CHAPITRE II
l'aPvT sous L a REVOLUTION' .
Il esc du destin des grands événements comme des grands hommes d'étonner leurs contemporains & jusqu'aux générations suivantes. La Révolution de 1789, mal comprise même aujourd'hui, excite une certaine défiance, malgré les recherches des historiens & les nombreux Mémoires concernant les principales figures du grand drame. La Révolution, qui fit tout pour les classes moyennes, a été reniée surtout par ces mêmes classes dont les sentiments sont exprimés par les écrivains & les artistes.
Les lettres & les arts, ayant besoin de tranquillité & ne croyant trouver, dans l'antagonisme des partis politiques , aucun germe de développement, ne se prêtèrent pas à faire amnistier la grande époque des crimes qui l'ensanglantèrent. On dut à cette rancune instinctive des lettres nombre de récits romanesques où la chouannerie jouait habituellement le beau rôle , & la peinture moderne , loin de glorifier les faits héroïques de la Révolution, montra des scènes où le plus souvent dominait un abus de sensiblerie.
Combien de Dernier banquet des Girondins, combien de Famille royale au Temple^ combien de jurés & d'honnêtes gardes nationaux furent peints sous dMiorribles couleurs ! A-t-on vu , depuis quarante ans , une exposition de pein-
Faïences patriotiques
ture sans trois ou quatre Louis XVII mal peints , mais attendrissants? Peintures qui n'ont qu'un but : d'émouvoir, par des moyens en dehors de l'art, l'esprit d'un public dont la sentimentalité bourgeoise tressaille en face de tableaux exagérés, où le peuple joue le rôle de bourreau sanguinaire.
D'éminents historiens défendirent la Révolution ; mais leurs travaux ne s'adressaient pas au public des romans & des gravures à la manière noire. Ces historiens, d'ailleurs, accablés sous l'énorme masse de matériaux écrits & imprimés, ne cherchaient pas la Révoludon dans ses monuments : ainsi le mouvement artistique de 1789 fut complètement méconnu. Bien plus, cette période glorieuse passa non-seulement pour ne pas avoir apporté sa pierre à l'art, mais encore fut accusée d'avoir ravagé & détruit les chefs-d'œuvre des siècles passés.
L'art exisca sous la Révolution. La Convention prit sous sa sauvegarde les monuments. Quelques artistes reçurent de la Révolution l'étincelle électrique qui communique encore un frissonnement à certaines de leurs œuvres..
Un être vulgaire, aux prises avec la douleur ou l'enthousiasme, trouve tout à coup un cri passionné. La Révolution fit pousser de ces cris a des hommes qui auraient pu rester vulgaires. Rouge: de l'Isle eùt-il été poëte sans la Révolution r*
La Révolution eut une courte durée. Dans ce bref espace de temps, elle imprima si profondément son cachet dans le cœur, le cerveau & les gestes des hommes de l'époque, qu'elle força, pour ainsi dire, la nature à créer des airs de tète, une certaine bouche, un certain profil, un certain
sous la Révolution.
fronc, comme la race des Bourbons avait perpétué le nez boiirbonnien. Qu'on regarde une suite de portraits de Conventionnels : ce sont des bouches résolues, des fronts audacieux, des natures activas & décidées.
Les enfants d'alors qui vivent encore sont restés des vieillards enthousiasres & pleins de verdeur. Dans une
îs° ^. Assiette de fabrique lorraine.
petite ville du Jura, il est sur la place un arbre isolé & touffu. De cette plate-torme les yeux suivent les étages de vignes qui se perdent dans les horizons de la montagne. Un jour, à l'aube, je vis arriver un vieillard qui, le dos voûté, marchait à pas lents, appuyé sur sa canne. D'une main tremblante il tenait, appuyée contre sa poitrine, une
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jacce qu'il avaic remplie au ruisseau voisin. De grands cheveux blancs floccaienc sur la houppelande du vieillard : sa figure n'écaic plus qu'une ride, mais le regard était encore ferme. Un instant, le vieil homme s'appuya contre le tronc de l'arbre pour reprendre ses forces, & de sa main tremblante versa sur les racines l'eau de la jatte. Chaque jour — c'était la prière du matin du vieillard . — il venait arroser l'arbre son contemporain, l'arbre de 89. l'arbre de la liberté.
