‹ Histoire des evêques de CoutancesChapitre 79 sur 158 · Chapitre · texte numérisé non relu

Chapitre

L'Eglise Constitutionnelle.

Uis décret du 15 janvier 1790 ayant partagé la France en 8f> déparlcmcns , un autre décret du 7 juin suivant cassa tous les anciens évéchés , pour n'en attribuer qu'un à chaque département , et qu'un seul évêque à chaque évêché. Ainsi , de ce moment , il n'y eut plus aux yeux des constitutionnels , de diocèse de Coulances , mais un évéché du département de la Manche , composé des anciens diocèses d'Avranches et de Coutances.

Tout ceci n'était qu'un prélude à la constitution civile du clergé ; elle fut décrétée le 12 juillet de la même année. Par un autre décret du 24 du même mois , les prêtres furent invités à se lier par des sermons à cette constitution. Ce fut alors que la division commença de se mettre parmi le clergé ; la moitié des prêtres crurent pouvoir les prêter, les autres s'y refusèrent ; quant à Ange-François de Talaru , il s'y refusa , et comme député , cl comme légitime évêque de Coutances.

Sur son refus de serment , le gouvernement offrit l'évêché du département de la Manche à Monseigneur de Hercé , évéque de Dol , et à un autre prélat , qui refusèrent également. Après eux , il jeta les yeux sur François Bécherel , l'un «les députés ecclésiastiques du baillagc de Coutances. Cette offre séduisante acheva de le déterminer , et après avoir hésité entre les deux partis , il se fit apostat pour être évêque.

François Bécherel , né de parens laboureurs , à Saint- Uilaire-du-Harcouet , diocèse d'Avranches , le 8 mars 1732 ,

avait été promu à la cure suliurbicaîre de Suint-Loup , prés Àvranches. Lors des élections , les déplorables inélianecs que Neker avait semées entre le haut et le bas clergé, furent cause que l'évêque d'Avrancbes ne lui pas député , et que le curé de Saint-Loup fut élu en haine de lui-même. Connaissant ses dispositions , le gouvernement le présenta à l'élection de l'assemblée électorale du département , qui le choisit en effet pourévéque. 11 se hâta de se faire sacrer , ci il arriva à Coutances le S avril 1791. L'ne brillante réception lui était préparée ;v le parti constitutionnel tressaillait d'alégressc, la populace était ivre de joie , les gamins de Coutances et les écoliers , leurs émules , allèrent deux lieues à sa rencontre. L'intrus s'arrêta au portail de la cathédrale , entra d'un pas ferme dans la sainte basilique, entonna le Te Deum , eut l'audace de monter à l'autel , donna la bénédiction , et alla s'installer dans le palais de nos évêques.

Beaucoup de cures et de vicariats étaient vacans par l'exil des titulaires, beaucoup d'autres étaient vacans aux yeux de l'intrus , par le refus de serment de ceux qui les occupaient : il s'empressa d'y pourvoir , el il y eut bientôt partout des curés et des vicaires constitutionnels. Il se forma un chapitre et se donna douze vicaires généraux ; dont huit pour l'ancien diocèse de Coutances : MM. Legrand , curé de Barnevillc ; Milavaux , ex-jésuite, curé de Vindefon laine ; Poisson , curé de Cerville ; Bisson , habitué de la cathédrale : Michel , curé de Saini-Symphorien ; L'écalicr , habitué de l'église de Yalognes ; Bisson , curé de Saint-Louel-sur-l'Ozon ; Duchemin , curé de Périers. Ces deux derniers devinrent successivement évêques du Calvados.

En attendant que son séminaire se remplit , l'évoque de la Manche parcourut son évèché, pour en faire ce qu'il appelait la visite ; dans le cours de celle visite , il donna la confirmation à un nombre incroyable de personnes : l'on peut le porter a

plus d'une centaine de mille. Les nouveaux apôtres de h nmstitulionnalilé , encore dans la teneur de leurs seraiens , entraînaient les populations , jusques et compris les ënlaiis de sept à huit ans , aux pieds de l'intrus , que faisait sourire la douce pensée de s'attacher tant de personnes par les liens d'un schisme commun. Cependant , comme tout n'était pas constitutionnel dans les deux diocèses , celte visite , celle de la ville épiscopale , et celle des communautés , firent subir bien des mystifications à François Bécherel , et causèrent à son amour-propre bien des mécomptes.

