ARBRES DE LA LIBERTE
Dès la plus haute antiquité, les arbres tinrent une place importante dans le langage symbolique des nations.
L'arbre en compagnie des animaux & des plantes, sur les monuments, sur les médailles, figure la reproduction des êtres : c'est l'emblème de la nature vivante, expirante & renaissante^.
Le christianisme avait renversé la plupart des croyances antiques ; mais l'esprit du peuple est tenace, & sa vénération pour les arbres se fit jour par de nouveaux chemins. Dans les Gaules, où la religion druidique avait imprimé profondément cette vénération dans les cœurs, les populations se réunissaient autour de certains arbres sacrés. Plus tard les villes, les bourgs, & jusqu'aux simples demeures féodales, voulurent avoir le leur. Le plus souvent ce fut un orme. A son ombre, pendant le moyen âge, le seigneur communiquait avec ses vassaux, les convoquait pour leur dicter ses ordres, faire donner lecture par quelqu'un de ses ofïî-
I. Histoire patriotique des arbres de la liberté, 1794. Grégoire, membre de la Convention nationale.
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ciers de la liste des impôcs à payer, ou bien pour leur vendre, à beaux deniers comptants, ces chartes qui furent le point de départ des émancipations communales.
Attendei-moi sous l'orme (sub ulmo), formule qu'on retrouve dans les chartes anciennes, devint un proverbe. Sous Forme se donnaient les rendez-vous d'affaires & les rendez-vous d'amour; le créancier assignait son débiteur sous l'orme, devant la justice seigneuriale. La vie publique se passait sous l'orme ; à son ombre se célébraient les fiançailles. Des bancs entouraient l'arbre sacré ; sous son abri vénéré les vieillards discutaient, à voix basse, des intérêts du pays, en déplorant les injustices du temps.
Au moment où éclata le mouvement de 89, l'orme des époques féodales n'existait plus*, ou du moins il était singulièrement déchu de son antique destination. Mais l'observation d'une fête d'origine païenne était restée générale.
I. u Dans un village du département de l'Hérault, à Saint-Paul, près de Gignac, m'écrit M. A. Cabrol, il y avait encore en 1855 un orme que les paysans du lieu appelaient, je ne sais trop pourquoi, l'arbre d'Henri IV. Il était énorme de tronc, ou plutôt d'écorce, car tout le bois avait disparu ; souvent je me suis demandé par où montait la sève, qui alimentait deux ou trois rameaux étiques t rabougris, juchés sur l'une des verrues de ce tronc noir & dichiqueté. Saint-Paul est un village perdu au pied des dernières ondulations de la chaîne qui relie les Cévennes à la Montagne-Noire ; il est à penser que cet orme fut, dans ces pays de féodalité, l'orme sacré de l'endroit. En 1855, des vieillards se souvenaient de l'avoir vu transformé en arbre de la liberté sous la Révolution ; moi-même je Pai vu, en 1848, jouer le même rôle. » — Dans le nord de la France se trouvent également d'anciens ormes contemporains d'Henri IV & qu'on appelle des Sully, en mémoire de l'appui que ce sage ministre prêta à l'agriculture.
sous la Révolution. 185
A Rome & dans toute l'Italie, au moment de l'équinoxe de printemps , la jeunesse des deux sexes courait joyeusement aux champs, & en rapportait des rameaux fleuris, qu'on suspendait à la porte des gens importants du pays. Telle fut l'origine des Alai. Cette coutume n'avait pas peu contribué à pousser la population des campagnes à planter un symbole du printemps verdoyant. Aussi est-ce à propos d'un Alai que naquit l'idée d'un arbre de la liberté.
Dés le début de la guerre de l'indépendance américaine, les citoyens de Boston désignaient, pour servir d'emblème à la liberté, un arbre dont la grosseur & la vétusté devaient imprimer le respect.
Il fallait s'attendre à voir la Révolution, avec sa tendance à se rapprocher du naturalisme & de la simplicité rustique des républiques de l'antiquité, chercher à son tour un symbole de la liberté dans la nature féconde ; elle n'y manqua pas.
