‹ Histoire des faïence patriotiques sous la révolutionChapitre 6 sur 77 · LE ROI · texte numérisé non relu

LE ROI

Etudier la royauté par les symboles fleurdelisés conduirait à refaire les ouvrages de blason, dans lesquels cet ornement héraldique joue un si grand rôle. Le but qu'on s'est proposé est autre ; il s'agit plus spécialement ici des insignes du blason révolutionnaire, comment celui-ci remplaça le blason de la royauté, &, si je cherche à quelle date s'éteint Vive le RoL je veux montrer d'abord l'enchaînement de la royauté avec la Nation, sa séparation ensuite.

Les souverains n'écoutent pas assez les cris de la foule. D'ailleurs , s'ils les entendaient , ils courraient risque de s'y tromper, car entre eux & le peuple sont placés des groupes de courtisans qui en dénaturent la portée. Quand les princes s'inquiètent de ces cris trop énormes pour être comprimés, il est trop tard.

Le 21 juin, pendant le trajet que Louis X\T fit de Versailles à l'Hôtel de ville, il n'entendit d"autre cri que celui de Vive r Assemblée nationale! poussé par deux cent mille hommes. En revenant , tous acclamaient Vive le Roi! en signe de réconciliation, « comme si la leçon eût été finie, » dit Dumont de Genève.

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La leçon. Dur mot, qai prend de la gravité sous la plume d'un témoin si modéré.

Il n'entre pas dans mon plan de juger le malheureux Louis XVI, ce bon et faible roi qui portait le fardeau des

N" 8. La royauté appuyée sur l'Eglise et la noblesse. (Assiette de fabrique inconnue.)

abus du passé; mais en regard de lui, un fait ayant trait à Franklin montrera l'irritation que dut produire dans les masses le mépris qu'une partie de la cour portait au grand citoyen.

Un économiste traversa les mers , qui , sans pompe ni

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escorce, vinc se loger à Passy; là. dans une modeste maison bourgeoise, Franklin semblait arriver des Etats-Unis pour recueillir l'héritage de la philosophie française , car Voltaire venait de m^ourir. « On crut voir , dit un contemporain parlant de Franklin, un sage de l'antiquité revenu sur la terre pour rappeler aux hommes les idées de justice & de liberté. )- Tout ce qu'il y avait en France de savants,, de philosophes, de penseurs, prit le chemin de Passy, comme quelques années auparavant ils suivaient le chemin de Ferney.

La cour ne vit pas sans dépic ce vieillard en habit de drap , les cheveux non poudrés , dont le costume semblait une protestation. En si modeste équipage, l'Américain recevait de tels honneurs , que les courtisans en devinrent jaloux, ^^isites , ovations, rien ne manquait au bonhomme Richard.

Si parfois les détails empruntés aux arts contemporains semblent menus en regard des grandes proportions de l'histoire, deux faits significatifs témoignent cependant de l'enthousiasme considérable qu'inspirait le philosophe. Un sculpteur de médaillons , nommé Nini , était chargé habituellement de modeler les grandes dames & les personnages de la cour, dont il a laissé des reliefs charmants. Les admirateurs de Franklin commandèrent à Nini cinq médaillons différents , voulant laisser à la postérité un type certain des traits du philosophe.

L'autre fait relatif à un portrait de Franklin est plus grave: depuis longtemps je le connaissais par une tradition et malgré la curiosité de ce document céramique , je n'en aurais pas fait mention si un honorable écrivain, M. E. Bersot,

sous la Révolution.

n'avaic trouvé dans les Mémoires du temps trace de ce scandale. « A Sèvres, à l'exposition des porcelaines, on vendait la médaille de Franklin avec la lés^ende : « Enpuit cœlo fulmen sceptrumque tyrannts. « Louis XVI, qui voyait autour de lui cet enthousiasme sans le partager, entre autres chez la comtesse Diane, fit faire un vase de nuit avec cette médaille au fond & le lui envova ^. «

Nous savons maintenant, depuis une quinzaine d'années. ce qu'il faut croire des histoires rapportées par les chroniqueurs. Le xviiP siècle donna l'essor à un journalisme scandaleux, qui s'attaquait de préférence aux plus hauts personnages, aux écrivains les plus célèbres. Cette coupable action attribuée au plus grand personnage de la cour, je la connaissais, en outre, par le récit d'un vieillard qui me disait la tenir du peintre à qui le vase avait été commandé. Il me citait même le nom de l'artiste. Et aujourd'hui j'ai peine à croire à un tel écart d'imagination. Il n'en était pas moins relevé par les gazetiers de l'époque. Le bruit en venait toujours par quelque côté aux oreilles du public. Insulter Franklin, c'était insulter la nation, qui l'accueillait avec tant d'enthousiasme. La nation se vengea.

Qu'importe le repas des gardes du corps donné au régiment de Flandre à Versailles, où la musique joue l'air : O Richard. 0 mon Roi? Qu'importe que Marie- Antoinette apparaisse portant le Dauphin sur ses bras.- Qu'importe que la cocarde nationale soit foulée aux pieds, pendant

I. E. Bersot, Etudes sur le xviii= siècle. Voir page 65, chap. Etude générale. Paris, Durand, 1855.

Faïences patriotiques

que les gardes du corps repremienc la cocarde blanche } Les cicoyens ne croient plus à la royauté. « C'est ici, dit Camille Desmoulins, que ce qui pourrait passer pour une fête militaire dessine une conspiration manifeste & que ce repas fraternel se change en un repas fratricide. Un garde national de Versailles a la lâcheté d'ôter sa cocarde & de

K" 9. Assiette Je Xeyers.

donner le premier l'exemple de l'apostasie... La cocarde nationale est foulée aux pieds ; on en proscrit les couleurs. » Et plus loin : « Le jour même, tout Paris s'émeut; c'est une dame, qui, voyant que son mari n'était pas écouté au district, vint la première à la barre du café de

sous la Révolution.

Foi dénoncer les cocardes anci-nationales. M. Marat vole à Versailles, revient comme l'éclair, faic lui seul autanc de brait que les quatre trompettes du jugement dernier, & nous crie : O mores , levez- vous ! »

A Versailles , « on se répand dans les rues, à la chasse des cocardes d'une seule couleur. On use de représailles; elles sont arrachées , foulées aux pieds , avec menace de la lanterne- en cas de récidive. Un militaire essayant de rattacher la sienne, cent cannes qui se lèvent lui en font perdre l'envie : tout le dimanche se passa à faire main basse sur les cocardes noires & blanches... eic. ^ »

Au souvenir du repas des gardes du corps doit se rattacher l'assiette ci-contre, représentant deux bras armés d'épées qui défendent les fleurs de lis. Le roi a des sabres pour le défendre; il lui manque une défense qui vaut mieux : l'amour & le respect de ses sujets.

En avril 1790, déjà on n'appelle plus le roi que premier fonctionnaire public. & le Dauphin, premier suppléant.

Qu'il est loin le temps où^ au fond de grands saladiers, le potier inscrit : Jf^. le Roi et toute la famille Roiale, où sur d'autres pièces buveurs & amoureux associaient le souvenir de la famille royale à leurs plaisirs !

Vive Alonseigneur le Dauphin^ je bois à la santé de Claudine . telles sont les légendes sur la face principale d'un bidon daté de 1756 (voir fig. n° 11). Un autre, un an après, 1757, porte d'un côté : Vive le Dauphin ^ & de l'autre : Je bois à la santé de mes amvs.

C'en est fait du respect pour les insignes de la royauté.

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