Le séminaire s'était rempli en empruntant au collège tout ce qu'il avait d'élèves avancés en âge ; d'ailleurs, les temps devenaient difficiles , et de plus en plus menaçans. L'évéque se pressa donc d'ordonner dès qu'il eut matière ; entr autres ordinations , il en fit une très-nombreuse, que ses diocésains lui firent la malice d'appeler une fournée. Dès-lors les malheureux jeunes prêtres n'eurent plus d'autre nom , et furent déshonorés du sobriquet de prêtre de la fournée.

Alors les diocèses de Cou tances et d'Avranches présentèrent le plus étrange spectacle : un certain nombre de curés assermentés , mais qui avaient été canoniquement pourvus ; un grand nombre d'autres , intrus , et par conséquent sans aucune juridiction même apparente, mais auxquels le légitime curé avaitété obligé de céder le presbytère et l'église ; plu. sieurs paroisses ayant les deux curés àla fois, et voyanteélébrer dans leur église , à des heures différentes , les deux offices , que suivaient les deux partis à leur guise. Tout fut donc division, étrangeté ; et, ce qui n'était pas moinsétrange, les non jureurs étaient haïs par les démocrates , qui les persécutaient ; et les jureurs étaient méprisés par ces mêmes démocrates , qui les soutenaient , sans leur donner leur confiance.

Parmi ces difficultés des temps , François Bécherel ne fut point persécuteur. Il laissa en paix les prêtres qui ne vou-

lurent point reconnaître son autorité ; les démocrates lui reprochèrent hautement sa partialité pour les aristocrates , et ceux-ci ne se plaignirent guère de lui. Il ne se dégrada point du rang d evéque ; il ne donna aucuns scandales ; ses mœurs étaient pures ; on ne lui reprochait pas de manquer de charité : les constitutionnels lui savaient presque mauvais gré d'être si bon ; les autres regrettaient qu'il ne fut pas le légitime évéque , puisqu'il était si bon.

Au surplus, cet état de choses ne dura pas long-temps, car les prêtres insermentés , ou réfractaires , comme on les appelait , passèrent les uns après les autres à 1 étranger , ou furent obligés de se soustraire à la persécution en se cachant. IiC tour des prêtres assermentés , ou jureurs , ainsi qu'on les nommait, vint aussitôt : on leur demanda leurs lctiies de préirise , puis on ferma les églises. Il ne resta d'ostensibles que ceux qui aposlasièrenl le sacerdoce par la tradition des lettres, ou l'ostentation des mauvaises mœurs , ou l'impiété. Car l'église constitutionnelle se vautra dans l'ordure du vice , et se perdit dans un abyme de déshonneur. Quant à François Béchcrcl,si l'apostasie de la foi lui avait souri, l'apostasie du sacerdoce lui répugna : ilnc remit point ses lettres d'ordination ; au contraire , il se rendit volontairement prisonnier , offrant ainsi sa tête au martyre ; ou peut-être plutôt espérant que cet acte de soumission lui concilierait la bienveillance des autorités ; il n'obtint ni l'un ni l'autre , et fut bien heureux que le zèle de quelques amis le tirât de ce mauvais pas , après quelques semaines d'emprisonnement. Il se relira dans sa famille, en espérant de6 lemps meilleurs. Ceci se passait en 1792 , vers la fin de l'année ; il se tint àl'écarl jusqu'en 1795.

Après ces temps d'une mémoire étemelle que l'on a justement nommés de la terreur, l'église constitutionnelle donna quelques signes de vie, et voulut se reconstituer sur un nouveau plan. C'était le trop fameui Grégoire qui avait soufflé sur

la matière morte, espérant la ranimer. Une encyclique, signée de lui, deGralien, archevêque de la Seine-Inférieure ; Desbois, évoque de la Somme ; Sauriuc , évoque des Landes ; Roger , évoque de l'Ain , dalée du 1 5 mars 1795 , adressée à tous les membres du clergé constitutionnel , les appelait à reprendre leur œuvre interrompue. François Bécherel , évèque de Cou tances, comme il avait l'audace de signer, y adhéra le second. Une deuxième encyclique, du 1 3 décembre de la même année , ne porte point son adhésion , qui n'arriva probablement pas assez tôt- L'essai de Grégoire et de ses confrères ne réussit pas, il leur fallut disparaître de nouveau , car les temps redevinrent encore néfastes. Dans le moment d'uu second calme, ils reparurent , et eurent même l'assurance d'ouvrir un concile national , comme ils le nommaient. Celte assemblée , ouverte le 15 août 1797 , en l'église de Notre-Dame de Paris, fut composée de 31 évoques constitutionnels, 52 prêtres députés des diocèses , et M prêtres députés des presbytères : ils appelaient de ce nom la réunion des 12 curés de la ville épiscopale , et des paroisses voisines , qui formaient , en temps ordinaire , le conseil obligé de l evéque , et en temps de vacance , le gouvernement du diocèse. L evéque de la Manche se rendit , en la compagnie de Pierre Legrand, son vicaire-général , député du diocèse, à ce concile ; et il y prêta les mains au sacre du citoyen Asselin , élu evéque du Pas-de- Calais; celle cérémonie eut lieu le dix-septième dimanche d'après la Pentecôte.