Tous les hommes qui ont vu la Révolution en ont gardé un profond souvenir. Une époque qui modela ainsi ses enfants devait communiquer sa ilamme aux artistes. Sans doute les oin-riers de Tart n'en furent pas échauffés ; mais ceux qui sentent vivement, ceux que le bruit du tambour fait tressaillir, ceux qui sont remués par le spectacle des scènes populaires, ceux-là, quelque mince que fût leur talent, se trouvèrent émus par la fièvre révolutionnaire.
Wille fils, qui ne fut certainement pas un homme de génie, a laissé, sous le coup des impressions qui suivirent la Terreur, une estampe patriotique, pleine d'ingénuité & d'attendrissement. Sur des gerbes de blé sont portés deux vénérables époux, au-dessus de la tête desquels fiotte une bannière avec l'inscription : Respect à la vieillesse. Des jeunes filles couronnées de roses précèdent le cortège, portant un drapeau sur lequel est écrit: Nous jurons de n'épouser que de jeunes républicains, défenseurs de la patrie. Au pied de la statue de la Liberté, des citoyens présentent au peuple les tables de la Loi. Des jeunes gens & des jeunes filles dansent autour du Mai patriotique, au son d'un orchestre de violons, de hautbois, de trompettes & de
sous la Révolution. 29
tambourins. ■ Les officiers municipaux, en écharpe, président cette fête, qu'acclament les citoyens en se découvrant devant le char de la Vieillesse. Les bourgeois se jettent dans les bras des laboureurs. L'aïeule, appuyée sur les bras de ses pedts-enfants, veut voir une dernière fois les hommages rendus par tout le canton à ceux que le travail Si les années ont sanctifiés désormais. Seul dans un coin du tableau, un aristocrate détourne les yeux de cette fête populaire.
Touchante image ! L'amour de la liberté, de la patrie, le respect dû à la vieillesse, ont inspiré le burin de Wille. La pénétrante influence de Jean-Jacques, de Greuze & de Diderot, s'est développée en passant par la Révolution, & a dicté à l'artiste la religion des sentiments domesdques, le culte de la patrie, de l'agriculture & des actions héroïques.
Voilà une des faces de la Révolution qu'on n'a pas assez montrée ; voilà un sujet qu'il faut recommander à ces artistes qui, spéculant sur les larmes faciles d'un public ignorant, nous fatiguent de leurs héroïnes assassinant Marat, quand David a laissé ce sombre chef-d'œuvre, plus dramatique avec l'homme seul, étendu dans sa baignoire ensanglantée, qu'en présence d'une Charlotte Corday du théâtre du Gymnase.
L'art de la gravure fut développé considérablement à cette époque. Scènes de la rue et scènes officielles, portraits des principaux acteurs, représentation des fêtes publiques, apparaissent sans cesse sous nos yeux, à tous les coins de rues.
De ces estampes jaillissent les convictions qui animaient l'âme des artistes. Quelques gravures sont barbares ; d'autres, cruelles ; la plupart symboliques, & cependant l'être
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le plus indifFércnc s'arrête devant cet enthousiasme « à la fois naïf & sombre, n. comme l'a dit Louis Blanc, avec une sorte de respect comparable à celui que font éprouver les forêts. Il y a là quelque chose ! Ce quelque chose, c'est le souvenir de la Révolution qui agit en nous & dont nous ne pouvons nous débarrasser, à quelque parti que nous appartenions.
Cet art a sa griffe. Il est étrange; il est redevenu naïf. Il ne se rattache en rien au passé ; il ne s'inspire ni de l'antique ni de l'école italienne ; il est parlant, convaincu, veut agir sur l'esprit du peuple et craiii: qu'une scène, un acteur, un mouvement, ne soient pas compris. La légende^ le texte, la banderole, renfermeront, comme au moyen âge, les paroles explicatives du drame.
L'art sous la Révolution, dit M. Renouvier^ fut hiératique. C'est cette forme qu'il importe de faire comprendre, car elle modifie les idées modernes sur le Beau.
A partir de 1789, l'art ne vit plus de sa propre essence; il fait corps avec le mouvement politique, entre dans le domaine des institutions & en ressort avec une idée de civisme, d'enseignement direct. C'est comme un alphabet d'images pour des yeux d'enfants. Les législateurs répètent sans cesse : Liberté., Egalité^ Fraternité^. Concorde. Nation. Paix. République. Indivisibilité. Union, Force^ Patrie. & l'art, élève soumis, épelle ces abstractions avec le pinceau, le burin, le ciseau, le crayon.
