TIERS ÉTAT
En 1777, un poëte de cour chansonna les encyclopédistes et les économistes à propos des édits que venait de rendre Turgot. Cette raillerie, rimée assez gaiement pour égayer un souper, se répandit à la cour & à la ville, où elle était désignée sous le titre de prophétie turgotine.
Le vaudevilliste se moquait de l'égalité & de Tanéantissement des titres & des privilèges, prêches par les philosophes.
Du même pas marcheront Noblesse & roture.
Adieu, parlements & lois; Adieu, ducs, princes & rois.
La bonne aventure, ô gué !
La bonne aventure!
Ce pronostic facétieux n'atteignit ni Voltaire, ni Rous-
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seau, ni Diderot, ni d'Alemberc. On ne renverse pas des idées avec des chansons de table. Malesherbes, Raynal^. Quesnay, Mirabeau le père, Condorcec, Dupont de Nemours durent sourire des malices du pont-neuf; naturellement la noblesse s'en amusa.
Cependant les événements marchaient. Dans son cabinet se tenait un homme faible & maladif, peu communicatif, ne discutant jamais, donnant son opinion & répondant rarement, qui à la même heure traduisait en prose concise les rimes du chansonnier. Cet esprit réfléchi, que ses contemporains ont comparé à une taupe qui laboure un gazon & le soulève, se nommait l'abbé Sieyès.
Froid, positif, grand calculateur, il comptait qu'en l'année 1576 la noblesse & le clergé avaient envoyé aux Etats généraux 176 membres quand le Tiers état n'en comptait que 150. En 1588 le Tiers état ne pouvait défendre ses intérêts, ses députés étant seulement 191, quand leurs adversaires formaient une majorité presque double, 314. Il en était de même en 16 14, où les prêtres et les nobles comptaient 274 membres unis, alors que le Tiers disposait seulement de 192 voix.
Et pourtant la plupart des défenseurs du Tiers se plaignaient doucement. Guy Coquille , membre des Etats de 1576, a laissé des Plaintes sur ce qu il y avait vu et ce qui ne lui plaisait pas :
a Toutes ces fortunes, faites en si peu de jours, sans risques, sans labeurs, qui ne viennent ni d'héritages, ni de donations authentiques, quelle en est la source? » s'écrie Guy Coquille.
Une autre plainte s'arrête brusquement inachevée : « J'en
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suis resté là, dit Guy Coquille : le Roi venoit de nous congédier, la bourse vide d'argent, le cœur vide d'espérance. » Tels étaient les griefs accumulés pendant cinq siècles. Vaines plaintes, croyaient les courtisans, que celles d'une classe qui, depuis les assemblées du Champ de mars sous les
N^ 21. Fabrique de Xevers.
rois de la première & de la seconde race, avait perdu toute importance.
Sieyès, Necker et quelques autres n'avaient pas ces idées; aussi la pensée première de la convocation des nouveaux états généraux fut-elle une pensée de destruc-
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tion d'abus & d'une source de liberté conciliable avec le gouvernemenc monarchique ; mais le cardinal de Brienne, voulant en écarter la tenue, irrita les esprits. De cette irritation naquit la défense , & ce qui semblait un obstacle impossible à franchir devint le plus utile auxiliaire de la liberté.
Diverses formes de représentation ayant été proposées qui choquaient la noblesse, on en arriva à former trois classes : celle des nobles, celle du clergé & celle des non nobles, d'où le nom de Tiers état.
Dans l'assemblée extraordinaire tenue en 1614, les députés de la noblesse avaient prétendu que les plébéiens, étant sujets de nobles, ne devaient pas porter les mêmes vêtements qu'eux; de nombreux privilèges étaient réclamés par les nobles, qui voulaient conserver le droit exclusif d'acheter des fiefs, de porter des armes, d'être revêtus de marques d'honneur.
En 1789, les députés du clergé étaient opposés à la tolérance religieuse, à la liberté de la presse. On s'imagina que les trois ordres réunis en arriveraient à des concessions, & que les membres éclairés de la noblesse & de l'Eglise soutiendraient les réclamations des communes. Pour la première fois depuis le commencement de la monarchie, les députés du Tiers furent désignés comme devant être égaux en nombre à ceux réunis de la noblesse & du clergé, dont la majorité s'opposait à la double représentation des communes.
Ainsi commença en 1788 la Révolution, le peuple réclamant une constitution libérale & de bonnes lois, ce qui força la cour à écouter les réclamations parties de tous
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les points de la France, & à accorder aux communes la double représentation. Mais déjà se pressaient nombre de publications qui montraient l'agitation des esprits ; on en aura une idée par un fragment tiré du Catéchisme du Tiers état^ publié en novembre 1788.
