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CHAPITRE PREMIER

LA FAIE-VCE PARLANTE.

Les recherches sur la fabrication de la céramique ont pris à notre époque un développement considérable, qu'un esprit grave regarderait peut-être comme frivole. « Appelezvous oisif celui qui, avec une intention inquiète, s'occupe à ranger symétriquement des vases de Corinthe, que la folle manie de quelques curieux a rendus précieux î^ » dit Sénéque. Mais le philosophe avait évidemment en vue quelque collectionneur enragé qui entassait toutes choses sans but.

Il en est autrement de la faïence parlante; elle fournit des détails de mœurs, des aspirations, des cns patriotiques que les historiens seront étonnés de lire sous l'émail, qu'on n'avait pas été habitué à regarder jusqu'alors comme une source de documents.

Faïences p atr lotiques

Peu de colleccions qui ne renferment quelques-unes de ces pièces, que personne n'a étudiées jusqu'ici. Diverses monographies ont été rédigées par les propriétaires de cabinets & par les spécialistes dont les uns tiennent pour Rouen, les autres pour Marseille, ceux-ci pour Moustiers, ceux-là pour ?severs; mais traitées surtout au point de vue de l'ornementation de la terre, des émaux, de la forme & de la couleur, ces études devaient laisser de côté les manifestations écrites du peuple, quand d'ailleurs tout était à chercher : privilèges de potiers, marques, signatures, analogies, fondation et décadence des fabriques de faïences en France.

Avant d'aborder la question de la faïence pariante, il est bon de montrer ses racines, sa parenté avec les arts de l'antiquité & la raison de ces inscriptions de nature diverse.

Plus d'une fois les philosophes & les poètes anciens durent s'émouvoir de la fragilité des papyrus qui contenaient les recherches, les sciences, la poésie des époques passées. L'homme a conscience de sa misère. Aussi le bronze, le marbre, la pierre, l'airain, le plomb, furent-ils couverts d'inscriptions, de devises, de noms, de dessins, de symboles que la statuaire, la gravure en médailles, le vase & jusqu'aux murailles elles-mêmes semblaient devoir mettre à l'abri de toute destruction ^

I. Le papier était si clier à AthJnes (+ fr. 80 c. la feuille), que !e vase servait de livre, le pinceau de plume, la couleur d'encre; cette rareté du papier amena quelques écrivains, entre autres ^^pollonius Dyscole, à écrire leurs ouvrages sur des pots ou des fragments de pots. (Voir Mémoire d'histoire ancienne & de philologie, par M. Egger. Paris, Durand, l'^j, i vol. iQ-8°.)

s où s la Révolution.

Les Phéniciens, les Etrusques, les Grecs & les Romains ne s'étaient pas trompés. Des villes entières disparurent, semblant emporter à jamais le secret de leur civilisation, jusqu'au jour où le hasard, enlevant à la terre son dépôt précieux, mit en lumière un morceau de vase, un tesson chargés d'une inscription à l'aide de laquelle les épigraphistes montraient que là avait été une ville, là un temple, là un dieu adoré.

L'Assyrie, l'Egypce, la Chine, l'Arabie, la Grèce & l'Italie ancienne employèrent ce procédé, qui devait passer ^ naturellement chez les peuples modernes. Sur les petites 1^ tasses arabes on lit : « Bois en paix ] » sur iun des W fameux vases de l'Alhambra est écrit : « 0 vase, tu es comparable à un roi. tu portes comme lui la chaîne et la couronne. »

Ce furent d'abord des maximes morales; plus tard, en Italie, toute inscription traita généralement de l'amour. Le galant qui envoyait un vase à sa bien-aiftiée. le jeune fiancé qui commandait au faïencier une coupe de mariage ornée du portrait de sa future, voulurent consacrer le souvenir de leurs sentiments amoureux, sans prendre l'imprimerie pour confidente.