Dans sa chaumière, sur le dressoir aux faïences, le paysan avait sans cesse sous les yeux : Jlve la Liberté! vive la Nation! vive la Constitution ! Peu de meubles où ne fussent sculptés les symboles de la République, le triangle éga-
NO 5 Dressoir de campagne chargé d: faïences de diverses fabriques
Faïences patriotiques. ^-i
licaire. le boniiec phrygien. Au cabaret, le paysan lisait, inscrit en gros caractères sur son broc : U/iite et indivisibilité. Il allait se faire raser; au fond du plat à barbe que tenait le frater, était écrit: Vivent les droits de l'homme! Celui qui ne savait pas lire était frappé par des emblèmes patriotiques : celui qui savait écrire trouvait jusque sur les flancs de son encrier les mots de Liberté & de Nation.
L'art égyptien qu'à peu d'années de là le général Bonaparte allait faire connaître à la France semble le patron de l'art de 1789. Mêmes lisières, même austérité. Comme en Eg)'pte, les prêtres qui enseignent l'art révolutionnaire sont des philosophes, des poètes, des orateurs, des savants. Les esprits superficiels peuvent sourire des fêtes ordonnées par la Convention, des Plans d'Education, de la Réforme du Calendrier, du symbolisme patriotique qui s'accroche aux meubles, aux étoffes & jusqu'à la vaisselle du paysan; le temps, qui fait justice des railleries faciles, a consacré le nom des Lakanal, des David, des Romme, des Grégoire, des Prudhon, des Lalande, des Gérard, des Lamarck. des Vicq-d'Azyr & des savants, philosophes, artistes, écrivains, naturalistes, poëces, musiciens, qui prirent part à ces réformes.
Tout ce qui est grand porte de grandes ombres. La Révolution m'apparaît comme un de ces vieux arbres touffus sous lesquels vont se garantir du soleil les petits rentiers de province. Qu'on juge des pauvres propos qui se tiennent pendant une après-midi inoccupée! L'arbre n'en étend pas moins son ombre bienfaisante sur ces diseurs de riens : de même la Révolution laisse parler ces dénigreurs de province qui tantôt condamnent les choses par les hommes,
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tancùc fox^c des hommes les metteurs en œuvre de choses mvscérieuses, & toujours les associent dans d'injustes condamnations.
On nie l'art de la Révolution. L'art deviendra l'éloquent défenseur de la Révolution. On l'a vu, élève soumis, épelant un symbolisme nouveau : l'élève dévoué défendra plus tard ses précepteurs. Déjà un livre a paru, un catalogue d'estampes, mais quel catalogue & quel enseignement ! Une âme ardente, un esprit philosophique, une conscience, un vif amour de la liberté, éclatent à chaque page de ce livre, qui fait de l'art un initiateur & un conciliateur de 1789.
« Ici il y a une source ! » s'écrie M. Renouvier, qui, le premier, s'arrêtait sur un terrain qu'on croyait aride.
Par un rapport adressé à la Convention, David avait proposé un jury chargé de juger le concours des prix de sculpture, peinture, architecture de l'année 1793; jury composé de Fragonard, Prudhon, Chaudet, Naigeon, Gérard, Talma, en compagnie d'autres écrivains, architectes & comédiens. Grave & sérieux jury dont personne ne saurait mettre en doute les nobles aspirations.
Suivant MM. de Goncourt , à ce jury avaient été adjoints « des cultivateurs, des jardiniers & jusqu'à des cordonniers. » Comment les grands artistes cités plus haut acceptèrent-ils pour confrères des cordonniers.^ Je reviendrai sur la réalité du fait, laissant pour un moment le compte rendu de ces séances à MM. de Goncourt :
I. J. Renouvier, Histoire de l'Art yendant la Révolution, 2 vol. in-8". Renouard; 18(^3.
sous la Révolution. ?^
« Le programme du prix de sculpture écaic : Le malire « d'école des Falisques renvoyé dans la ville par Camille, à « qui ce traître avait voulu livrer ses disciples. Le moment « est celui où les pères & mères des jeunes Falisques vien- « nent au-devant des enfants qui ramènent leur maître « d'école en le fustigeant. La discussion s'ouvre ; Caraffe « demande d'abord que les artistes concurrents mettent à « côté de leurs talents ce qu'ils auront fait pour la Révo- « lution. — Les bas-reliefs, dit le substitut de l'accu- « sateur public Fleuriot, ne sont pas imprégnés du génie que « fomentent les grands principes de la Révolution.
