ARISTOCRATES ET S AN'S-C ULO T TE S
Toute révolution fabrique son dictionnaire. Alors s'introduisent dans la langue certains mots forgés par le peuple, qui conservent la marque de leur origine.
Les uns, qui furent jadis des signes de grandeur & de puissance, endossent la livrée du mépris & sont signalés aux huées des masses ; d'autres, ramassés dans les faubourgs, prennent au contraire, malgré la bassesse de leur extraction , une tournure audacieuse & fiére. Ces mots , image des révolutions & des renversements de pouvoirs, appellent à l'esprit Timage de la bascule politique qui, aux époques de commotions, élève les petits pour abaisser les grands.
Entre tous les termes du dictionnaire révolutionnaire, je choisis deux de ceux qui forment antithèse naturelle & se rattachent particulièrement à mon sujet : aristocrates & sans-culottes.
Aristocrate ve'^réseïiX.^i les partisans de la royauté qui s'en allait. Sans-culotte fut le titre choisi par le peuple appelé à se mêler aux afiPaires de l'Etat.
Comme au xvi^ siècle, où la République des lettres se
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débac vivement pour les mocs dorés & les mots de la place Maubert, aristocrate & sans-culotte offrent une de ces dualités ennemies qui combattent jusqu'au triomphe de Tun ou de l'autre adversaire. Aristocrate, formé de deux mots grecs, appartient à la langue de la cour ; sans-culotte, un mot né dans le ruisseau, répond aux plaintes des malheureux qui grelottent dans les greniers. L'un se dit à Versailles, l'autre au faubourg Saint-Antoine. Et de même que les mots populaires sont reconnus par les philologues comme l'essence la plus vive de la langue, celle qui se retrempe aux sources pures & a droit de service chez Rabelais & chez Molière, le mot du faubourg Saint- Anroine triomphe & reste atcaché à la langue révolutionnaire.
Aristocrate fut employé à s.itiécé par les poé:es de la Révolution avec de sombres couleurs :
« Si les aristocrates conspirent, Conspirons la perce des rois, »
dit Chénier dans le Chant du départ; de nombreux exemples de semblables récriminations pourraient être recueillis dans les poésies patriotiques de cette époque.
Dès 1789, le mot s'appliquait déjà aux nobles, aux prélats, qui s'insurgeaient contre les réclamations du Tiers. Les courtisans, opposés aux projets de réformes présentés au roi par isecker, étaient dits aristocrates. Le mot atteignait également les propriétaires de fortunes scandaleuses, les gros fournisseurs, les accapareurs de grains, auxquels il s'accrochait menaçant : Les aristocrates à la lanterne!
sous la Révolution. 231
C'était à la fois un cri de misère, de révolte & de vengeance. Foulon, Berthier, furent les premières victimes de ce mot. Le gouverneur qui défend la Bastille, aristocrate ! Le prince de Lambescq chargeant à la te ce de ses cavaliers le peuple aux Tuileries, aristocrate! Les gardes du corps foulant aux pieds, dans la nuit du 9 août, la cocarde nationale, aristocrates !
Le roi abandonnant ses sujets n'était plus dit le premier des citoyens, mais le dernier des aristocrates. Quand les nobles & les riches quittèrent la France pour se grouper sous les drapeaux ennemis, le terme devint officiel & reçut une consécration définitive.
Celui qui trace ces lignes a pris garde, pendant son travail, que la phrase ne l'emportât dans les régions imaginaires où tant d'écrivains qui se payent de mots se laissent entraîner. C'est pourquoi, laissant de côté pamphlétaires & gazetiers dans l'officine desquels on a été chercher trop de calomnies, il citera de nouveau un esprit ferme qui, pour avoir souffert de la Révolution, n'en a pas moins consacré de glorieuses pages au mouvement rénovateur.
« En 1791, le parti des aristocrates s'est séparé de la nation, de fait & de droit; d'une parc en s' éloignant de France, & de Tautre en ne reconnaissant pas que la volonté d'un grand peuple doit être de quelque chose dans le choix de son gouvernement. Qu'est-ce que cela signifie, des nations, répétaient-ils sans cesse, il faut des armées. Mais les armées ne font-elles pas partie des nations ?* Tôt ou tard l'opinion ne pénètre-t-elle pas aussi dans les rangs mêmes des soldats; & de quelle manière peut-on
Faïences parnoriques
étouffer ce qui anime maintenant tous les pays éclairés, la connaissance libre & réfléchie des intérêts et des droits de tous? »
M™'-' de Staël reconnaît que la noblesse, un an avant la cliute de la royauté, avait contribué par sa fuite
N° 5$. Assiette de la région aiixerroise.
