PIQUES ET EOXN'ET DE LA LIBERTÉ
Parmi les emblèmes que la Révolution devait emprunter à l'antiquité, celui dont la signification datait de plus loin & se trouvait le plus universellement reconnue, était sans contredit le bonnet. Chez les Grecs &. avant eux. chez les Troyens & les Phrygiens, il est à peu près incontestable qu'il avait été le symbole de la liberté.
C'est à tort que Gibelin s'insurge contre les artistes « séduits par le galbe recherché de ce bonnet efféminé, que les monuments nous ont conservé sur les têtes gracieuses des Paris & des Ganimèdes; ils n'ont pas réfléchi, ajoutet-il, que rien n'est moins fait pour désigner la liberté que le bonnet phrygien^ » S'il eût un peu réfléchi lui-même. Gibelin n'aurait pas écrit ces lignes, car aucun symbole ne fut d'un usage plus général dans l'antiquité, & il en est peu dont la signification ait été aussi bien définie & se soit conservée plus entière & mieux déterminée.
A Rome, le bonnet était le signe de l'affranchissement. L'esclave mis en liberté se rendait au temple de la déesse
I. Gibelin, De l'origine & de la forme du bonnet de la liberté, i79i-
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Féronie , ec s'y coiffait d'un bonnet de feutre. Pendant les saturnales, époque de liberté si grande qu'elle dégénérait souvent en licence, le peuple romain entier prenait le bonnet. Appien raconte qu'après le meurtre de César les conjurés promenèrent dans toute la ville, en signe de liberté, un bonnet au bout d'une pique. Des médailles furent frappées avec l'image d'un bonnet entre deux poignards.
Après la mort de Néron, le peuple romain célébra des fêtes pour sa délivrance; son premier soin, à Rome comme dans les provinces, fut de prendre le bonnet. On en trouve fréquemment l'image sur les statues & les monnaies de ce temps.
La symbolisation de la liberté par le bonnet se perpétua à travers le moyen âge. Pour les écoliers il devint le signe de l'indépendance dans l'exercice de leur art; les apprentis admis à la maîtrise s'en coiffèrent é2;alement. La tradition en fat conservée pendant la Renaissance ; on connaît des médailles du règne de Henri II, où le bonnet est représenté comme le signe de la liberté de l'Allemagne & de l'Italie. Alciat proposa pour emblème de la république délivrée un bonnet entre deux poignards; il convient que le bonnet était le signe de l'affranchissement & le symbole le plus généralement admis de la liberté^. Il nous apprend en outre que, de tout temps, les Grecs qui fuyaient le despotisme des Turcs avaient conservé l'usage d'un bonnet comme symbole de leur liberté.
I. Alciat. Les Emblèmes, traduits en vers français par Claude Miguant. In-i2. 158+.
sous la Révolution.
Le bonnet se glissa donc naturellement dans le blason révolutionnaire. On le trouve, dès la première année de la République, sur le sceau de la municipalité de Paris, commandé par Bailly à Dupré. Il y remplace la couronne royale, comme il l'avait remplacée un moment le 20 juin.
N° ^5. Assiette de fabrique inconnue..
aux Tuileries, sur la tête de Louis XVL Au théâtre de la Nation^, le buste de Voltaire fut couronné du bonnet de la liberté, après une représentation de la Alort de César. Dès 1792, on rencontre le bonnet sur les monnaies de cuivre. gravé au-dessus du faisceau, des balances & de la couronne
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de chêne. Il fuc placé en outre dans les tableaux emblématiques de la Déclaration des Droits de l'homme, au-dessus du mot Dieu^. Peu à peu le bonnet devint la coiffure obligée de toutes les représentations de la Liberté; sur le sceau du timbre, il remplaça la couronne royale, & ce symbole de l'indépendance fit évanouir les emblèmes de la royauté.
Les hommes qui , au début , dirigeaient le mouvement révolutionnaire attachaient de l'importance à ce^ représentations allégoriques. Ils pensaient que l'éducation des peuples se fait surtout par le cœur & par les yeux.
La couleur du bonnet fut le rouge, adoptée, dit Michelet. <f comme la plus gaie. « On a voulu en faire une invention des Montagnards; or, Robespierre repoussait le bonnet, tandis que les Girondins répudiaient le chapeau.
« Ce sont les prêtres & les despotes, dit Brissot dans ses Mémoires, qui ont introduit le triste uniforme des chapeaux, ainsi que la ridicule & servile cérémonie d'un salut qui dégrade l'homme en lui faisant courber, devant son semblable, un front nu & soumis. Celui-ci triste, morose, monotone, est l'emblème du deuil & de la morosité magistrale; l'autre égayé, dégage la physionomie, la rend plus ouverte, plus assurée, couvre la tête sans la cacher, en rehausse avec grâce la dignité naturelle, & est susceptible de toutes sortes d'embellissements. »
Robespierre était loin de trouver un galbe si parfait à ce bonnet susceptible de tant « d'embellissements. » Au moment où le bonnet rouge couvrit toutes les têtes, Robes-
i. J. Renouvier, ouvrage cité.
sous la Révolution.
pierre, qui avait horreur du débraillé des sans-culottes, protesta à la tribune : « Je respecte, dit-il aux Jacobins, tout ce qui est l'image de la liberté ; mais nous avons un signe qui nous rappelle sans cesse le serment de vivre libre ou mourir, & ce signe le voici (il montre sa cocarde). En
N° 46. Assiette de Nevers.
déposant le bonnet rouge, les citoyens qui l'avaient pris par un patriotisme louable ne perdront rien. Les amis de la liberté continueront à se reconnaître sans peine au même langage, au signe de la raison & de la vertu, tandis que tous les autres emblèmes peuvent être adoptés par les
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arivStocrates & les traîtres. » Robespierre ajoutait encore : « C'est le dégrader (le peuple) que de croire qu'il est sensible à des marques extérieures. »
Ce furent donc les Girondins, grands partisans du costume, & non les Montagnards, qui donnèrent naissance au bonnet rouge, devenu depuis un signe d'insurrection & de démagocrie.
S'il avait ses partisans, le bonnet plus tard ne manqua pas de détracteurs. Mercier l'appelle en propres termes : « Etendard de perfection jacobinique, » La Harpe, lui aussi, prétendait que le bonnet rouge « faisait fondre sa tête. » Il est vrai que quelques années auparavant il avait dit de ce même bonnet : « Il me pénètre & m'enflamme. »
« Pendant qu'on massacrait dans les prisons, dit Brissot, La Harpe, le bonnet rouge sur la tête, ouvrit la séance du Lycée, en récitant, à l'occasion du manifeste du duc de Bruns^'ick. un hymne à la Liberté^. »
Ces misères de la contradiction humaine, par laquelle tant d'acteurs de la Révolution devaient passer, n'empêchaient pas le symbole de se populariser. Le bonnet rouge avait été adopté par le conseil général de la Commune ; en brumaire an ii, il fut question de décréter qu'il serait exclusivement porté par les autorités constituées ; on alléguait que plusieurs aristocrates s'en coiffaient & profitaient du signe de la liberté pour insulter les patriotes.
Le Girondin Grangeneuve entra un jour à l'Assemblée législative coiffé d'un bonnet rouge. Le peuple, reconnaissant ce symbole pour sien, se l'appropriait. Aux Tuileries,