« Eh! d'ailleurs, — fait-il en s'animant, — qu'est-ce que fl des hommes qui s'occupent de sculpture pendant que leurs « frères versent leur sang pour la patrie? Mon opinion est « qu'il n'y ait pas de prix. — La mienne aussi ! exclame « Hébert. — Je vais parler franchement, — c'est Hassen- .« fratz qui saisit la parole, — tout le talent de l'artiste est « dans son cœur; ce qu'on acquiert par la main esc petit. « — A cette hérésie artistique du mathématicien, le groupe « des quelques artistes du jury ose un chuchotement. — « Neveu s'enhardit presque jusqu'à l'objeccion : Je dois n dire à Hassenfratz qu'il faut avoir égard au faire & à fl l'expression. — Hassenfratz : Citoyen Neveu, le faire de « la main n'est rien. On ne doit pas juger sur le faire de « la main. — Et Jouvenet, crie Dufourny, le vice-président, « raillant l'opinion osée de Hassenfratz, & Jouvenet n'a- « t-il pas perdu un bras sans perdre son génie? Il a peint « du bras gauche. Voilà tout! Nous ne donnons pas de « prix à l'habitude, nous en donnons au mérite. Sur cet « emportement de logique & d'éloquence, la discussion
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« ferme, & sur quarante & un vocants, quarante décident « qu'il n'y aura pas de prix de sculpture. »
Dans ces scènes d'interpellations éclate l'opinion du mathématicien Hassenfratz : « Tout le talent de l'artiste est dans son cœur^ ce qu'on acquiert par la main est petit. « Belles paroles, quoique MM. de Concourt les tiennent pour une « hérésie artistique. i> Prudhon ne dut-il pas applaudir à ce cri d'un citoyen qui, sans s'inquiéter du métier, faisait du cœur de l'artiste le foyer des grandes œuvres? Cependant quelques membres du jury se récrient, & Hassenfratz répond : « Le faire de la main n'est rien. » Tel est souvent l'effet de la discussion : la parole va plus loin que la pensée. Certainement, la plupart des membres du jury se seront gendarmés contre cette négation de l'acquis de l'atelier par un mathématicien, un sectaire de l'équerre & du compas; mais les véritables artistes, Prudhon, Fragonard, Talma, comprenaient la pensée de Hassenfratz, dont l'impression n'était choquante que pour les médiocrités qui, ayant pris péniblement leurs grades dans les écoles, en sortent sans qualités ni défauts, & par rang d'ancienneté.
Dans Prudhon, dans David, dans Hennequin, dans Lethière (je parle de l'œuvre de ces artistes pendant la période révolutionnaire), le cœur domine. Qu'on le traduise par flamme^ inspiration, spontanéité, enthousiasme, le cœur & non la main conduit le pinceau. C'est ce que MM. de Concourt ne voient pas, étant affriolés par des touches spirituelles, de tendres glacis & autres chétives curiosités de palette & de pointe.
Cette peinture m'émeut : elle est belle. Devant ce paysage,
sous la Révolution. -rj
je songe aux verdures du printemps : il est beau. Une figure vengeresse poursuivant un livide criminel personnifie le remords : admirable tableau ! il fait penser. L'appel aux sensations, leur naissance, leur réveil, sont le rôle de l'art élevé.
Dois-je m'inquiéter si la peinture est obtenue par des frottis? Que m'importe combien il y a de bémols à la clef dans une symphonie de Beethoven, si mon âme répond aux tressaillements de l'âme de l'artiste? Oui, lorsque j'ai affaire à un homme qui de fart ne connaît que les procédés, ce qu'il a acquis par la main n'est rien, dirais-je hérétiquement avec le mathématicien.
MM. de Concourt reviennent encore sur le même sujet : fl A la seconde séance du jury national des arts, ff Pache posa la question : Y a-t-il lieu à accorder des prix « de peinture? On ne répond que par un long silence ; « chacun se regarde. Les artistes, voyant bien que l'art « n'est pas l'afiaire du jury. & que le talent n'est guère ce (f que cherchent les couronnes de la Convention (opinion « de MM. de Concourt), se taisent. Les autres jurés « attendent. Fatigué de cette persistance de mutisme, le « bouillant Hassenfratz se jette à la tribune : Puisque « personne n'ose parler, j'estime que l'on peut donner des « prix. — Les sujets me semblent traités d'une manière « républicaine, hasarde Dorât -Cubières, qui se hâte c d'avoir un avis après un autre.