On voit au musée Correr, à Venise, des coupes, connues sous le nom à'amatorii^ portant pour légende sous de jolis portraits : A la Belle Sylvie, à la divine Laure [Laura diva).^ 8lc. Passer! rapporte que les amoureux d'alors avaient soin de faire peindre, au centre de petits bassins, le portrait de leurs maîtresses avec leurs prénoms « très-bien inscrits à l'entour ; » qu'ils envoyaient aux belles ces bassins remplis de fruits, de bonbons & autres gentillesses,

Faïences patriotiques

que cela était tenu en grande faveur, et que c'était « gage de constance. «

Le moyen âge abusa du parlé. L'inscription se faisait jour partout, sur les monuments publics, sur les objets mobiliers, tant Tart des copistes de manuscrits était borné. Tous, n'ayant pas de moyens rapides & durables , voulaient léguer leur pensée aux siècles suivants; le peigne de la noble demoiselle, la hache du bourreau étaient couverts d'inscriptions galantes et miséricordieuses, pour appeler le pardon du ciel sur les malheureux décapités ou pour remettre en mémoire le nom de l'amoureux à la belle qui nattait ses cheveux.

Je passe rapidement sur les inscriptions de l'Inde & de l'Orient, de l'Italie moderne, de l'Allemagne, de la Hollande, qui pourraient fournir de nombreux détails^, mon but étant de traiter spécialement de la faïence parlante dans les diverses provinces de France.

A partir de la fin du xviip' siècle, la faïence subit un arrêt de développement dont les causes provenaient de la vulgarisation de la porcelaine. Dans les grands centres, à Rouen, à Nevers, la plupart des fabriques furent fermées, par suite de la popularité d'une mdustrie nouvelle dont l'émail transparent faisait particulièrement la fortune.

La couleur divorça d'avec la céramique. Dès lors les gaietés du pourpre de Cassius de Strasbourg, la solennité monochrome des grands plats à rayonnements de Rouen,

I. Les Hollandais surtout ont prouvé leur nature plaisante par des rimes & légendes placées sur leurs poteries populaires. On en trouve quelques-unes patriotiques dans le Guide de l'Amateur de faïences de M. Demmin. (Paris, Renouard, 1863.)

sous lu. Révolution.

les élégants lambrequins de Moustiers furent laissés de côté pour la porcelaine, dont les mérites semblent avoir été chantés par M. de Planard:

(( Une robe légère j

D'une entière blancheur. »

La porcelaine étant devenue d'un usage européen, les mariniers de la Nièvre, qui chargeaient des bateaux de faïences destinées au centre de la France, constatèrent qu'une nouvelle souveraine, polie mais froide , avait décrété la fermeture des anciens ateliers.

Les nobles, les bourgeois se servirent de la même vaisselle translucide, d^un émail fin. Si la lourdeur des formes fut supprimée, les yeux y perdirent le ramage des couleurs. Heureusement, la province est entêtée.

L'ancienne faïence fut reléguée dans les greniers, en compagnie des portraits des aïeux ; & si les rats poussaient r impertinence jusqu'à grignoter le nez d"un président au bailliage, leurs dents durent s'arrêter devant la solidité des émaux.

Toutefois les paysans, sans s'inquiéter des modes de la ville, continuaient à égayer leurs chaumières par la vive coloration des faïences rangées sur les grands dressoirs.

C'est une joie dans la cabane d'un paysan qu'un bahut chargé d'assiettes. Le jour entre péniblement à travers les culs-de bouteille de vitres grossières. Que voit-on tout d'abord dans cette cabane.^ Les images d'Epinal collées au mur, les grands saladiers pendus au manteau de la cheminée. Voilà le musée du pauvre, l'art qui récrée ses

Faïences patriotiques.

yeux, car la .simplicité des couleurs est en harmonie avec la naïveté des sentiments du paysan.

Les civilisés ne comprennent pas certaines associations de coloration, qu'ils sont tentés d'appeler dissonances ; mais le paysan a un regard plus exercé que l'habitant de la ville, comme son oreille est plus délicate. En musique, le paysan a créé une gamme particulière & compliquée, pleine de quarts & de dixièmes de tons que la notation officielle est incapable de constater. Là où le citadin n'a qu'un mot pour rendre la verdure des gazons , la verdure des forêts, la verdure des masses humides, Thomme des champs perçoit, aussi bien qu'un peintre, de nombreuses combinaisons de vert que son œil réfléchie.