Le citoyen Bécherel François, évêque de la Manche , célébra la messe de clôture, le 15 novembre 1797; pendant l'office , le citoyen Lacorobe , curé de Saint-Paul de Bordeaux , lut une lettre adressée au pape par le concile , pour lui faire part de sa clôture.

De retour, il voulut reprendre ses fonctions à Coutances Au mois de janvier 1798 , il officia publiquement dans la ca-

thédrale ; il adressa même une allocution à ses pa roissiens, a l'occasion de la statuede la liberté, quiélaitélevéesur un grand trône , dans le bas de la nef de la basilique : il leur montra comment cette statue", n'élait ni une déesse , ni une idole ; c'était ce qu'il avait de mieux à faire , puisqu'il n'avait pas eu le crédit de la faire enlever. Il n'oublia pas non plus de parler à ses paroissien* de la pureté de ses sentimetis patriotiques. L'on supposera, si l'on veut, que ce langage était un thème obligé. De te moment , nous ignorons ce qu'il devint. Nous ne le retrouvons plus qu'en 1802 , descendant de trône usurpé.

Tel fut donc l'épiscopat de cet homme , qui était venu à Coutances à grand renfort d'acclamations, et qui en sortit avec moins de bruit qu'il n'élait venu ; qui se promettait un siècle d'or , et qui ne rencontra que des mystifications , des contradictions sans nombre, et l'alternative de l'apostasie, la prison ou la mort , qui fil beaucoup de mal , quoique doux ei pacifique ; qui dans d'autres temps cûtélé un prélat recommandable , el qui devait le devenir , pour mourir dans l'unité de la foi , après avoir été le fauleur du schisme.

Les religieux et les religieuses avaient été chassés de leurs communautés , leurs biens avaient été vendus , loute leur fortune était dilapidée. L'église n'avait plus rien : l'on avait pris les cloches , pour en faire des canons ; l'on avait pris l'argenierie el les ustensiles , pour en faire de la monnaie. Les presbytères, les jardins, les terrains appartenais aux fabriques étaient vendus ; les meubles de l'église avaient été vendus ou pillés. L'on vit des hommes donner les saintes hosties aux chiens, graisser leurs souliers avec les saintes huiles , vêtir leurs chevaux avec les ornemens de l'autel , prendre les fonts baptismaux , pour en faire des auges ; monter sur les églises , et en mutiler les croix ; hacher, scier, marteler tes croix des cimetières et des carrefours ; boire au ca-

barct dans les sainls vases : c'était un excès , un débordement de libertinage, une débauche d'impiété, tels que la moitié des hommes semblaient frappés de vertige , ou être devenus fous par l'excès de l'ivresse. Plus d églises , plus de confession , plus de prêtres , plus de religion } la dîme était abolie , le dimanche était aboli , le carême était aboli , la religion était abolie , tout était aboli , Dieu lui-même était aboli ; ainsi le croyaient les misérables dans leur aveuglement. Pendant cette époque, les prêtres furent traqués comme des bêles fauves ; combien ne furent pas surpris dans leurs cachettes , et enfermés dans celte fameuse prison de Coutances appelée le Fort- Colin ; combien conduits au Mont-Saint-Michel, qui était devenu une maison de force ! combien guillotinés ! combien tués à coups de fusil , à coups de sabre , à coups de baïounciies, dans les champs , dans les maisons !

