevoir ses nouveaux hôtes. Ils y étaient en grand nombre au moment de la révolution . Dans sa sollicitude pour tous les besoins de l'humanité, le généreux évêque pensa aussi aux pauvres ouvriers : il fonda cl construisit à grands frais à Monlebourg deux ateliers ; l'un de blondes , pour les femmes ; l'autre de lisscranderie , pour les hommes. La seule tisseranderie , ouverte en septembre 1779 , devait occuper six cents personnes. Mais malheureusement le temps de la destruction n'était pas loin.
II entre dans la destinée des hommes généreux d'avoir à subir la persécution , cl à supporter la contradiction ; Monseigneur de Talaru fut obligé d'en vider le calice jusqu'à la lie. Trop peu apprécié d'un chapitre qui ne tenait pas compte de toul ce qu'il y avait de bonté dans son cœur , il eut à souffrir toutes sortes de mortifications , surtout de la part du grand-chantre , M. d'Hauchemail , si fameux par ses nombreux procès , qui ne craignait pas de l'humilier , même en public. Après l'insulte , Monseigneur envoyait offrir le pardon , et ordinairement il était dédaigné.
Il eut une affaire bien plus désagréable encore , relativement aux chanoines Auguslins de l'Hotcl-Dieu : il parait que
ces religieux s'acquittaient mal de leurs devoirs envers les pauvres, et ce n'était pas la première fois qu'on avait à se plaindre d'eux à cet égard. M. de Talaru voulut en outre les contraindre à élever une maison , et à faire les fonds nécessaires , pour recevoir les enfans trouvés ; mais ils s'y refusèrent. Il en résulta une lutte , qu'il crut pouvoir terminer par un coup d'autorité ; en conséquence , il obtint du roi la lettre de cachet suivante : « De par le Roi. Chers et bien-aimés , étant infor- » mes de l'état de votre communauté , et de celui de l'Hôlcl- • Dieu de Coutances, dont la desserte vous a été confiée , nous » vous mandons et ordonnons de plus recevoir à l'avenir au- » cuns sujets au noviciat, età la profession religieuse , parmi » vous. Si n'y faites faute , car tel est notre bon plaisir. Donné « à Versailles, le 26 avril 1772. Signé Louis. • Cellre lettre n'ayant pas rendu les chanoines plus accommodans, il pensa à les supprimer définitivement. En conséquence , il convoqua , par lettres du trois juin 1775 , les officiers du baillage présidial , dans son palais , pour en délibérer. La délibération eut lieu le 5 juin. Monseigneur fil l'exposé de sa conduite, de ses motifs , et de ses desseins , et recueillit ensuite les voix, par ordre et publiquement. Les trois premiers qui opinèrent furent d'avis de surseoir à toute exécution , jusqu'à ce que les mémoires contradictoires eussent été déposés à l'hôtel-deville , et examinés ; et , en attendant , de supplier le prélat d'obtenir la révocation de la lettre de cachet. Le quatrième rejeta purement et simplement ses prétentions et demanda la révocation de la lettre. Tous les autres le suivirent, et les premiers s'y rallièrent ; de sorte qu'il n'eut pas une seule voix favorable , et qu'il n'obtint pas une seule parole d'approbation.
Pendant l'intervalle , les chanoines avaient présenté au roi un mémoire signé d'un grand nombre des personnes les plus qualifiées de la ville , duquel il résulte , enlr'aulres choses, que f Hôtel-Dieu avait été fondé en 1212. Que M. de
Matignon ayanl porté plainte , en 1642 , contre les religieux , qui ne remplissaient pas leurs devoirs envers les pauvres et 4es malades , leur suppression avait été arrêtée , et les religieuses Auguslines appelées pour les remplacer. Mais que ceux-ci s étant opposés à fexécution de la mesure , il en était résulté entr eux , les religieuses cl l ovèque , un concordat , suivant lequel celles-ci avaient été maintenues , dotées et chargées du soin des malades. Ce concordai est de Tan 1646, et l'établissement des religieuses , de Tan 1643.
En définitive, M. de Talaru fil révoquer la lettre de cachet par uue nouvelle, du 7 février 1776. Il parait cependant que les religieux consentirent enfin à un accommodement , car ils firent à leurs frais de graudes augmentations à un de leurs édifices , et les enfans trouvés y furent admis. Le bâtiment sert maintenant de petil-séminaire.
Fatigué de Cou tances, qui était le lieu de son supplice , Ange-François s enfuyait à Blanchelandc ou à Mon le bourg ; une attire persécution l'y suivait : un journal imprimé à Paris , à l'insu de la police , écho des Jansénistes , impur canal de leur bile , s'attaquait à sa conduite , pour salir sa réputation. Ladélraclion se porta a de tels excès, cl oblinl de si fâcheux rcienlissemens, qu'un jour de distribution des prix au collège , à laquelle l'évéque devait présider , il fui oblige d'entrer secrètement à Cou tances , et de se tenir enfermé dans son palais.