Il était dit dans la préface : « Il faut des livres aux hommes et des catéchismes aux enfants. Le Tiers état n'est encore qu'un enfant bien faible & bien mal instruit : affaibU par ses malheurs, maltraité par ses supérieurs, il ne connaît ni leurs devoirs ni les siens. Ce petit catéchisme le rendra bien savant s'il l'instruit de ce qu'il doit aux autres, & bien puissant s'il l'instruit de ce que les autres lui doivent. »
Le catéchisme commence ainsi :
« D. Qui êtes-vous?
« R. Un manant.
« D. Qu'est-ce qu'un manant?
« R. Un homme, un citoyen, un membre du Tiers.
« D. Qu'est-ce que le Tiers .^
« R. Le père nourricier de l'Etat, son défenseur le plus généreux.
« D. Comment en est-il le père nourricier?
« R. Par l'agriculture, le commerce, les arts, qu'il cultive lui seul pour le profit de tous.
a D. Comment son défenseur le plus généreux?
« R. En se vouant à tout, en sacrifiant tout, sans autre rétribution, sans autre espérance que cinq sols, l'hôpital & la mort, » &c.
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Toutes les questions à Tordre du jour & les réponses semblent copiées dans Sieyès*.
Les Litanies du Tiers se terminent ainsi, pleines de confiance dans la royauté :
« Sire, écoutez-nous.
e Et que nos cris parviennent jusqu'à vous.
« Oremus,
« O vous, le plus vertueux des rois, vous qui ne voulez que le bonheur de vos sujets, qui nous aimez comme Henri IV aimait nos pères & nous regardez tous comme vos enfants, daignez. Sire , achever avec une fermeté intrépide ce que vous avez si courageusement commencé. Ne voyez dans tous les ordres de l'Etat que des sujets indistinctement appelés à concourir au bien général. Que nous n'ayons tous, Sire, que les mêmes droits, comme nous n'avons qu'une même loi & une même patrie. Eprouvez le patriotisme et la fidélité inébranlable de votre peuple. Et si la noblesse & le clergé osent trahir les vœux de votre cœur & briser les liens qui les attachent à la nation, qu'ils apprennent par notre exemple que la nation ne dut jamais sa gloire à d'orgueilleuses chimères ; que ce n'est pas d'eux qu'elle attend son bonheur ; que la véritable- noblesse consiste non à se glorifier d'une longue suite d'aïeux auxquels on a cessé de ressembler, mais à se dévouer sans réserve
I. Le titre exact est : Catéchisme du Tiers état à l'usage de toutes les provinces de France & spécialement de la Provence. Dans les pays d'état, il y avait des assemblées partielles, où se débattaient les points' que bientôt devaient élucider les états généraux.
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& sans intérêc au bien de l'Etat, & qu'on saurait faire la dififérence qu'il y a entre un corps d'hommes actifs, industrieux, éclairés & courageux, & une foule d'illustres fainéants 8t de dévots égoïstes.
a Ainsi soit-il! »
Toutes les corporations, tous les malheureux, tous les écrasés de l'ancien régime, remplissent des cahiers de leurs doléances particulières. On lit dans la brochure , Nouvelles diverses de ce qui s'est passé relativement à la nomination de plusieurs députés du Tiers état :
« C'est demain que la noblesse s'assemble dans les arrondissements qui lui ont été assignés; mardi ce sera le tour du Tiers état. On s'attend qu'il y aura un peu de bruit du côté des halles, vers les quais, &c. Les portefaix, les charbonniers, &c., veulent présenter leurs cahiers; & quoique la plupart d'entre eux ne paient pas 6 livres de capitation, il sera difficile de leur fermer la porte des assemblées. On pourra donc les recevoir, si véritablement .ils se présentent. D'ailleurs, on a pris les plus grandes précautions. »
Le roi commit la faute de rester indécis dans la question de l'appel des états généraux. En 1787, il se tint une assemblée des notables à 'N^'ers ailles ; La Fayette demandait que les députés fussent promptement convoqués. Louis XVI accorda la convocation, — à cinq ans de là! Ce qui excita de si vives réclamations que la tenue des états fut alors fixée au i^"" mai 1789; mais que de tiraillements, que d'intrigues de cour avant d'arriver à ce résultat !
Les mêmes indécisions fâcheuses se représentèrent lors de la question de la formation du Tiers. « Si le roi, die Etienne Dumont , avait ordonné la réunion , il avait pour