‹ Histoire des faïence patriotiques sous la révolutionChapitre 5 sur 77 · Rapport de Chénier î; de Daunou · texte numérisé non relu

Rapport de Chénier î; de Daunou

sous la Révolu tio n. 4^

En étudiant les inscicucions de la période révolutionnaire , on verra que la recherche du Beau ne fut pas un vain mot. Boilly, signalé par Wicar à la Société des arts pour des gravures obscènes, dit pour sa défense que fl jamais il n'a dicté les titres qui sont au bas, que ses tableaux ont été composés avant la Révolution, & qu'il a expié les erreurs d'une composition un peu libre en exerçant son pinceau d'une manière plus digne des arts; & il invite les artistes à venir dans son atelier reconnaître la vérité de ce qu'il avance. »

Les jacobins n'avaient pas attendu la proposition de Wicar pour se prononcer énergiquement contre cette démoralisation par les images. Bonneville est dénoncé à la Commune pour sa galerie de portraits révolutionnaires, qui ne sont pas flattés ; mais qu'aurait pensé la Convention des portraits pseudo-historiques publiés plus tard par Gabriel, un vieillard maniaque, qui prétendait avair dessiné d'après nature ces figures pendant les débats de l'Assemblée.'^

Ne grandissons pas outre mesure les hommes de 8p, ne les abaissons pas.

Là où les événements deviennent menaçants, un être s'élève qui serait resté dans l'obscurité sans de violentes tourmentes. Qu'on étudie la condition modeste d'où sortirent les hommes de la Révolution ; c'étaient pour la plupart des avocats de province, des journalistes, des fils d'artisans. Sans les réclamations duTiers, ces hommes mouraient ignorés dans leur étroite sphère. Aussi je m'étonne toujours des singulières biographies de personnages politiques que les ennemis de la Révolution chargent de tant de crimes. Ces hommes ne furent que des instruments dont la Révolution

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se servit. Les diverses oppressions, longtemps muettes, avaient pris corps & choisi des avocats.

La République eut à passer par de cruelles épreuves : si on compte quelques figures sinistres mêlées au grand drame, il ne s'ensuit pas que tous les acteurs étaient cruels ou sanguinaires. Il faut envisager les hommes de 89 avec sérénité, & ne pas imposer, comme l'a très-bien dit AL Renan, « nos petits programmes de bourgeois sensés à ces mouvements extraordinaires si fort au-dessus de notre taille. »

Le symbolisme est le caractère distinctif de l'art révolutionnaire. Nier sa portée, c'est étudier un art nouveau, l'esprit garrotté par des préjugés.

Le symbolisme a existé de tout temps : il est le premier des arcs primitifs, il appartient également à l'art le plus raffiné. Le symbole parle aux yeux des enfants & des philosophes : il frappe les esprits vierges, il fait penser les esprits réfléchis.

Le symbolisme révolutionnaire a ses racines dans l'antiquité. Au xvi^ siècle la Révolution emprunte la personnification du Tiers état, qui, à partir du mot de Sieyès, devicni: le cri de la Nation & pénètre partout.

On vovait jadis à l'hôtel de ville d'Aix, en Provence, un tableau du xvi^ siècle qui représentait un laboureur courbé, portant sur les épaules un cœur, au milieu duquel une reine (peut-être la France) , en manteau fleurdelisé, prie Dieu, avec cette inscription : Nïhil aîiud in nobis. Le paysan semble harassé par son fardeau. A ses côtés un jeune seigneur & un cardinal l'assistent: seul, le vilain a la charge. On ne peut se méprendre sur la volonté de l'artiste : le paysan courbe la tête, écrasé par ce poids & de-

N° 6. Fac-similé d'une estampe d'après un tableau du xvi*^ siècle.

F aienc e s patriotiques. 47

manderaic volonciers Taide du noble et du prêcre (voir fig. n° 6). Il fallait encore deux siècles pour que vînt le secours.

A partir de pareilles images la Révolution germa & dut aboutira Et quand je vois des écrivains insultant l'époque qui nous a délivrés du fardeau sous lequel succombaient nos pères, je leur souhaite, pour les punir de leur ingratitude, de redevenir betes de somme.

Le symbolisme a pour mission, par son caractère hiéroglyphique, de frapper plus directement les yeux des masses. La plupart de ces emblèmes, nous en avons perdu le sens ; mais qu'ils étaient significatifs pour le peuple de 1789!