Il en esc de même pour la céramique populaire, dont les tons francs froissent les gens de la ville. Le paysan, ayant des sens robustes, fortifiés & développés sans cesse par le spectacle de la nature^ goûte les charmes du naturel, & les associations des couleurs primitives ne révoltent pas ses organes. Avec les sauvages et les enfants, il est admis à comprendre la juxtaposition de couleurs en apparence ennemies ; & toute combinaison, tout trait d'union qui adoucirait ce que nous appelons crudité , enlèverait aux idoles des uns, aux jouets des autres, la plus vive partie de leur saveur.

La coloration ne suffit pas toujours au paysan. Pas d'homme plus fier que lui de ce qui lui appartient: sa cabane, son coin de terre, son jardinet. Tout ce qui servait à l'usage du paysan dut être marqué à son nom (peutêtre était-il jaloux des armoiries du seigneur de l'endroit). C'est ainsi que le potier du pays inscrivit sur les faïences

N** I. Pot de fabrique inconnue.

Décor bleu. H., 24».

Fil Le ri ce s patriotiques

populaires ces noms d'hommes & de femmes à l'aide desquels, dans la Normandie & le Nivernais, on pourrait reconscituer en partie les registres de l'état civil.

Les mariniers faisaient peindre l'ancre de leurs bateaux; les charpentiers, leurs équerres & leurs compas; les maçons, leurs truelles. Comme dans Fantiquité, nos ouvriers ont l'orgueil des instruments de leur profession: « Des outils de menuisier, des râpes dentelées, de rapides tarières^ des cordeaux, des boîtes de vermillon, des marteaux qui frappent des deux côtés, des règles enduites de rouge, des manches, un racloir, & cette lourde hache bien ajustée, la reine des outils , des forets agiles, d'actifs vilebrequins , ces quatre coupe-chevilles & une doloire pour racler circulairement, voilà ce que Leontichus consacre à la laborieuse Minerve, en cessant d'exercer son état. »

On peut rapprocher de cette citation de V Anthologie le dessin d'une gourde où les vivat en l'honneur du roi se mêlent à des cris bachiques (voir fig. n^ i). Qu'on remplace les outils de menuisier par des outils de couvreur, le nom de Leontichus par celui à! André Terrier^ l'épigramme de Léonidas de Tarente, qui vivait 280 ans avant notre ère, servira de légende à un pot à boire daté de

Le paysan obçit aux mêmes sentiments qui poussaient les

Phéniciens & les Etrusques, les Chinois & les Japonais, à inscrire des maximes morales, des prières, des noms consacrés ou des paroles ayant trait à des mvches religieux. Signes de propriété, vaisselle destinée à conserver le souvenir d'un mariage ou d'un baptême, chansons grivoises, proverbes & dictons , telles sont les bases d'un art particulier

lO F aiences patriotiques.

qu'à défaut d'autre titre on peut désigner sous le nom de faïence parlante.

J'entends par faïence parlante celle qui, ne se contentant ni de la forme ni de la couleur, y ajoute l'écriture pour expliquer le drame, & quelquefois emploie cette inscription comme unique ornementation. Assiettes, cruches, saladiers^, gourdes, plats à barbe, ont été les pièces destinées à être recouvertes de légendes ^^zvXq patouilloux nivernais; car Nevers fut surtout le berceau de la faïence parlante, & ce n'est guère qu'à l'écat exceptionnel qu'on trouve quelques rares inscripdons sur les produits des maîtresses brandies de l'arbre céramique français.

L'an à la fois radieux <k sévère de Rouen se contente de ses dessins rayonnants. Moustiers vit par son élégance italienne & la pureté laiteuse de ses émaux. Strasbourg & toute l'Alsace égayent les yeux par un joyeux pink-colour .