Kn 1789 , les électeurs du baillage de Cou lances , qui comprenait les deux évôchés de Coutanccs et d'Avranches , s assemblèrent à Cou lances , pour élire des députés aux étatsgénéraux. Les séances générales des trois ordres se tinrent dans la nef de la cathédrale. Monseigucur se fit excuser de ne pas assister à la première ; il y fut élu président de l'ordre du clergé ; aussitôt il se rendit à ce poste : l'ordre du cJergé tint ses séances dans l'église du séminaire j il y en eui
dix, qui occupèrent cinq journées. Dans les six premières, le cahier des doléances fut arrêlé : long et sans ordre , ce cahier embrasse toutes sortes de matières ; nous remarquerons seulement que le clergé réclame , dans l'ordre ecclésiastique , la tenue annuelle des synodes diocésains , la réunion des conciles provinciaux , et l'unité de rit par toute la France ; quelesévéques ne puissent plus emprisonner les prêtres , sans en déduire les causes ; qu'il soit apporté des réserves dans la concession des monitoires ; la suppression du déport , la restitution des dîmes aux curés à portion congrue, ou au moins félévation de cette portion à quinze cents francs ; qu'il n'y eût qu'un curé par paroisse ; que les curés soient maintenus dans le droit de choisir leurs vicaires , que les curés soient de droit presidens des fabriques et des bureaux de charité. Dans l'ordre mixte , l'assemblée demande la répression de la licence de la presse , et la mise à exécution des édits contre les protestans. Dans l'ordre civil et politique , elle demande la suppression de la gabelle , l'établissement de justices de paix , la responsabilité des ministres du Roi , le retour périodique des états-généraux , et au préalable , une constitution pour la France î ! ! ! ! L'assemblée attache une telle importance à ce dernier point , qu elle impose aux députés qu'elle élira , l'obligation de ne voler sur aucun autre objet , jusqu'à ce que la future constitution soit votée. Jamais pensée fut-elle plus malheureuse ? Mais on ne savait pas que la conséquence de ce vœu insensé était l'exil , la déportation , les fusillades , la guillotine , les noyades , l'expropriation ! Ceux qui en ont tiré ces conséquences ne voyaient pas d'abord non plus qu'elles y fussent comprises ! Le cahier des doléances fut clos et arrêté dans la deuxième séance du 24 mars. Dans les deux séances du 26 , Lelubois , curé de Fonlcnay , fut élu le matin ; et Bécherel , curé de Saint-Loup , le soir. Le lendemain ce fut , au scrutin du matin , Lerouvillois , curé de
Caranlilly j el à celui du soir , Ange-François de Talaru. Monseigneur Pierre-Augusie Godard «le Bel bœuf, évéque d'Avranches , présent aux délibérations , ne put obtenir l'honiieurque l'évêquede Cou tances partageait si tardivement avec ses curés.
Bientôt après , Monsieur de Talaru Tut nommé Maire de Cou la nées , mais il en exerça Tort peu l'autorité. En 1790 , il refusa le serment à la constitution civile du clergé , et dut eu conséquence se retirer bientôt de rassemblée. Voyant la tournure que prenaient les affaires , pressentant une catastrophe et un schisme , il se ha la de soustraire les jeunes lévites à la main d'un intrus : il vida presque son séminaire , conférant les ordres à tous ceux qu'il trouva capables , même à ceux qui ne faisaient que de commencer leurs éludes théologiques. En 1791 , il se retira devant I evêque constitutionnel , en laissant de pleins pouvoirs à plusieurs de ses prêtres fidèles. En 1792 , il s'exila : l'Angleterre fut le lieu de son refuge.
Les revenus de l'évéché de Cou lances étaient alors estimés à quarante-quatre mille livres , cl celte estimation était au-dessous de la réalité. Ange-François n'emporta dans l'exil ni ces revenus , ni ceux de ses abbayes ; mais il y emporta son cœur perpétuellement bon et charitable. Réduit alors à de bien faibles ressources , il ne cessa pas de s'intéresser au son de ceux des prêtres du diocèse qu'il retrouva sur la terre étrangère ; el quand il ne put mieux faire pour eux , il partagea avec eux la modique fortune de sa bourse.
Il mourut à Ixmdres , le 20 mars 1798 , à l'âge de 72 ans , après trente-trois ans d'épiscopat et six ans d'exil. C'est ainsi que la divine providence réserve les meilleurs hommes poulies plus mauvais jours. Il fut inhumé dans le cimetière de Saint-Pancrace ; les prêtres de Coulances , ses compagnons d'exil , firent poser sur sa tombe une pierre avec une épila-
phe : tendre lioiumage de leurs respects, et irisie souvenir de leurs malheurs communs (A).