Le symbolisme révolutionnaire fut créé par des philosophes, des naturalistes, des historiens, des peintres & des poètes, grands et nobles caractères dont un Lakanal est le

I . Ce commencement de révolte du Tiers, que les peintres et les miniaturistes du XVI* siècle ont nettement représentée, on en pressent la conclusion en se reportant au chant des paysans conservé par Robert ■Wace. Au xii" siècle déjà, les paysans de Normandie s'insurgent contre leurs seigneurs, qii n'ont pas de peine à vaincre une armée sans déf,;nse. On coupe les pieds & les poings des vaincus ; mais leur bouche parlera plus tard :

Nous sommas hommes comme ils sont, Tels membres avons comme ils ont, ' Et tout aussi grands corps avons.

Et tout autant souffrir pouvons.

Ne nous faut que cœur seulement :

Allions-nous par serment, Aidons-nous & nous défendons, Et tous ensemble nous tenons.

Et, s'ils nous veulent guerroyer, Bien avons contre un chevalier Trente ou quarante paysans Vigoureux & combattants.

Faïences patriotiques

C)'pe, qui imprimèrent l'admirable mouvement de rinstruction publique & eurent une force part dans la direction des esprits. Le peuple semblait une cire molle sur laquelle il suiîisait d'inscrire certains mots pour qu ils ne s'effaçassent jamiis.

Qu'on pense à la puissance de cris patriotiques répétés

N" 7. Les trois ordres, (Céramique nivernaise.)

sans cesse sur les murs des monuments publics, sur les bijoux, sur les meubles^ sur les objets usuels. L'enfant qui, bégayant à peine, trouva la crosse, la gerbe ik Vépée réunies en un faisceau au fond de l'assiette qui

sous la Révolution.

contenait sa bouillie, conserva pour la vie le souvenir profond de la réunion des trois ordres : & quand plus tard il épela réunion, qui formait le lien de ce symbole, ne connût-il que cette légende & ce groupe où prêtre, laboureur & noble ne faisaient qu'un, l'enfant eut la Révolution gravée au fond du cœur.

Les peintres de la Révolution s'appellent David, Lethière, Hennequin, Thévenin, Prudhon, Regnault; leurs toiles, conçues sous le coup des événements de l'époque, doivent être étudiées l'histoire en main. Chaussard, un écrivain contemporain de David, dit à propos du tableau des Sdhines : <( Je crus voir les Français des différents partis prêts à s'égorger de leurs propres mains, & la mère patrie se levant, se précipitant entre eux et criant : « Arrêtez !... » Ce rapprochement que je hasardais, je le communiquai à l'artiste; il me répondit : — Telle était ma pensée lorsque je saisis les pinceaux; puissé-je être entendu! «

De ces artistes rigides qui ne peignaient pas seulement pour peindre, mais pour enseigner, M. Renouvier a dit justement : « Je voudrais examiner les ouvrages d'art produits pendant la Révolution en acceptant toutes les conditions que leur firent les événements. Ces conditions sont complexes, les unes heureuses, les autres dures & difficiles : sentiments nouveaux, exaltés jusqu'à la passion; renaissance antique, aussi marquée qu'au xvi*' siècle; antécédents corrompus & séduisants; défection du patronage accoutumé de la cour, de l'Eglise, des seigneurs & des financiers; gouvernement forcé à la parcimonie; préoccupation du public; enfin misère inévitable des artistes. Dans cette crise cependant, l'art me paraît se renouveler,

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acquérir un idéal inconnu, des types de beaucé rajeunis, des réalités plus saisissantes et des conceptions plus vastes ; il me paraît surtout riche en éléments & en promesses auxquels le temps seul a fait défaut. »

Bustes des grands hommes de la Révolution, figures pour les fêtes populaires, sentimentalisme puisé dans les écrits de Jean-Jacques, V Amour mélangé à la Nation^ tel est le foyer où s'inspire la statuaire de l'époque, dont on ne peut parler qu'avec réserve, la plupart des monuments de 1789 à 1792 ayant été détruits ou cachés, & nos connaissances incomplètes ne s'appuyant guère que sur des estam^-es. Il faudrait voir aujourd'hui les, grandes peintures oubliées ^, telles que celle d'Hennequin, le Triomphe du peuple dans la journée du 10 août. (Le Peuple est en Hercule, la Liberté en déesse : au fond se tiennent la \'érité & la Discorde.)

Pourquoi ne les exposerai c-on pasr Le moment est venu de créer un musée de 1789 avec les peintures & les sculptures du temps, que chaque minute qui s'écoule nous permet de contempler avec plus de sérénité. Avec les grands souvenirs, les batailles, les fêtes populaires, on y verrait les toiles sentimentales de l'an v : Un représentant du peuple, entouré de sa jamille. répandant des Jleurs sur le tombeau de sa première épouse, ou de gracieuses peintures, telles que YHeureux ménage, la Tendresse paternelle.