Pourtant les potiers de Moustiers. qui étaient originaires d'Italie, ne devaient pas manquer à ces inscriptions. La bataille de Fontenoy, en 1745. fut le prétexte des quelques faïences patriotiques de cette province. Les Autrichiens avaient assiégé la ville de Moustiers. & leur invasion est constatée par les produits du faïencier Olery. Vive la paix! Tel est le cri que poussent de petits bancroches à têtes d'âne, à nez de Polichinelle, à dos de Mayeux, les uns habillés en moines, les autres en Scaramouche, qui agitent dans les airs des drapeaux fleurdelisés où la paix est invoquée*.

La plus curieuse de ces céramiques est une gourgouline

I. Daviliier. Faïences S- Porcelaines du Midi. Paris, i8(5j. in-8°.

N° 2. Gourgoiiiinc polychrome Je Monstiers. H. 29'^,

Faïences patriotiques . 17

destinée à rafraîchir le gosier des paysans. Sous le bicron^ pointu de la gourgouline, au milieu de la panse, se lit l'inscription suivante : Antoine Guichard de Moustiers^ 1763, le 10 décembre (voir fig. n° 2). Le mocif principal est traité en camaïeu vert pâle avec quelques rares rehauts d'ocre jaune. Près d'un château ombragé par de grands arbres, deux personnages grotesques : l'homme portant un haut étendard avec hampe fleurdelisée; sur l'étendard est écrit: Vive la paix. 1763.

Ainsi les vœux de 1745 ne furent pas exaucés. Une fatale guerre de sept ans avait ruiné le pays, & sans doute l'industrie céramique en souffrait encore quelques années après dans les Basses-Alpes.

Est-ce à cette 'gêne qu'est du l'appel Vive la France inscrit sur le décor d'un dessus de tabatière- r II semble qu'il Y a là sollicitation d'annexion d'un pauvre pays, qui témoigne de la sympathie de ses habitants pour une heureuse et fertile contrée.

Je m'attache à ces cris du peuple sur les faïences de Moustiers, parce qu'ils éclatent rarement et que le patriotisme de ces provinces, qui ne furent vraiment françaises qu'a la Révolution, n'est pas fréquent.

1. J'emploie un terme particulier au centre de la France, pour décrire la forme d'un vase du Midi ; goulot ne rend pas comme bicron, le fin appendice qui, goutte à goutte, laisse tomber Teau dans le gosier des moissonneurs altérés.

2. On voit au musée de Sèvres un semblable petit objet, avec plaques céramiques dessus et dessous, enchâssées dans une sorte de bois de thuya. Il sort de la même fabrique que celui décrit ci-dessus, mais ne porte pas d'inscription.

14 Faïences patriotiques

Le Midi, peu prodigue de légendes sous émail, a surtout fabriqué, en matière de symboles parlants , des faïences aux armes des francs -maçons. J'en connais un nombreux service avec l'inscription : Loge de la triple harmonie de l'Orient de Béliers^ entourant un médaillon où sont groupés l'équerre, le compas, le marteau, le niveau, &c. De Moustiers à Marseille, dans les différents centres da céramique^ sortirent des emblèmes maçonniques exécutés avec soin par les faïenciers. Les instruments mystiques des grands jours de réception sont traités finement & comme par un peintre de miniature ^

Nevers arborait plus ouvertement le drapeau de la faïence parlante, art plaisant où le sentiment du potier se fait libre, comme le ciseau des tailleurs de pierre au moyen âge. Xevers est un pays vignoble : le vin y est abondant, agréable, peu coûteux ; les gens sont spirituels, vifs, alertes. C'est ce qui explique la différence de l'art nivernais & de l'art normand. Le cidre n'égayé pas l'homme comme le vin. Si la Normandie a donné naissance à Olivier Basselin, trouve-t-on dans ce poète une pièce égale à la solennelle ivrognerie de maître Adam :

Aussitôt que la lumière, &c.

Malgré mes recherches, je ne trouve guère trace d'esprit dans la faïence de Rouen. Quelques facéties d'origine nivernaise sur les maris trompés, symbolisés par des cornes de cerfs tombées , ont été introduites sur la panse de bou-

I. Le cabinet de M. le cornte de Liesville contient un certain nombre de ces faïences, fabriquées sans doute pour de hauts dignitaires de l'ordre ou pour les agapes maçonniques.