« Fleuriot reprend son dithyrambe sur les citoyens « artistes qui se battent, & opine pour qu'il n'y ait qu'un « second prix. La discussion va et vient, buttant de ci de fl là. Au bout de quoi une voix crie que les concurrents
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« sont aux fronciéres. — Mais, riposte une autre voix, « sont-ils réquisitionnaires ou enrôlés? — Oui, ajoute un « autre, supportent-ils les fatigues de la guerre depuis « six mois ou depuis dix-huit mois } Là-dessus, l'avis 9 de Fleuriot adopté, la discussion commence sur les « numéros i. 2 & 3. Hassenfratz reprend d'assaut la tri- " bune : — Je suis peut-être un sot, commence-t-il modesfl tement; cependant j'ai senti une plus forte impression « à l'aspect du n° 2 qu'à l'aspect des deux autres. Il fl n'existe dans les tableaux aucune obéissance aux lois de fl la perspective, si ce n'est dans le n° 2. J"ai l'habitude de « la règle & du compas, & j'ai une intime conviction que (f tous les objets de peinture peuvent être faits avec la règle « & le compas. — A cet aperçu original, le cùcé des a -hommes spéciaux de l'assemblée part d'un éclat de rire, fl — Oui, reprend le Winckelmann de la géométrie avec « plus de chaleur, les peintres ne mériteront ce nom que ff quand ils rendront l'expression avec le compas, que fl l'idée seule ne peut rendre avec autant de justesse. Les fl rires reconimencent , &, après une grande appréciation « des n*^'^ 2 & 3 faite par Fleuriot, qui commence par confl fesser : Mon âme n'éprouve rien quand je vois un tableau, « le n° 3 obtient quarante-quatre voix sur quarante-sept « votants. L'auteur était un nommé Harriette, élève de (t David. Comme il était à l'armée, Michot crie d'ime ff façon assez romaine : A-t-il un pèrer Harriette père s monte au bureau & reçoit l'accolade pour son fils, s
Sans doute, Hassenfratz, avec son compas, prête au comique. Mais un homme, parmi les grands artistes cités plus haut, n'a pas été sans jeter quelques mots au milieu
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de débats qu'il faudraic connaîcre dans cous leurs détails. Les peintres & les statuaires d'alors étaient élevés à discuter, par la formation de clubs artistiques. Nous savons que les séances du jury national étaient consacrées à l'étude des beaux-arts. Chaudet demandait que les ouvrages indécents fussent interdits; Lesueur lisait un mémoire : Education dans les arts ; Gérard appuyait sur le principe de leur utilité; Prudhon prononçait un discours où il considère les arts sous les rapports philosophiques^. & il en parle en élève de Jean-Jacques. Les procès-verbaux de ces séances montrent que les artistes de l'époque étaient de taille à tenir tête à un mathématicien. Dans cette discussion, je ne vois que MM. de Concourt, sténographes & juges à la fois, sténographes inexacts , juges prévenus. Quoi de plus touchant que de voir un père appelé sur l'estrade à recevoir la récompense décernée à son fils qui, à cette heure peut-être, est mort pour la patrie !
« Michot crie d'une façon asseï romaine : — A-t-il un père.^ B
Cet asseï dédaigneux montre le peu de compréhension qu'ont de la Révolution MM. de Concourt. Je veux bien accepter la véracité de certains de leurs documents, quoique aucune note n'indique où ont été puisées mille bribes de citations accrochées les unes aux autres par des guillemets, comme des wagons vides à la queue d'un train de voyageurs.
Qu'on entasse caquetages sur cancans, qu'on m'apprenne que les femmes portaient « des robes de couleurs rayées à la nation; « Que (f d'un effort acharné, continu, incessant, quotidien, la République de l'an ii travaille à l'anéantis-
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semenc de la civilisacion, » et qu'alors « un force-piano de 6,000 livres esc vendu 100 écus ; » Que « les guichetiers ne permeccenc aux filles de voir leurs mères qu'à deux conditions : la première, de manger du chat, la seconde, de boire dans leur verre. »
En présence de tels renseignements^ je ne demande pas dans quels anas ils ont été puisés & je les laisse dormir tranquilles dans leurs guillemets ; mais le temps est passé où les garde> nationaux, les geôliers, les représentants du peuple, doivent être peints sous les traits d'hyènes altérées de sang, en costumes déguenillés, la tête coiffée de bonnets de poil de loutre se confondant avec des barbes abominablement hérissées.