Ange-François porlaii pour armes, parti d'or el d'azur, au bâton de gueules brochant sur le tout.
Pendant la longue durée des persécutions, le diocèse fui gouverné, jusqu'au temps de la mort de l'évéquc, par plusieurs prêtres auxquels il availdonnéexlraordinairemenl des pleins-pouvoirs : enlr'autres, MM. Lélard, Poisson et Lemarié. Jusques-là , les lidèles n'éprouvèrent aucun embarras ; mais au moment de celle mort , il \\cut division parmi les prêtres catholiques, et on ne s'entendit plus , jusqu'au relour de la paix. La nouvelle de la mort de l'évéquc ar riva à Coulances, le 12 juin 1798, elle était adressée à M. Lourd, et lut connue à Coulâmes par suite de l'indiscrétion du commissionnaire. Au reçu de la nouvelle, M. le curéd'Asseville , c'est- à -dire M. Lé lard , s'adressa au métropolitain, Monseigneur le cardinal de la Kochefoucaull , qui lui renouvela les pouvoirs, et lui adjoignit M. Launey, desservant deSaint-Laut. Le cardinal métropolitain résidait à Munster. MM. Lélard et Launey commencèrent donc à faire valoir leurs pouvoirs , croyant avoir pris les devans , mais le chanoine qui avait eu connaissance de la mort de 1 evêque , même avant M. Lélard , en avait fait part à un confrère , dès le lendemain. Au bout de quelques jours , les sept chanoines qui habitaient secrètement la ville de Cou lances étaient réunis , et procédaient à l'élection de vicaires capitulaires. De vingt-six chanoines , il n'en restait plus que quatorze , dont sept seulement résidaient à Coulances , la persécution avait dispersé les autres. Ce conflit de juridiction fut soumis au souverain pontife , qui , sur le faux exposé que les chanoines de Coulances étaient assermentés , jugea en faveur de ceux à qui le métropolitain avait donné des pouvoirs. M. Lélard publia un mandement dans ce sens , à la date du 6 février i 801 -x
un Eudisle, que tout le diocèse a connu et aimé, M. Bosvy, lui répondit de Londres par une lettre assez vive, à la date du 17 mars, dans laquelle il lui démontra que le chapitre avait pu faire et avait fait réellement une élection valide ; que pour lui-même il était sans pouvoirs , parce que n'en ayant reçu que du métropolitain , ils avaient , dans toutes les suppositions possibles , dû cesser à la mort de ce métropolitain ; mais encore , que quand bien-même il persisterait à se regarder .comme administrateur du diocèse, la charité, la prudence, l'incertitude de ses droits, lui imposaient l'obligation de conserver l'union avec les vicaires capitulâmes , cl de les considérer comme munis de pouvoirs suftisans. Enfin , le concordat vint terminer celle lâcheuse collision.
TABLEAU DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE
HOMMES CELEBRES
EVENEME>S.
1770. Bisson, curé de Saint-Louet-surrOzon , depuis évêque du Calvados , publie la première année de son a I manne I».
1772. Mon de François Dclalande, natif de Bel levai , curé de Grigny , au diocèse de Paris, mort en odeur de sainteté. N. Amcline, piètre, du diocèse deCoulances, a écrit sa vie.
1773. Nomination à I evêcbé de Senez , de Jean-Baptisle-Maric de Beauvais , natif de Cherbourg.
1778. M. Michel , professeur au collège de Yalogncs, fait imprimer, à Coulanees, ses I rais Principe* de ï Art de Traduire.
1784. Mort de N. Y von , chanoine de Cou lances , encyclopédiste.
1787. Mort de Joseph Grisel, prêtre, de Nouainville, fondateur des religieuses de Sainte-Aure.
1798. Mort , à Paris , de Louis-François Revers, dcCarentan, auteur du Rituel de Châlons et du Pastoral de Paris.
1709. Mort de Pierre Lelièvre , jurisconsulte , natif de Coutances.
XVI vient à Cherbourg.
Notes.
(A) Epilaphe de M. de Talaru.
flic jacet reverendinimu* D. D. Angélus de Talaru de Chalmazel , epiteopus Constantiensis in Normanid.
Hune pro fide exulem Anglia suscepit bénigne fovit et securè atque inpace mori et requiescere donavit.
Obiit 20a. die martis anno 1798, œtatis tua 72 episcopatûs 33 exilii 6.
Spiritu magno vidit ultima et consolatus est tugentes. ( Eccl. 48. 27. )
Clerus Conttantiensis coexulans posuit.