Une lettre signée Reynier, insérée au Moniteur du 25 mai 1790, mentionne la plantation du premier arbre de la liberté : « Dans ce moment, monsieur, il est intéressant de voir les curés de campagne donner l'exemple du civisme. M. de Pressac de la Chassagnaye, dont j'ai déjà publié différents traits de patriotisme, a fait, le jour de la formation de la municipalité, une action qui mérite d'être citée. B
Pressac de la Chassagnaye était curé de Saint-Gaudens, près de Civray, dans le département de la Vienne. En mai 1790, le jour de l'organisation de la municipalité, il fit arracher un jeune chêne de la plus belle venue & les jeunes gens le plantèrent au milieu de la place du village. Ensuite
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le digne curé harangua ses paroissiens sur les avantages de la Révolution & de la liberté. « Au pied de cet arbre, ditil, vous vous souviendrez que vous êtes Français, &, dans votre vieillesse, vous rappellerez à vos enfants l'époque mémorable à laquelle vous l'avez planté. »
« Alors, continue le correspondant du Moniteur^ tous les citoyens qui avaient des procès consentent, sur la demande de leur curé, à les terminer par arbitres; ils s^accordent sur le choix, s'embrassent après avoir entendu leur sentence; & les chants de l'allégresse terminent cette fête digne d'un peuple libre.»
Ainsi l'enthousiasme révolutionnaire avait assez de portée pour imposer silence même à la nature processive des paysans, & pour leur faire oublier ce qu'ils n'oublient jamais, l'intérêt.
L'impulsion était donnée. Des arbres de la liberté surgirent de tous côtés; mais ce fut surtout au moment où les ennemis du dehors, alliés aux traîtres du dedans, redoublaient d'efforts, en mai 1792, que les fêtes qui accompagnaient la plantation de ces emblèmes de la liberté se multiplièrent. Un contemporain assure que le nombre de ces arbres montait à plus de soixante mille. Partout le même enthousiasme éclatait pendant ces cérémonies patriotiques.
Ginguené composait pour la plantation de l'arbre de la liberté l'hymne :
« Puissions-nous, au déclin de l'âge, Te voir en tous lieux respecté, Et mourir sous ton doux ombrage, Bel arbre de la liberté ! »
N° 4J . Broc des ateliers de Nei'ers.
(Haut. 25e.)
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Dans le Chant des Victoires, par Chénier, il est un couplet :
« Rois conjurés, lâches esclaves, Vils ennemis du genre humain, Vous avez fui, le glaive en main, Vous avez fui devant nos braves.
Et de votre sang détesté, Abreuvant ses vastes racines, Le chêne de la liberté S'élève aux cieux sur vos ruines. »
Sans doute ces vers sont emphatiques, mais il en est des chants patriotiques comme de la poésie populaire; ils sont inséparables de la musique.
Je ne veux rien cacher de la Révolution, ni les exagérations, ni les misères. Louis XVI était enfermé au Temple; les conventionnels retardaient le moment d'un jugement qu'ils pressentaient sinistre. Le peuple réclamait le jugement du roi ; des députations assiégeaient la Convention. Barrère, répondant à une de ces députations, fit présager le sort de Louis XVI : « L'arbre de la liberté, s'écria-t-il, ne peut croître qu'arrosé du sang des rois! »
Ainsi l'arbre sacré perdait son caractère pacifique. Barrère trempait les racines d'un symbole de conciliation dans le sang humain. Cette parole doit être mise au compte de certains hommes & non de la Révolution. Les nombreux documents touchant l'arbre de la liberté prouvent quel caractère pacifique il conserva; c'est ce caractère de paix & de concorde qui l'a fait respecter.
