‹ Histoire des faïence patriotiques sous la révolutionChapitre 11 sur 77 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

MIRABEAU TEL QUE l' EX VI S AGE AIT LE PEUPLE

Au seuil de la Révolution se dresse un colosse que ne peuvent rapetisser la formation du Tiers état, la prise de la Bastille. Tels sont les trois grands points de l'année 1789 : la reconnaissance des droits du Tiers, l'apparition de Mirabeau, la démolition de la Bastille.

Le peuple, pour essayer ses forces, renverse la prison d'Etat où la cour se débarrassait de tout homme qui la gênait. S'il s'inquiète des classes nobles, c'est pour choisir dans ses rangs un paria , un deshérité. A la noblesse , il dit : « Vous n'avez rien su tirer des qualités de cet homme, je le prends, » comme il dit à Mirabeau : « Tu seras le bourdon qui sonnera la Révolution. »

Le peuple aime les fortes natures, pleines d'appétits sensuels & de vices : Mirabeau, Danton. Il se retrouve dans ces encolures de portefaix, propres à porter le fardeau des grands événements. Tout d'impression, spontanés plutôt que réfléchis, de tels hommes éclatent, déchaînent la tempête, & en faveur du moule robuste d'où ils sont sortis, plus d'une faute leur est pardonnée.

So Faïences patriotiques

Mirabeau avait un frère, mangeur ec gros buveur, attaché au parti de la cour, une sorte de Falstaff royaliste que ses amis appelaient Mirabeau-tonneau. « Il faut appeler l'autre Alirabeau-tonnerre . » disait Camille Desmoulins.

Un Mirabeau ne fait pas de concessions à ceux qui l'entourent. Grâce au coup de pouce fiévreux de la nature qui Fa modelé puissamment, il marche avec calme au milieu de l'orage, forçant par sa soudaineté tous les autres à le suivre.

La grossièreté de ses traits le servait, i On ne connaît pas, disait le tribun, toute la puissance de ma laideur. »

Mirabeau se plaçait volontiers devant une large glace & se regardait parler avec plaisir, rejetant la tête en arrière, fier de ses trous de petite vérole. — Quand je secoue. disait-il. ma terrible hure, -personne n'oserait m' interrompre.

Etienne Dumont, de Genève, esprit de bonne foi, qui fut l'ami & le secrétaire de Mirabeau, & qui nécessairement connut l'homme dans ses vanités & ses faiblesses, a laissé de lui un portrait à la Holbein, ne retranchant rien des verrues du modèle : « Il avait, dit Dumont, ce tic des hommes vains que le son de leur nom frappe avec plaisir & qui aiment à le répéter eux-mêmes ; il supposait des dialogues où il se nommait toujours comme interlocuteur : Le comte de Mirabeau vous répondra, etc. »

Son père, qui avait écrit de lui dans sa jeunesse : « C'est un esprit de travers, fantasque, fougueux, incommode, penchant vers le mal avant de le connaître, » ne s'était pas trompé. Mirabeau se sent une telle puissance qu'il agit naïvement dans la vie, étalant devant le public ses

vices, comme l'enfant qui, sans rougir, montre ses nudités.

Il tient du géant; ceux qui parlent de lui sont obligés de s'exhausser. Grand, il force les hommes au grand. Pour rendre sa personnalité, il faut des images fortes & éclatantes; et le père de Mirabeau est digne de l'orateur le jour où il écrit qu'il a ressentait les idées qui se remuaient dans la tête de son fils, comme la racine sent l'ébranlement des feuilles. »

De même que dans la Bible, toute chose qui le peint doit être empruntée aux objets naturels & familiers. De Mirabeau, le marquis de Feri^ères dit dans ses Mémoires : a Son éloquence rude, rapide, animée, remplie d'images gigantesques, maîtrisait les délibérations de l'Assemblée. Son style dur, rocailleux, semblable à un fort marteau entre les mains d'un artiste habile (ouvrier vigoureux serait mieux encore), façonnait les hommes à sa volonté. »

Quel curieux Mirabeauana pourrait être fait avec un choix des mots qui résument l'homme & Torateur !