& Tabandon de ses droits civiques à pousser la royauté à l'abîme.
On a vu au précédent chapitre quelles furent les fautes des émigrés. Ils donnaient raison aux lyriques imprécations de Chénier, car à cette heure aristocratie n'était
sous la Révolution.
plus seulement synonyme d'émigration. Aristocrate voulait dire conspirateur.
Pour la première fois alors certains potiers se montrèrent menaçants ; mais quelques cris de vengeance, étouffés sous des millions de cris de concorde & d'amour, ne sauraient détruire la modération habituelle du peuple des campagnes.
L'une de ces faïences (fig. 55), d'une facture primitive, représente un Amour appuyé sur une massue, foulant aux pieds une couronne & une mitre. Il tient à la main un bonnet de la Liberté & s'écrie : Je térasse les aristocrate. Toutefois je ferai remarquer que cette faïence est d'une excessive rareté, que je n'en connais qu'z//z exemplaire ; elle ne semble pas avoir répondu aux sentiments pacifiques du peuple nivernais ou bourguignon.
L'exécution de cette faïence, émail, dessin & coloration, est d'une grossièreté qu'un esprit prévenu pourrait attribuer à la violence du sujet. Il n'en est rien. Tel est le caractère particulier aux ateliers de la région auxerroise. de fabriquer la plupart des faïences communes avec maladresse et mauvais emploi des colorations.
Une autre pièce représente un Amour bourrant un canon. Le saladier au fond duquel se voit ce sujet sort d'une fabrique de Ne vers. Le dessin en lui-même n'offrirait rien de caractéristique sans la légende : Je bourre les aristocrate, qui me paraît plutôt facétieuse qu'irritée.
Ce sont, à ma connaissance, les deux seules faïences relatives à l'aristocratie. Celles relatives aux sans-culottes sont aussi rares 1.
I. Voir au c\\SLp\\VQ. Fabriques de la région <3?<.vtvroîse la descripiion d'une autre pièce de même nature.
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D'où vient le moc- qui joua un si grand rôle sous la Révolution? Suivant Mercier, sans-culotte fut d'abord une variante de poète crotté, un terme de mépris par lequel on désignait les écrivains faméliques qui, à l'exemple du neveu de Rameau, demandaient leur nourriture quotidienne aux tables des traitants.
Le poète Gilbert avait malmené quelques philosophes dans ses satires ; un écrivain, voulant leur faire sa cour pour entrer à l'Académie, lança contre Gilbert une diatribe intitulée : le Sans-culotte^ Si les riches adoptèrent le mot pour qualifier les rimailleurs piteusement vêtus.
Lors de la Révolution, les royalistes désignèrent ironiquement par un sobriquet semblable ceux dont les écrits & les discours étaient empreints de violences sentant le faubourg. On dit aussi que la popularité du mot sans-culotte vint d'une exclamation de l'abbé Maury. Interrompu dans un de ses discours par Théroigne deMéricourtqui, accompagnée d'une autre femme, demandait au président d'admettre les citoyens & citoyennes des tribunes à prêter le serment civique (4 février 1790), l'abbé Maury se serait écrié : « Monsieur le Président, faites taire ces deux sans-culottes ! »
La forge d'où partent de telles appellations, on la voit rarement en activité : & pourtant sans cesse elle fonctionne, fabriquant tropes & métaphores qui plus tard font pâlir le front des philologues. Le mot sans-culotte resta, plus heureux que ses dérivés sans-culottisme 8l sans-culottide que les Jacobins ne réussirent pas à populariser.
En France, à l'intérieur, les sans-culottes représentèrent les habitants des faubourgs armés de piques ; à l'extérieur,
sous la Révolu ti on.
les soldats des armées révolutionnaires, sans pain & sans souliers, acceptèrent ce titre qui poussa résolument sa pointe en Europe.
Pendant que pleins de courage nos soldats se battaient,
îs° 56. Assictt: royaliste.
les aristocrates répétaient soucieusement : « Si les choses ne changent de face, nous serons bientôt à la besace. «
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