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de telles bagatelles, comme si la langue des signes n'était pas partout le mobile le plus puissant pour les hommes, le premier ressort des patriotes & des conspirateurs, pour le succès de leur fédération ou de leurs complots ! On ose, en un mgc, vous tenir froidement un langage qui, bien analysé, dit précisément : Nous nous croyons assez forts pour arborer la couleur blanche, c'est-à-dire la couleur de la contre-révolution ( îa droite jette de grands cris ; les applaudissements de la gauche sont unanimes)^ à la place des odieuses couleurs de la liberté. Cette observation est curieuse sans doute, mais son résultat n'est pas effrayant. Certes ils ont trop présumé. Croyez-moi {l'orateur s'adresse à la droite ) , ne vous endormez pas dans une si périlleuse sécurité, car le réveil serait prompt & terrible. [Au milieu des applaudissements et des murmures on entend ces îuots : C'est un factieux !) Calmez-vous, car cette imputation doit être l'objet d'une controverse régulière ; nous sommes contraires en fait; vous dites que je tiens le langage d'un factieux. [A droite : Oui! oui!) « M. le président, je demande un jugement & je pose le fait. (Murmures.) Je prétends, moi, qu'il est, je ne dis pas irrespectueux, je ne dis pas inconstitutionnel, je dis profondément criminel de mettre en question si une couleur destinée à nos flottes peut être différente de celles que l'Assemblée nationale a consacrées, que la nation, que le roi ont adoptées, peut être une couleur suspecte & proscrite. Je prétends que les véritables factieux, les véritables conspirateurs sont ceux qui parlent des préjugés à ménager, en rappelant nos antiques erreurs &les malheurs de notre honteux esclavage. ( On applaudit. ) Non, messieurs, non! leur
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folle présomption. sera déçue; leurs sinistres présages, leurs hurlements blasphémateurs seront vains : elles vogueront sur les mers, les couleurs nationales ; elles obtiendront le respect de toutes les contrées, non comme le signe des combats & de la gloire, mais comme celui de la sainte confraternité des amis de la liberté sur toute la terre, & comme la terreur des conspirateurs & des tyrans... »
Voilà un discours de Mirabeau sur le papier, froid, sans mouvement, tant est grande la misère de la parole écrite. Mais qu'on se représente Mirabeau aiguillonné par les interruptions.
— C'est la couleur du lis ! s'écrie Virieu qui défend le drapeau blanc.
— C'est le panache de Henri IV ! dit Foucault.
Des injures éclatent de toutes parts contre Mirabeau. L'abbé Maury monte à la tribune. « Aux voix ! « s'écriec-on. Il entre en fureur, saisit la tribune & l'ébranlé, comme pour la lancer sur le côté gauche {sic dans le Moniteur).
La proposition de Mirabeau n'en est pas moins acceptée.
Ce discours mit le feu dans Paris, & la discussion fut peut-être plus vive dans les journaux qu'à l'Assemblée'.
« Quand je lis le discours admirable que notre Mirabeau a improvisé pour hisser au milieu des voiles de l'escadre la cocarde nationale & ces trois couleurs qui vont crier sur les mers à tous les peuples : Vive la nation! Vive la liberté! je ne suis plus maître de ma reconnaissance, je lui jette alors à la tête toutes les places de la République de France & j'ai regret de ne pas disposer, comme les poètes, des places du ciel. «
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Il fauc un écrivain tel que Desmoulins, & je l'ai choisi à dessein, pour qu'on comprenne bien la puissance d'un discours qui répondait aux sentiments révolutionnaires de l'instant.
Une autre face de Mirabeau est à étudier : l'absence d'imagination. Il écrivassait sans cesse, livres, brochures, pamphlets, ouvrages libertins, & ne se fatiguait guère le cerveau par ses inventions. Ayant de grands besoins d'argent, il faisait des livres de compilation. De même Forateur perdait peu de temps à combiner ses discours : le fond, l'idée, quelquefois les détails lui étaient préparés , mâchés ; mais ce qu'on ne lui soufflait pas c'était la flamme, & le peuple dansait en ronde autour de cette flamme, comme les paysans autour d'un feu de la Saint-Jean.
La vénalité de Mirabeau est encore mal expliquée. Le 10 mai 1790 il écrit au roi : « Je donnerai mon opinion écrite sur les événements, sur les moyens de les diriger, de les prévenir s'ils sont à craindre, d'y remédier s'ils sont arrivés. Il me faut deux mois pour me faire mes moyens. Ma marche sera- insensible; mais chaque jour je ferai un pas. Un empirique promet une guérison soudaine &tue; un vrai médecin observe, agit par le régime, dose, mesure & guérit quelquefois. Il ne faudra jamais juger ma conduite partiellement, ni sur un fait, ni sur un discours. On ne peut juger que sur l'ensemble & influer que par l'ensemble. Il est impossible de sauver l'Etat jour par jour. Je promets au roi loyauté, zèle, activité, tout, hors le succès qui ne dépend jamais d'un seul. «
A cette époque on pouvait encore s'illusionner sur le sort de la royauté. Mirabeau reçut de la cour de grosses som-
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mes pour la défendre. Poiircanc la Révolution n'a pu le répudier. Et Camille Desmoulins a trop spirituellement peint les intrigues de l'orateur pour que ce joli morceau ne soit pas cité.