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teilles et de gourdes richement ornementées des potiers normands ^

Il est à peu près certain qu'aux époques de sa splendeur, la céramique de Rouen dut repousser toute écriture , sauf les noms des propriétaires, qui se lisent avec les dates sur le cordon des riches bouteilles. L'irradiation des majestueux dessins de Poircl de Grandval n'avait que faire de la gausserie. La fameuse corne d'abondance, qui lance des gerbes de fleurs & de fruits au milieu des grands plats, chasse, également toute inscription.

Ce fut à cette époque que Nevers, se débarrassant à la fois de Timicacion japonaise & italienne, trouvait un style vraiment gaulois, non pas distingué ni séduisant, mais gai comme un pont-neuf. Dès lors Nevers égaya la France par sa faïence bachique, facétieuse, gaillarde & patriotique.

Un type des plus populaires, sans contredit, est Y Arbre d'amour, qui obtint un tel succès parmi les pavsans, qu'il fut peint à de nombreux exemplaires-. Un débat si vif a

I. Dans les précédentes éditions j'attribuais à une fabrique de Rouen la raillerie suiaaie contre les moines grands buveurs, inscrite sur les flancs d'un respectable broc :

Le demy sept ter Du frère Louis Germain.

Cette pièce doit se rattacher plus spécialement aux produits de la fabrique de Saint-CIoud au xviu* siècle. Une sorte de décor normand, plus lourd et moins délié, caractérise les pièces de faïence de Saint-CIoud et la représentation des travaux des tonneliers, vignerons et autres ouvriers, donne liea à des compositions populaires encadrées dans une ornementation empruntée aux fabriques de Rouen, mais modifiée.

2. J'en connais une cinquantaine dans diverses collections. Les curieux peuvent le voir au musée de Sèvres.

Faïences patriotiques.

séparé les hommes & les femmes qu'une rupcure complèce s'en esc suivie. Réfugiés sur les branches d'un arbre , les hommes passent des jours heureux, hors d'atteinte des exigences des femmes. C'est le renversement de la fameuse comédie d'Aristophane, où les femmes ont cessé tout commerce a\Tc les hommes : dans la légende française, les femmes, lassées de cet état de choses, entourent l'arbre, supplient les hommes de descendre, & apportent des cadeaux pour les décider à une réconciliation. L'une crie en vers que je n'ai pas à défendre :

« — Monsieur, d'agréable manière, Recevez cette tabatière. »

A un autre galant

« La charmante Ysabeau Présente un beau chapeau. »

Les charmes dTsabeau, la tabatière de celle-ci, le chapeau galonné de celle-là n'ayant pas réussi, non plus que les pleurs, les reproches, les tendres coups d'œil, les supplications & les sourires, c'est alors que les femmes se

laissent aller à une vive colère, attisée par un peut Amour qui leur a lancé une flèche au cœur. ^

« — Courage, Margot,

Nous aurons pièce ou morceau. »

s'écrient les femmes, en sciant l'arbre pour en faire tomber les bourgeois récalcitrants.

Le sujet de V Arbre d'amour est emprunté à l'imagerie populaire du xvii'^ siècle. C'était un canard qui se vendait

it

N° 3. L'Arbre d'amour, d'après une estampe du xvii*^ siècle.

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dans les rues de Paris du vivant de Molière ^ Sujet éternel que les débats de l'homme & de la femme, qu'on retrouve constatés par les sculptures des cathédrales, les miniatures, les fabliaux & qu'un potier, voulant éterniser à jamais, enferma sous un émail inaccessible à l'humidité & au soleil.

Ainsi, aux débuts de la faïence parlante, les sujets importants peints sur la vaisselle sont tirés de Timagerie. L'imagination du potier n'est pas assez riche pour enfanter un sujet si compliqué que celui de VJrbre d'amour. Les premiers essais sont plus simples. Un saint au milieu d'un paysage avec le nom patronymique de celui qui commandait le plat; telle était la mode vers le milieu du xviii^ siècle, à Rouen comme à Nevers, de faire ajouter chez le faïencier, avec le portrait du saint dont on portait le nom, soit la date de la naissance d'un enfant, soit celle d'un événement important, tel que baptême ou mariage.