Dumont, parlant de Mirabeau à la tribune : « Il était éloquent jusqu'à ce qu'il fut animé' & que les soufflets de la forge fussent en fonction. »

Un jour, dit Pline le Jeune, qu'Eschyne lisait à Rhodes la harangue que Démosthénes avait faite contre lui, les auditeurs charmés applaudissaient. « Que serait-ce donc^ s'écria Eschyne, si vous eussiei entendu cette bête féroce elle-même? » Voilà le meilleur portrait de Mirabeau.

11 faut parler de son rôle à l'Assemblée. Mirabeau se montra quelque temps hésitant, méconnu, sentant bouillonner en lui l'orage dont la première explosion fut la réponse à M. de Dreux-Brézé, mots qu'il est inutile de

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répéter ; la nation tout entière les sait par cœur. En refusant de sortir de la salle des séances autrement que par la force^ nos pères se vengeaient des humiliations subies par leurs aïeux dans les précédents états généraux.

Un contemporain juge ainsi Mirabeau : « Il est le premier homme du monde pour parler de ce qu'il ne sait pas. » Le trait est souvent applicable à l'orateur; mais quand il faisait corps avec le peuple, qu'il ressentait les sensations de la foule, combien le monstre, ainsi l'appelle Garât, devait être beau à la tribune !

Je me représente la séanc%où il imposa les couleurs du nouveau drapeau. Pour parler du drapeau, il faut une âme vibrante, un de ces cœurs que le son des trompettes & des tambours fait bondir. Mirabeau avait l'amour de l'étendard. C'est à lui qu'est dû le triomphe des trois couleurs.

Le drapeau blanc était glorieux. Il avait assisté à plus d'une victoire. Mais il était dans la politique de la Révolution de changer de couleurs nationales, pour indiquer qu'un nouvel écat de choses se préparait.

Le 21 octobre 1790, à l'Assemblée nationale, la droite demandait la question préalable sur la proposition suivante de Le Chapelier : « Le pavillon des Français portera « désormais les couleurs nationales. L'Assemblée renvoie « à son comité de marine les dispositions nécessaires pour « l'exécution du présent décret. »

Mirabeau se lève et dit : « Aux premiers mots proférés dans cet étrange débat j'ai ressenti, je l'avoue, comme la plus grande partie de cette assemblée, les bouillons de la fièvre du patriotisme jusqu'au plus violent emportement. [Murmures à droite; applaudissements à gauche.

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L'orateur s'adresse à la droite. ) Messieurs, donnez-moi quelques moments d'attention; je vous jure qu'avant que j'aie cessé de parler, vous ne serez pas tentés de rire... Mais bientôt j'ai réprimé ces justes mouvements pour me livrer à une observation vraiment curieuse & qui mérite toute l'attention de l'Assemblée. Tout le monde sait quelles crises terribles ont occasionnées de coupables insultes aux couleurs nationales ; tout le monde sait quelles ont été en diverses occasions les funestes suites du mépris que quelques individus ont osé leur montrer ; tout le monde sait avec quelle félicitation mutuelle la nation entière s'est complimentée quand le monarque a ordonné aux troupes de porter & a porté lui-même ces couleurs glorieuses, ce signe de ralliement de tous les amis , de tous les enfants de la liberté, de tous les défenseurs de la Constitution ; tout le monde sait qu'il y a peu de mois , il y a peu de semaines, le téméraire qui eût osé montrer quelque dédain pour cette enseigne du patriotisme eût payé ce crime de sa tête. ( Violents murmures à droite; applaudissements dans toute la salle.)

... « Eh bien, parceque je ne sais quel succès d'une tactique frauduleuse dans la séance d'hier a gonflé les cœurs contre-révolutionnaires, en vingt-quatre heures, en une nuit, toutes les idées sont tellement subverties, tous les principes sont tellement dénaturés, on méconnaît tellement l'esprit public, qu'on ose dire à vous-mêmes, à la face du peuple qui nous entend, qu'il est des préjugés antiques qu'il faut respecter; comme si votre gloire & la sienne n'étaient pas de les avoir anéantis, ces préjugés qu'on réclame! Qu'il est indigne de l'Assemblée nationale de tenir à

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