On a dit souvent, & on ne saurait trop le répéter, que
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les hommes de la Révolution furent universels, que rien, des grandes ni des petites choses, ne leur échappa. Rien plutôt ne fut petit pour eux. Tout marchait de front; on pensait à tout. Le procès de Louis XVI s'instruisait; le Comité de salut public était créé; les citoyens de dixhuit à vingc-cinq ans étaient mis en réquisition permanente ; on décernait à Descartes les honneurs du Panthéon; l'esclavage disparaissait des colonies françaises. En face de l'Europe coalisée, la proposition d'un armistice de deux ans & la reconnaissance provisoire de la République étaient rejecées avec dédain; par un effort gigantesque & unique dans l'histoire, la France lançait une masse énorme de combattants à la frontière. Au milieu de ses grands travaux, la Convention nationale trouvait le temps de promulguer le décret suivant (3 pluviôse) : « Dans toutes les communes de la République où l'arbre de la liberté aurait péri, il en sera planté un d"ici au premier germinal. Elle confie cette plantation & son entretien aux soins de tous les bons citoyens, afin que dans chaque commune l'arbre de la liberté fleurisse sous ré2;ide de la liberté française. «
De son côté, l'abbé Grégoire s'inquiétait de la conservation des arbres sacrés : « Il faut , disait-il , que cet arbre soit : 1° Assez robuste pour supporter les plus grands froids, sans quoi un hiver rigoureux pourrait le faire disparaître du sol de la République. 2° Il doit être choisi parmi les arbres de première grandeur, & qui s'élèvent de 80 à 130 pieds; car la force & la grandeur d'un arbre inspirent un sentiment de respect qui se lie naturellement à l'objet dont il est le symbole. 3° Sa circonférence doit occuper une certaine étendue de terrain; ce qui, ajoutant au senti-
te
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ment qu'aura faic naître le sentiment de sa force, le rendra plus capable de remuer les sens & de parler fortement à l'âme. 4° L'ampleur de son ombrage doit être telle, que les citoyens trouvent un abri contre les pluies & les chaleurs sous ses rameaux hospitaliers. Or le chêne réunit tous ces avantages. »
Sous l'influence de la première impression, & poussées par leur enthousiasme, les communes avaient, dans le désir de procurer des ombrages aux citoyens , planté des arbres sans se préoccuper des questions de terrain. La plupart dépérirent; mais la Convention réglementa la plantation & l'entretien des arbres de la liberté. L'esprit des législateurs , ardent au bien de la patrie, entrevoyait, comme conséquence de la plantation des arbres de la liberté, le développement des intérêts de l'économie rurale, le reboisement des forêts,
« L'intérêt national, disait Grégoire, commande impérieusement de multiplier les espèces de végétaux sur notre sol. Cette vérité acquiert un nouveau poids quand on pense que la dévastation progressive des forêts est effrayante, »
Il voulait que chaque section de chaque commune eût un arbre particulier, placé au milieu d'un bosquet de végétaux tuteurs qui abriteraient l'arbre sacré des vents, des orages & de la poussière, & que la commune, collectivement considérée, eût le chêne ^ arbre de la liberté, dans le lieu destiné à réunir tous les citoyens par les fêtes nationales. Le législateur apercevait ainsi la possibilité de planter plusieurs millions de pieds d'arbres, tout en développant, dans le cœur des paysans, l'amour de la nature, de la patrie & de la liberté.
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Les potiers s'emparèrent de ce symbole. On connaît de nombreuses faïences représentant l'arbre de la liberté, quelquefois seul avec la légende : J'ive la liberté! ou couronné du bonnet phrygien, entouré des mots : La liberté ou la mort!
Il est des céramiques pacifiques, il en est de martiales. Les premières montrent l'arbre de la liberté planté en avant du village; la fumée tranquille s'échappe de la cabane du laboureur. Sur les tiancs d'élégantes fontaines de Nevers l'arbre de la liberté semble protéger un camp avancé; une sentinelle veille auprès de l'arbre sacré pendant que les citoyens armés se reposent sous les tentes.
Ces faïences sont de différentes fabriques : les unes grossières & sans art ; les autres, celles des fontaines entre autres, d'une forme et d'une coloration attestant que dans le Nivernais restait trace de l'ancien art.
Le rouge éclatant des bonnets phrygiens sur des faïences d'autres fabriques prouve que les potiers normands ou lorrains tinrent à cœur de consacrer ce symbole national.
Dançons la carmaniole. Vive leçons du canon. 1792 , forme, au fond d'un saladier, la légende au-dessous d'enfants qui dansent près d'un arbre de la liberté. L'orthographe, aussi barbare que le dessin, constate les rondes qui se chantaient alors autour de l'arbre de la liberté, & la date explique ces vivat pour « le son du canon. »
A la frontière les ennemis menaçaient la France.