Un tableau du Musée de Lille, le Triomphe de Marat. par Boill/, prouve que le peuple en fête était gai, ouvert, vêtu proprement. Sans doute, il y eut des scènes sanglantes & des massacreurs altérés de sang, semblables aux corbeaux flairant le champ de bataille qui planent au-dessus d'une armée en déroute. N'en a-t-il pas été ainsi à diverses époques }
Les guerres civiles^ les émeutes, les insurrections, sont sœurs des bouleversements de la nature. Des pierres tombent du ciel, le feu jaillit des volcans, les rochers se détachent des montagnes, les eaux sortent de leur lit, la tempête abat des forêts entières; une vaste prairie est couverte de sables; la vase souille de riches moissons ; sous les ruines disparaissent des villes tout entières. Et aucun calcul de la science ne pouvait faire prévoir ces révoltes de la nature, de même qu'aucun effort des gouvernements ne peut s'opposer à la trombe d^ri peuple irrité.
sous la Révolution. 41
La Révolution hic. Il fauc Pécudier aujourd'hui, sans parti pris, sincèrement; mais l'ombre étant jetée sur un tableau, j'y veux sa part de lumière. Pourquoi MM. de Concourt n'ont-ils pas donné dans leur livre une seule belle parole, une seule belle action de 1789.^ Elles ne manquent pas. A l'aide de petits récits, coupés dans les almanachs du temps, ils ont pour singulière méthode de généraliser d'après le moindre fait. Une feuille royaliste rapporte sans doute qu'un cordonnier assistait au jury des arts; gravement MM. de Concourt attestent que des cordonniers faisaient partie du jury. De même ils transforment un misérable profitant de sa position en <i les guichetiers qui ne laissent entrer les filles dans les prisons pour voir leurs mères qu'à condition de manger du chat. »
Ayant donné une séance & un discours de mathématicien comme le modèle de toutes les séances & de tous les discours, comme s'ils ignoraient qu'une assemblée contient plus d'esprits étroits que d'intelligences \ MM. de Concourt se gardent bien de citer Vicq-d'Azyr, s'écriant dans un rapport officiel : « Et toi, peuple français, déclare-toi l'ennemi de tous les ennemis des lettres ! Couvre surtout les arts de ta puissante égide, & sois le conservateur de leurs travaux, afin que tu puisses dire un jour, comme Démétrius Poliorcète : « J'ai fait la guerre aux tyrans; mais les arcs, les « sciences, les lettres, n'ont jamais en vain réclamé mon '( appui. »
I. Jugera-t-on des tendances de 1862 par une excentricité du marquis de Boissy, qui dans le Sénat, lors de la discussion du budget relatif à rencouragement des lettres & des sciences, demandait ; d A quoi bon les lettres & les sciences ? »
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Les ennemis de la Révolution onc répandu le bruit que la « barbare » période de 1789 à 1800 répudia les lettres, les arts & les sciences. La liste des écrivains, des savants, peintres & musiciens pensionnés par la Convention qui les encourageait à faire de grandes œuvres , suffirait à amnistier les députés de telles calomnies. Non, quoiqu'en l'an 11 '( un forte-piano de 6.000 livres soit vendu 100 écus', » — hélas! quel malheur! — la République, loin de « travailler à l'anéantissement de la civiUsation, i» récompense & appelle à l'étude des naturalistes, des historiens, des philosophes : Adanson, Anquetil, La Harpe, Lamarck, Lalande. Barthélemv; des poëces : Saint-Lambert. Andrieux. Parny, Sedaine; des peintres & des statuaires : Prudhon. Ramey, Carie Vernet. Gérard, Vien, tous ceux qui onc marqué ou qui marqueront, ce.ix qui ont donné des gages & ceux qui donnent des promesses-.
Que disait le ministre de l'intérieur Benezech aux artistes (9 floréal an iv)r a La liberté vous invite à retracer ses triomphes... Ayez un caractère national, & que les générations qui vous succéderont ne puissent vous reprocher de n'avoir pas paru Français dans l'époque la plus remarquable de cette histoire. » •
1 . De Concourt frères, la Société française sous la Révolution, un gros volume qui contient moins d'ensei^^nements que le chapitre de trois pages de M"** de Staël : Ce qu'était la société de Paris pendant l'Assemblée constituante (voir Considérations sur la Révolution). Il eût été plus simple de ne pas troubler le repos de MM. de Concourt; mais ils ont été les premiers à s'inquiéter de l'art sous la Révolution, & lui-même, M. Renouvier n'a pu s'empêç'.ier de relever le ton de ces naïfs catalogueurs.