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LES EMIGRES

Le roi avait fui , le roi venait d'être arrêté à Varennes : l'irritation des Parisiens était au comble. Avec les précautions d'un prisonnier qui se sauve d'un cachot, Louis XVI abandonnait son trône. Ce départ coupable justifia les rumeurs du peuple touchant les sentiments antipatriotiques de la cour. Par un tel acte de faiblesse, Louis XVI donnait raison à ceux qui] l'accusaient d'entretenir des intelligences au dehors. En allant rejoindre les princes étrangers, le roi semblait leur demander aide contre la France.

Déjà avant cette fuite malencontreuse l'émigration avait commencé. L'arrestation de Louis XVI la détermina tout à fait. Des nobles & des prêtres, de hauts fonctionnaires & des riches quittèrent la France, se groupant en corps à la frontière, portant des sentiments de haine dans les capitales étrangères ; les nouvelles venues du dehors ne laissaient aucun doute sur leurs intentions.

M'"^ de Staël a montré la rancune que la noblesse conservait du triomphe du Tiers, & fait toucher du doigt la plaie de l'émigration.

sous la Révolution.

« Les nobles émigrés, dit-elle, ont voulu traiter la presque totalité du peuple français comme des vassaux révoltés ; &, loin de rester dans leur pays, soit pour triompher de l'opinion dominante , soit pour s y réunir , ils ont trouvé

N° 53. Triomphe du Tiers. Fabrique de Nevers.

plus simple d'évoquer la gendarmerie européenne pour mettre Paris à la raison. »

Mot que l'aristocratie n'a pas encore pardonné à M""^ de Staël. L'auteur des Considérations sur la Révolution française, sans craindre la portée de ses mâles jugements, donne la réponse des émigrés : « C'était, disaient-ils, pour

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délivrer la majorité du joug d'une minorité factieuse quon recourait aux armes des alliés voisins. «

Minorité factieuse! Voilà de ces accusations applicables à toutes les époques, & sous lesquelles se cachent, avec les rancunes des partis, les effarements d'hommes groupés sous le drapeau des regrets du passé & qui ne comprennent pas que l'avenir est peu soucieux de leurs récriminations.

« Une nation, ajoute M'"*= de Staël, qui aurait besoin des étrangers pour s'affranchir d'un joug quelconque, serait tellement avilie qu'aucune vertu ne pourrait de longtemps s'y développer : elle rougirait de ses oppresseurs & de ses libérateurs tout ensemble. »

L'Assemblée nationale s'émut de cette dangereuse émigration qui irritait le peuple. Les discours des orateurs furent modérés; on voit par le Moniteur du p novembre 1791 avec quelle gravité l'Assemblée étudia la question. A cette date on admettait encore que la liberté d'émigrer fut constitutionnelle. Un citoyen avait le droit de quitter sa patrie pour voyager à l'étranger, y vivre honorablement, y faire acte de commerce, ou s'y établir; un citoyen, dans ces conditions, n'était qu'un émiprant.

Autre chose était un émigré.

Sortis de France , la plupart des royalistes conspiraient contre leur pays. L'Assemblée jugea, dans sa sagesse, qu'un citoyen loin de sa patrie n'en doit pas moins obéissance aux lois qui la régissent. Parce que la largeur d'une rivière séparait certains émigrés de la France, pouvaient-ils être traités en voyageurs & respectés ceux qui, sur un territoire ennemi, se rangeaient sous des baïonnettes étrangères?

sous la R évolution.

Le chapicre de M"'^ de Staël sur les émigrés serait à citer entièremenc, tant le sentiment patriotique a rendu l'historien éloquent. « Les émigrés, vivant toujours dans le même cercle, se sont persuadé que tout était rébellion hors de leurs

N'' 54.. Assiette de Xevers.

anciennes habitudes; ils ont pris ainsi, par degrés, le même genre d'inflexibilité qu'ont les prêtres. Toutes les traditions politiques sont devenues, à leurs yeux, des articles de foi & ils se sont fait des dogmes des abus. Leur attachement à la famille royale dans son malheur est très-digne de res-

pecc; mais pourquoi faire consister cet actachemenc dans la haine des insticudons libres & l'amour du pouvoir absolu.^ Et pourquoi repousser le raisonnement en politique, comme s'il s'agissait des saints mystères, & non pas des choses humaines } »

Au début le peuple avait montré plus d'indifférence que de rancune pour les émigrés. Aussi l'assiette ci-contre (page 227), quoique répandue à de nombreux exemplaires, ne me paraît-elle pas absolument hostile aux deux ordres que la Révolution séparait violemment du tronc du Tiers Etat.

Le malheur nous réunit est la légende d'un dessin qui représente un prêtre & un noble accablés parle même sort.

Si on fait attention à la naïveté enfantine avec laquelle sont traitées habituellement les figures par les peintres nivernais, naïveté qui ne doit pas être confondue avec une idée de raillerie, il est d'autant plus rationnel de rattacher aujourd'hui cette assiette à la classe peu nombreuse des faïences sympathiques à la cause royaliste, qu'un document inédit, publié récemment^, prouve qu'il se fabriquait à Nevers, sous la Révolution, des pièces antirépublicaines ^

I. Voir seconde partie : Fabriques diverses de faïences patriotiques en France, au chapitre Nevers.

sous la Révolution, 22^

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