‹ Histoire des faïence patriotiques sous la révolutionChapitre 2 sur 77 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Il y a vingt ans, un ami me fit cadeau d'une assiette peinte représentant un coq perché sur un canon avec la légende : Je veille pour la nation. Cela, au premier aspect, me sembla bizarre & je ne m'en inquiétai pas davantage ; mais le hasard ayant voulu que d'autres faïences datées de la période républicaine me tombassent plus tard sous la main, je fus frappé des nombreuses variantes qu'offraient ces emblèmes.

J'arrivai ainsi à grouper une certaine quantité de pièces qui toutefois m'irritaient par leurs lacunes chronologiques. Il devait avoir été fabriqué sous la Révolution des faïences patriotiques sans interruption marquée ; peut-être, pensaisje, pourrait-on donner, à l'aide de ces humbles monuments populaires, une interprétation particulière des Principes de 1789 qu'alors la presse & la tribune remettaient chaque jour en question.

En suivant les bords de la Loire & de la Nièvre, je fis quelques trouvailles intéressantes qui plus tard me poussèrent en Normandie, dans le Beauvaisis, le nord & le midi de la France.

L'idée fixe, si souvent elle est dangereuse pour celui qui en est possédé, a pour privilège de faire partager quelquefois aux indifférents les croyances des enthousiastes. La mode de la faïence, peu à peu, avait gagné la plupart des collectionneurs, qui ornaient leurs appartements de riches & coûteuses majoliques. Cette passion eut son utilité. Les

X Faïences patriotiques.

marchands iîrent rabattre sur Paris, par les chineurs qui parcouraient la province, tout ouvrage de terre émaillée, splendide ou médiocre. Dès lors la faïence de h République. enlevée aux dressoirs de paysans, fut cotée à un certain prix.

J'ai dit ailleurs que dans tout travail d'érudition nouvelle un point d'interrogation germe dans le cerveau, lentement se développe, &, lors de la maturité, tend à s'échapper, traînant après lui une certaine quantité de réponses. Le point d'interrogation enfla considérablement. Entre autres questions, il était gros de ceci : — Pour quelle raison tant de faïences patriotiques ont-elles été fabriquées r — En vertu de quels principes ces pièces furent-elles répandues à un grand nombre dans diverses provinces } — Pourquoi certaines provinces à l'exclusion de certaines autres .> — Doit-on ces monuments populaires au patriotisme des potiers .> — Rechercher s'il n'y eut pas de trait d'union entre ces fabricants & certains hommes dans les provinces avant la Révolution, ceux surtout qui marquèrent plus tard dans les clubs & les assemblées.

Bien d'autres questions se traduisirent par une correspondance avec divers érudits. Le point d'interrogation, de nature inquiète, ne se contentait pas de me faire feuilleter les journaux & les brochures, ainsi que les estampes & les Mémoires relatifs à la Révolution* il fallait encore prendre le chemin de fer d'après le moindre indice, visiter chaque exhibition provinciale d'objets anciens, fouiller villages & hameaux, quitter contes & récits au premier appel.

Enfin furent jetées les bases du présent livre, plus difficile à émonder qu'à fabriquer, tant notes, correspondances, documents céramiques, renseignements historiques, s'entrecroisaient dans d'énormes dossiers.

Un an se passa en inductions & en essais de classement. L'année qui suivit, un éditeur, ami des arts, n'hésita pas à jeter une grosse somme dans la gueule de cette bizarre érudition. Il se trouva un artiste modeste, M. Kreutzberger, qui

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entra dans le sentiment de l'auteur & consentit, chose rare, à n'apporter ni adresse ni esprit modernes dans la reproduction de ces poteries. Et, pendant l'impression qui tint en éveil l'imprimerie près d'un an, un esprit judicieux, M. Gabriel Dentu, voulut bien, par une révision attentive des épreuves, pousser à l'amélioration d'un ouvrage d'un labeur excessif.

On ne porte pas impunément une œuvre en soi pendant une vingtaine d'années sans aimer à conter le pourquoi & le comment d'une si longue entreprise. N'est-ce pas, d'ailleurs, un réconfort pour les esprits méditatifs que de leur montrer comment une idée s'accroche à d'autres cerveaux qui aident à la mettre en lumière ?

L'art populaire dont je tente l'histoire doit être senti ; il ne se prouve pas. Donne-t-on des leçons de sensation, «& qu'y a-t-il de plus délicat que l'analyse de la naïveté.^

Malheur aux productions de Fart dont toute la heauté n'est que pour les artistes^ est un mot de d'Alembert qu'on devrait graver sur la porte de l'École des beaux-arts.

L'art de la Révolution répond aux aspirations de l'encyclopédiste. Il n'a rien de commun avec le Beau scolastique. Cet art philosophique & national, sans parenté avec les tendances individuelles d'aujourd'hui, fait corps avec les institutions sociales d'alors. C'est pourquoi il se passe d'adjonctions mythologiques, de mascarons & de chimères, de satyres, de végétations fantastiques, de tritons & de tritonesses.

Le peuple, travaillant pour le peuple, fonde une ornementation, un style, une coloration.

Les délicats ont exagéré la barbarie de ces dessins. Ils sont précis. Le symbole est clair, une qualité que ne trouvent pas toujours les grands artistes. L'arrangement des divers motifs qui forment le blason révolutionnaire est ingénieux; la coloration franche & harmonieuse, faculté inconnue trop souvent à l'art de ville.

— C'est un art grossier, disent les raffinés. — Soit. — Un bégayement. — D'accord. — Un appel à des principes

XII Faïences patriotiques.

politiques plutôt qu'à des principes linéaires. — Sans doute.

Pourtant cet art mérite d'être étudié comme les légendes, les traditions, les noëls & les chansons populaires dont il a la saveur.

Sur les principes d'ornementation classique, chacun est d'accord : ils sont vulgarisés & accessibles à tous ; mais les symboles révolutionnaires peu connus toucheront les esprits préoccupés de la phase la plus importante de notre histoire.

Par ces faïences, on suit la marche de la Révolution. Les principes de 1789 résonnent sur le cœur du peuple comme sur un timbre. La maladresse du dessin s'efFace devant la conviction du sentiment populaire. Dans cet art je lis comme dans un livre, plus clairement encore.

Les nomenclateurs peuvent qualifier cette période d'art de décadence, je l'appelle art de rénovation.

Il y a deux arts distincts sous la Révolution : l'un, quotidien, affecté à conserverie souvenir des événements du jour; l'autre, symbolique. Tous deux se donnent la main. C'est cette liaison que je tente de montrer pour venir en aide aux patients chercheurs, qui ne pensent pas, avec les collectionneurs de tabatières, que la Révolution n'a laissé, à la porte de son château de Barbe-bleue, qu'un fossé sanglant rempli de têtes coupées.

La majeure partie des symboles qui ont concouru à la formation du blason révolutionnaire * passe dans ce volume sous les yeux du public, qui n'a qu'à se prononcer. Chaque chapitre contient ses preuves gravées en regard.

I. Le père Ménétrier, dans sa Philosophie des Images , fait entrer non-seulement le blason et les généalogies, mais aussi les emblèmes qui, dit-il, (f sont les enseignements moraux, politiques et académiques mis en usage ».

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