(I Tout observateur attentif, en considérant les intelligences que Mirabeau avait dans tous les partis & les espérances que formaient sur lui tant de gens qui marchent en sens contraire, ne pourra comparer Mirabeau qu'à une joueuse coquette, attentive à la fois à tenir son jeu & à occuper trois amants ; elle a ses deux pieds sous la table, posés sur ceux de ses deux voisins, & tourne ses regards languissamment vers le troisième, en sorte que tous jouissent d'une préférence qu'ils regardent comme unique. Chacun des trois rit des deux autres & les prend pour dupes, ce qui n'empêche point la belle de prendre du tabac d'un quatrième prés d'elle, d'appuyer ses doigts dans sa tabatière incessamment et longtemps & de serrer la main d'un cinquième sous prétexte de voir le point de sa manchette. Tel fut Mirabeau au milieu de tous les partis. «
Mirabeau parlait avec insouciance de ses prétendues trahisons, e Depuis que je me vends, je dois avoir gagné de quoi acheter un royaume; je ne sais comment j'ai toujours été si gueux, ayant tous les rois & tous leurs trésors à mon commandement. » M. de Narbonne a dit qu'il lui avait entendu avouer : « Un homme comme moi pourrait prendre cent mille écus, mais on n"a pas pour cent mille écus un homme comme comme moi. « Témoignages à charge & à décharge, qui doivent faire partie du dossier de l'orateur.
L'ami qui Ta le mieux connu avant & pendant la Révo-
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lucion, qui a die la vérité sur Thomme, l'honnêce Etienne Dumont, comment conclut- il? « Il y avait en lui une sorte d'enthousiasme du beau qui ne se laissait point dégrader par ses propres vices; c'était comme une glace qui pouvait être obscurcie & qui reprenait ensuite son éclat. »
N° i6. Assiette de l'école nivernaise.
Mirabeau meurt. C'est alors que chacun est frappé de l'immense perte que vient de faire la Révolution. Les uns disent : « Mirabeau est mort pour la liberté! — Et contre la liberté^ » répondent les autres.
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Il semble qu'on assisce au jugemeiic d'un Machiavel. « La more de Mirabeau parut, dit Brissot qui souligne, utile à la liberté. » Et il ajoute : « Les hommes de cette trempe font les révolutions et les perdent. »
Le public connaissait par les gazettes ces opinions si diverses. Une députation des quarante-huit sections n'en demande pas moins à l'Assemblée « un deuil public pour ce citoyen éloquent et vertueux. »
Hébert lui-même suspend ses injures, et dans la soixantequatrième Lettre h t patriotique du véritable père
Duchesne. s'écrie : « Mirabeau est mort!!! O toi, maître des pauvres humains, qui jusqu'alors t'es déclaré le grand soutien de notre liberté, toi qui ne fis rien pour être enchaîné, à commencer par le soleil qui galope depuis il y a trois mille ans sans s'arrêter, jusqu'à la fourmi qui vit libre & toujours agissante, que n'as-tu bombardé la
mort au moment où lab decamarde agrippé Riquetti.^
Avais-tu peur qu'il gâtât sa gloire, & qu'un seul jour fut de trop contre lui et la liberté?* Est-ce pour cette raison,
qui me paraît b ment sérieuse, que ta main pesante est
tombée sur lui.^... Cette f..... perte est un malheur que mon cœur a senti fortement; je n'ai pas pleuré l'homme, mais j'ai pleuré sa tête. »
Camille Desmoulins fait entendre des accents autrement éloquents.
« Pour moi, lorsqu'on m'eut levé le drap mortuaire, à la vue d'un homme que j'avais idolâtré, j'avoue que je n'ai pas senti venir une larme & que je l'ai regardé d'un œil aussi sec que Cicéron regardait le corps de César percé de vingt-trois coups. Je contemplais ce superbe magasin
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d'idées, démembré par la more; je souffrais de ne pouvoir donner des larmes à un homme qui avait un si beau génie, qui avait rendu de si éclatants services à sa patrie, & qui voulait que je fusse son ami. Je pensais à cette réponse de Mirabeau mourant, à Socrate mourant, à sa réfutation du long entretien de Socrate sur l'immortalité par ce seul mot : dormir. Je considérais son sommeil, ne pouvant m'ùter l'idée de ses grands projets contre l'affermissement de notre liberté; & jetant les yeux sur l'ensemble de ses deux dernières années, sur le passé & sur l'avenir, à son dernier mot, à cette profession de matérialisme & d'athéisme, je répondais aussi par ce seul mot : tu meurs. «
« Mirabeau se meurt! Mirabeau est mort! De quelle immense proie la mort vient de se saisir! )) s'écrie Desmoulins en terminant.