Cependant un certain nombre de bons prêtres, recelés par des chrétiens fervens , par les aristocrates , par des démocrates ardens, par les agens même du gouvernement, et munis d'amples pouvoirs , parcouraient les campagnes, et même les rues les plus fréquentées des villes, sous cent sortes de déguisemens, confessaient , administraient les mourans , faisaient les premières communions , mariaient , baptisaient , célébraient les saints mystères, dans les granges, dans les salons , dans les champs , dans les carrefours des chemins. Tout le monde , même les enfans étaient dans le secret , et il élail rare que ceux qui ne devaient pas le savoir en eussent connaissance. L'on vit maintes fois des gendarmes conduire chez les malades un prêtre qui leur était bien connu , des prêtres cachés porter la lumière devant ceux qui les cherchaient. Il arrivait pourtânt de temps à autre que les bleus , les gendarmes , ou les colonnes-mobiles en arrêtaient quelques-uns ; mais il en revenait : l'exil en renvoyait ; il se faisait des ordinations en Angleterre , à Jersey , à Paris même ; de

soi-le que pas un coin du diocèse ne manquait d'un piètre calliuliquc , cl pas une seule personne n'était abandonnée , à moins qu'elle ne voulût elle-même abandonner la religion. Les pieuses ruses des catholiques mettaient en défaut toute la vigilance de leurs persécuteurs ; la foi , la constance , le zèle de cenx-là égalait , surpassait l'impiété , la fureur de ceux-ci , et rien ne put dégoûter le peuple , rien ne put lui faire oublier sa religion : à l'annonce des premières messes qui furent dites publiquement , à la cessation de la persécution, il s'y porta avec l'ardeur d'un famélique , qui se jette sutla nourriture. L'on raconte qu'aux premières qui se dirent ostensiblement , il y avait tant de monde , une telle longueur de gens agenouillés le long des rues, que l'on était obligé d'établir des coureurs, qui allaient le long des rangs, pour avertir que le prêtre était à telle ou telle partie de la messe.

Napoléon venait de briser la haclic du directoire, les temps s'étaient adoucis ; les plus hardis parmi les prêtres commençaient à se montrer; celait à la lin de 1799. La terre d exil rendit son dépôt , les retraites décélèrent leurs captifs , et il y cul aussitôt une abondance de prêtres catholiques.

Les légitimes pasteurs voulaient recouvrer leur église ; les intrus voulaient s'y maintenir , et il y avait encore division ; mais de guerre lasse on se souffrait, et ceux qui étaient le plutôt quilles évacuaient le temple , pour faire place aux autres. Il n'y avait pas plus d'unité entre les prélrcs catholiques : les uns n'ayant de pouvoirs que ceux que donne la nécessité , les autres en ayant de deux sources différentes. Ce misérable état de choses cessa par la publication du concordat , qui eut lieu le 5 avril 1802.

François Bécherel fut un des douze constitutionnels promus à de nouveaux sièges : celui de Valence lui échut en partage. L'acceptation du concordat , et la promotion à un siège décerné par le Souverain Pontife , fut censée èlre une rétrac-

talion des sermons précédons ; cependant, il se rétracta publiquement et formellement plusieurs fois : la première , pour obtenir de conserver dans sa cathédrale le chœur et les entrailles de Pie VI , décédé à Valence, le 19 août 1799 , et dont Pie Vil fit transférer les restes a Rome , en 1803. La seconde, en 1804 , lors du voyage de Pie VII à Paris : le Souverain Pontife avait exigé cette démarche de la part des douze constitutionnels. La troisième, en 1814 : en finissant une circulaire adressée à son clergé , il exhorte tous les prêtres qui ont partagé les mêmes écarts , de revenir comme lui à t unité de cette église sainte qui n'a jamais avoué qu'un troupeau et qu'un pasteur. 11 n'est rien de plus sentimental que celle louchante exhortation. 11 se rélracla de nouveau sur le lil de mort. Voici les paroles qui concernent ses erreurs , telles qu'il les avait écrites , cl telles que les vicaires capitula ires les adressèrent aux pasteurs (1) du diocèse.

J'aime à rappeler ici qu'une des époques les plus consolantes de ?na vie est celle où j'ai vu cesser la division q ui affligeait l'église de France ; où moi-même , plein de regret d'avoir suivi un parti que condamnait t église ,/ ai soumis ma conduite, et j'ai rétracté mes sermens et toutes mes erreurs, entre les mains de notre Saint Père le Pape Pie PU.

T exhorte tous mes pasteurs , j'exhorte tous ceux que mon exemple aurait éloignés de la vérité, à réfléchir sur les motifs puissans qui ont déterminé mon retour et à t imiter , pour se procurer la sûreté et les consolations qu'on ne peut trouver hors de t église.

11 mourut à Valence , le 26 juin 1815. Son dernier man-

(1) Dans ce diocèse , on appelle les curés du nom de Pasteurs.

dcuienl fui pour remercier Dieu de la faveur insigne qu'il avait accordée à la France , par le relour de Napoléon de l'île d'Elbe.

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DE COUT A1VCES.

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