J'ai sous les yeux le saladier d'épousailles de Bernard Groslier et de Alarie Préponier. femme Groslier. avec la date : z5o^ an XII. Le nom du mari est inscrit sous le portrait en pied de saint Bernard; la Groslier, jadis demoiselle Marie Préponier, s'est placée sous l'égide de la figure de la Vierge Marie. Une ancre est dessinée dans un coin. A l'aide de ces noms & de l'ancre, un biographe peut suivre la vie des époux Groslier, mariniers de la Nièvre.

I. Voir au Cabinet des Estampes les portefeuilles à' Estampes facétieuses recueillies par l'abbé de Marolles. Depuis le premier Empire, Épinal, Metz, ont tiré des milliers d'exemplaires de V Arbre d'amour, avec les variantes apportées à chaque époque par les costumes.

Rien de plus gai que cecce faïence, au bord de laquelle un éclatant soleil darde ses rayons sur un grand pont à dix arches où circulent hommes & femmes. Qu'on ne sourie pas de la naïveté de la représentation. L'œil est frappé à jamais par la claire peinture du potier. Sous le pont de la Nièvre bleue, chargée de barques, la rivière, s'enroulanc autour des bords ondulés du vase, encadre les figures de saint Bernard & de la Vierge Marie, & rompt l'uniformité du fond blanc par les pavillons de couleur flottant au mât des barques. C'est le tableau du pauvre. L"enfant ne saurait se lasser d'admirer le pont sur lequel passe tant de monde, & le grand réverbère planté au milieu, & la maison de péage au bout du pont.

Les faïenciers de Nevers, même dans les pièces communes , sont harmonistes. Dans la pièce ci-dessus , deux tons principaux, le jaune & le bleu, sont employés avec un tact que plus d'un peintre pourrait étudier. Entre ces deux tons se glissent avec précaution le violet &le verdàtre,qui en alternent les dissonances trop brusques.

L'art se contente des plus naïfs hommages, & le paysan en a un sens latent profond, de même qu'il a d'exquises qualités de cœur, que constatent ces paroles inscrites sur le couvercle d'une écuelle de ménage :

Bourdauh Joseph

a'^pire à ce que le nom ÇT* le cœur

de Cel s'y decou passe au sien. i'j6:\.

L'homme de la ville apporte souvent moins de délicatesse dans le choix d'une corbeille de mariage. Sous le couvercle est peinte en camaïeu bleu sainte Cécile, avec le

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nom en exergue : Mademoiselle Colinau; au fond de Técuelle, Joseph BourdauU a faic représenter son pacron, saine Joseph.

Ces vases de campagne à l'usage des ouvriers sont quelquefois d'une forme élégante, et l'arc populaire du passé pourrait donner des leçons à l'arc civilisé d'aujourd'hui. Combien de tableaux, de statues de gens qui s'intitulent artistes, ne valent pas ces produits de potiers obscurs!

L'art se glisse partout, dans les chaumières comme dans les palais, & il faut l'épier dans toutes ses manifestations, à la chapelle Sixtine ou à l'étalage d'un marchand de nouveautés, dans la cabane du paysan comme au Louvre. Sans douce un bas-relief de Phidias donne d'autres émotions que le dessin d'un châle de l'Inde, & l'imagerie d'Epinal ne vaut pas un portrait d'Holbein; mais pourquoi méconnaître des saveurs naturelles.^

On repousse l'art populaire parce qu'il est constamment sous les yeux; qu'un Gœthe recueille une ballade de campagne, le caillou devient diamant.