La mort de Mirabeau fut courageuse. Il avait demandé à son chirurgien de lui dire la vérité sur son état. Petit ne lui cacha pas qu'il devait s'apprêter à mourir. <^ On m'a accusé, dit Mirabeau, d'être poltron; il me semble pourtant que la poltronnerie est la crainte de la mort. Je l'attends avec certitude & je la vois sans crainte. »
Sous ses fenêtres, les crieurs vendaient les bulletins de sa maladie heure par heure. « Soulève ma tête, dit dans un moment de crise Mirabeau à son valet de chambre, tu n'en porteras pas une pareille. »
Ayant cru qu'on tirait le canon : « Seraient-ce déjà, s'écria-t-il, les funérailles d'Achille.^ » Suivant Desmoulins, Robespierre augura bien de ce mot. a Achille est mort, dit-il. Troie ne sera pas prise. »
Le peuple, dans sa douleur, ne tirait pas de telles indue-
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tions. Pour lui, l'homme écaic more en odeur de patriotisme. Rien ne manqua au convoi de Mirabeau. Le Paris populaire était descendu dans la rue ; une boutique ouverte ce jour-là eût été défoncée. Les croisées, les arbres, les toits étaient chargés de spectateurs. Des témoins de l'époque ont porté le nombre des assistants à plus de quatre cent mille, a Quel roi, s'écrie Camille, alla jamais à Saint- Denis escorté d'autant de chevaux, d'esclaves & d'ânes que Mirabeau d'hommes libres en allant à Sainte-Geneviève? »
De telles funérailles payaient l'éloquence de l'orateur. Mirabeau, c'était l'Assemblée. On ne parlait que de Mirabeau. Un étranger venait à Paris pour entendre Mirabeau. Et rien ne fait mieux connaître la nature de sa réputation que le mot d'un postillon dont l'attelage allait médiocrement. « Mes deux chevaux de trait sont mauvais, disait-il, mais mon Mirabeau esc excellent, d C'était le cheval de charge, qui porte tout le poids, qu'il appelait de la sorte.
Le nom de Alirabeau donné alors à une rue par la municipalité n'est pas si glorieux que le mot du charretier. C'est par là qu'on voit comment sa réputation avait pénétré jusqu'aux dernières couches du peuple. Mais quelle attitude à l'Assemblée & comme ses colères de lion répondaient à la foule !
Le 28 février, combattant la loi proposée contre les émigrés, il s'écrie en dominant les murmures : « Messieurs, la popularité que j'ai ambitionnée, & dont j'ai eu l'honneur de jouir comme un autre, n'est pas un faible roseau : c'est un chêne dont je veux enfoncer la racine en terre, c'est-àdire dans l'inébranlable base de la raison, de la justice & de la liberté.
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« — Au traître ! à la vénalité ! » crie la gauche.
Se redressant de sa haute taille : a Silence aux trente voix! il crie Mirabeau d'une voix tonnante.
C'est dans ces impétuosités qu'il faut chercher le secret de sa popularité.
Un orateur diffus parlait contre Mirabeau. D'une tribune, une femme du peuple s'écrie : « Qui est-ce qui parle là-bas.- Faites taire ce bavard! Il ne s'agit pas deçà : il s'agit d'avoir du pain! Qu'on fasse parler notre petite mer e Âlîrabeau. nous voulons l'entendre. )>
On pourrait citer d'autres traits aussi caractéristiques. Je m'en tiens là, pour arriver à l'idée que se faisaient de Mirabeau les potiers de 1791.
Un grand deuil public étendait son crêpe sur toute la France. Les potiers voulurent consacrer ce triste événement par de nombreux produits de leurs fabriques.
Aux mânes de Miraheau La patrie reconnaissante,
est la devise de faïences à la surface desquelles deux tons mélancoliques, violacé & vert, colorent le monument et les ifs qui Tentourent. Ce sont des centaines d'assiettes que j'ai vues avec le même décor; par le nombre des exemplaires sans doute détruits, on peut juger de la quantité considérable qui fut fabriquée.
Quelques-unes offrent une variante dans la légende.
Aux mânes de Mirabeau La patrie élevé ce tombeau^
sont deux vers comme en improvisaient les Nivernais.
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Il esc une assiette plus rare. Un cénotaphe d'une forme à la grecque avec ces simples paroles : Alirabeau n'est plus (voir fig. i6); mais celle-ci, à en juger par la rareté des exemplaires, n'eut pas le succès de la première. J'en ai rencontré peu de spécimens.
Après ^'oltaire, Mirabeau est une des personnalités qui ont mis le plus en activité pinceaux, ébauchoirs et burins. Les bustes en faïence de l'époque révolutionnaire sont d'une excessive rareté. Mirabeau a été modelé en faïence coloriée, quelques années même après sa morc^
Un fait est à constater. Alirabeau fut Tunique personnalité acceptée par les faïenciers. Patriotes, ils tenaient pour les principes, & non pour les hommes. En peignant Mirabeau, seul acteur de la Révolution, les poders ont montré que l'orateur, quoiqu'il fut accusé de manquer de principes, n'en restait pas moins pour le peuple un principe.
I. Voir la seconde partie : Fabriques diverses de faïences patriotiques en France, au paragraphe Rouen.
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