1. « Quelques-unes de ces toiles, avec beaucoup d'autres que le courant des réactions a emportées, sortiront peut-être de la poussière le jour où, pour former des musées historiques, on reconnaîtra que les seuls tableaux vrais sont les tableaux contemporains. » (Renouvijr.)

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Etrange époque, où le lyrisme perce à travers l'emphase. Je regarde une estampe de Queverdo : Maximes du jeune républicain. 8l la légende d'une prose pleine de nombre me reste dans l'esprit comme de beaux vers : « Au sortir du sommeil, que les yeux s'élèvent vers la voûte du firmament. »

Déclamatoire et touchant, tel est le caractère général de l'art de l'époque, où chacun, orateur, poëce, peintre, statuaire ou musicien, approche du grand sans le chercher.

Autour des urnes sacrées, Flottez, drapeaux! sonnez, clairons!

C'est le début d'un chant n'itional de Davrigny & de Méhul pour la lece funèbre de Barra & de Viala. Et ces vers martiaux d'un poëte oublié sont par eux-mêmes si sonores, qu'un musicien vulgaire eût trouvé l'harmonie nécessaire pour colorer une trame déjà lyrique.

Deux figures sympathiques traversent ces temps sombres, comme la voie lactée s'étend sur un ciel chargé d'orages : André Chénier, Prudhon. Les toiles & les dessins de Prudhon nous montrent un artiste épris des symboles de la Révolution et les traduisant avec une si poétique tendresse que ses figures de la Liberté , de la Raison , du Civisme, semblent destinées à orner les bocages de pays régis par l'utopie d'un Fénelon. La nature mélancolique de Prudhon passa dans des couleurs transparentes qui font penser à l'opale.

Poëte et peintre sont deux artistes en pleine possession des secrets de leur arc. Plus de ces hasards qui emplissent

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de sons éclacancs la crompecce qu'embouche un Rougec de risle. Prudhon ec Chénier, que l'avenir unira par un trait d'union comme Pantiquité associa le nom de Pythias à celui de Damon. planent au-dessus de la Révolution, semblables aux archanges qui apparaissent aux souffrants du purgatoire. Ils sont l'idéal révolutionnaire, l'essence épurée, la blancheur, le lis & la colombe. Une tendre sérénité ressort de leurs ouvrages ; épris de l'antique, ils y puisent une souveraine placidité. Ce sont des litanies qu'ils chantent avec la lyre & le pinceau, litanies dont le charme ne peut être rendu par des mots. Un Chénier seul peut traduire les œuvres d"un Prudhon. Il faut un Prudhon pour rendre par le pinceau de tels vers :

La Liberté, du génie & de l'art T'ouvre tous les trésors; ta grâce auguste et iière

De nature & d'éternité, Fleurit. Tes pas sont grands. Ton front, ceint de lumière,

Touche les cieux. Ta flamme agite, éclaire, Dompte les cœurs....

Jean Goujon personnifie la Renaissance; Prudhon, la Révolution. Dans la Révolution, la postérité ira chercher Prudhon. & la République calomniée sera représentée par la figure la plus idéale de l'art français.

On a fait de la période révolutionnaire une époque de destruction. Sans doute le peuple détruisit dans ses moments de fièvre ; mais la Convention est-elle complice de cqs destructions? De nombreux décrets furent rendus pour la conservation des monuments. Les plans tracés prouvent com-

sous la Révolution. c-j

bien les législateurs s'inquiécaienc de la réorganisation & de la fondation des musées.

Le livre de M. Renouvier met à jour la grandeur des Institutions républicaines. L'homme aimait la République telle qu'elle fut, sans vouloir l'idéaliser. Il a montré ses recherches du bien, du beau & du vrai, sans chercher à en dissimuler les misères. M. Renouvier les signale en esprit philosophique, &, s'il appuie davantage sur les grandeurs, c'est que trop longtemps l'ignorance & la mauvaise foi tendirent à faire croire que les massacres , les insurrections, les guerres, avaient seuls rempli une période de quelques années.

« L'art n'est Timitation de la nature ou la création d'un beau idéal que par le prisme de la -société, » dit M. Renouvier, qui se prononce vivement pour « le jour où l'on tiendra plus de compte à l'art de ses ingénuités que de ses prétentions. «

A l'époque où M. Renouvier écrivait ces lignes, je suivais le même chemin, étudiant depuis vingt ans un art plus ingénu encore. L'érudit était préoccupé de l'art des villes ; je m'intéressais au sentiment patriotique des campagnes^ auquel on peut appliquer ce que cet esprit éclairé disait du Journal de la Société populaire et républicaine des arts : 1 On voit, comme dans une chaudière, bouillonner les principes de l'art nouveau. »

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