Un jeune antiquaire normand, signalant les faïences exposées à l'exposition artistique d'Elbeuf en 1862, disait avec raison : « Aux pièces de Mousciers nous préférons, peut-être par amour national, les plats immenses à rinceaux réservés, les sucrières monumentales dans leur petitesse & les brocs peints de la grande fabrique rouennaise. Une de ces cruches où nos bons aïeux buvaient à la fois le cidre pécillanc & la gaieté gauloise porte la date de 1721 & représente des scènes burlesques accompagnées de jeux de mots dans le gciït du temps. Au-dessous de l'une de ces caricatures figurant un paysan tenant une oie dans

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ses bras, sont inscrices ces malignes paroles : Alonnoie est tout ^ Ne dirait-on pas que cette charge de l'autre siècle est une plaisanterie du nôtre, & n"a-t-elle pas gardé, à travers le temps, cet aspect de franc regain d'antique satire dont s'inspirèrent Villon & Rabelais } »

Le même archéologue, en face de la faïence populaire de iS^evers, n'étant plus poussé par un patriotisme de clocher, se contredisait tout à coup : « Comme conséquence de cette période désastreuse (1792), il faut citer ces caricatures grossières & ces scènes populaires bizarres, peintes par des mains inhabiles & destinées, paraît-il, à l'ébahissement de nos bons aïeux. » Et il ajoutait : « La couleur & le dessin, pour se vulgariser & descendre davantage, font autant de platitude & d'ineptie, i- Et il s'écriait : « Plus de style, plus d'aspirations vers le beau, partout la trivialité mise à la place de l'élégance 1 )) Et il terminait : « Là ou il n'y a ni labeur de la pensée, ni recherche dans l'exécution matérielle, il est inutile d'arrêter l'attention et le regard-. »

Victor Hugo avait, dans son cabinet de toilette à Paris, une pièce de faïence représentant un buveur sur un tonneau. Figure blanche, grosses couleurs sur les joues, chapeau à cornes, habit bleu, culottes jaunes. Les délicats auraient passé devant ce joyeux pichet sans le regarder, & celui-là eût semblé un mystificateur qui eût avancé

1. Encore une faïence qui se rattache à l'imagerie populaire. Dans la fameuse estampe àz Crédit est mort, une oie majestueuse s'avance prononçant ces paroles, qui semblent la bible des sociétés modernes : Mon oie fait tout.

2. Gustave Gouellain. Le Musée céramique de Xevers, broch. in-8°, Rouen, 1862.

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qu'un grand poëce s'amusaic de cec arc naïf; mais l'homme qui a écrie la chanson de Gavroche n'esc pas de ces dégoûtés qui font fi de l'art populaire. Toute forme & toute coloration sont étudiées par les grands esprits dans leur essence; ils vont du sublime au petit art, demandant à tous deux leurs raisons d'être : après avoir passé une journée en contemplation devant Notre-Dame, un broc de cabaretier les arrête par sa forme & son dessin. ISous en avons la preuve par deux vers que Victor Hugo composa en l'honneur de son pichet & qu'il inscrivit sur le socle pour rehausser le personnage & le faire apparaître dans toute sa joyeuseté :

Je suis fort triste, quoique assis sur un tonneau, D'être de sac-ù-vin devenu pot-à-l'eau.

La faïence parlante de Rouen, dans ses rares types, est certainement d'une ornementation supérieure à celle de Nevers. Mais pourquoi dédaigner un art qui met en lumière le véritable caractère d'une province? On recueille aujourd'hui avec zèle les légendes, les chansons & les noëls de chaque petit centre. Avec la riche moisson qu'y fera la langue, l'histoire enregistrera des faits, des coutumes, l'état des esprits à diverses époques. C'est à la même classe d'études que se rattache la faïence parlante. Elle sera plus tard la curiosité du Nivernais. Nevers est proverbial par sa grande production, son centre de fabrication, ses premiers essais; mais les emprunts faits à l'étranger ne sont pas restés dans le sang nivernais.

Nevers n'a de caractère particulier que dans la faïence

Fa len c e s patriotiques

populaire, celle a l'usage des vignerons & des mariniers; si Rouen l'emporte par ses coloracions où le rouge sonne une noce éclatante, inconnue au potier nivernais, au point de vue populaire Nevers triomphe de Rouen, l'historien pouvant étudier à livre ouvert les sentiments patriotiques du peuple, aussi transparents que l'émail qui les recouvre.

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