LA GUILLOTIN'E
On vendait, dit-on, en 1794, chez les bijoutiers du Palais-Egalité, des boucles d'oreilles à la guillotine. Des boutons d'habits & des tabatières de la même époque contiennent sous verre des dessins de cet instrument de supplice. Je ne les ai pas vus, non plus que la guillotine gravée sur des cachets ; un curieux prétend même avoir retrouvé trace d'une enseigne de libraire parisien : A Notre- Dame de la Guillotine.
Ces enseignes, ces bijoux, sont des faits dont on s'est souvent armé contre la Révolution. J'y vois des questions de modes aux époques de réaction, comme, après le 9 thermidor, les femmes se coifferont de bonnets à l'humanité^ serreront leur taille dans des corsets à la justice . & danseront au bal des victimes, les oreilles ornées de pendants en forme de guillotine.
Les grands acteurs du drame révolutionnaire ne jouaient pas avec de si hideuses représentations. Les fous & quelques misérables purent seuls abuser du mot.
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Ce sont parfois les peureux qui mettent en avant des emblèmes sinistres, pour faire croire à leur civisme. Tel marchand, qui avait sollicité pour rehausser son enseigne du titre de fournisseur du Roy. tenta peut-être de faire oublier ce patronage en plaçant son magasin sous la protection de la guillotine.
Ces faits sont particuliers aux grandes villes. Je ne retrouve rien de semblable dans les ouvrages d'art fabriqués par le peuple des campagnes. Les nombreuses faïences sorties des ateliers du Nivernais, de l'Artois et de la Normandie ne contiennent aucune des maximes sans pitié que l'effervescence des événements souffla à quelques orateurs.
J'ai réuni pendant vingt ans assez de types divers de faïences révolutionnaires pour affirmer que le peuple n'entacha d'aucun caractère de violence le journal patriotique qu'il imprimait sous émail ^
Tous les marchands de curiosités ont 17/ des assiettes avec un dessin représentant la guillotine. Les collectionneurs en parlent comme d'une merveille, & ont donné commission, à n'importe quel prix, pour entrer en possession de cette faïence introuvable.
Les marchands sont habiles pour allécher leurs clients. Ils parlent d'objets qui n'existent que dans leur imagination avec assez d'éloquence pour ouvrir aux collectionneurs des
I. Une seule pièce, tout à fait exceptionnelle du Musée céramique de Rouen, porte l'inscription W. Le Père Diichêne, i~gi- Des fleurettes, sans emblèmes patriotiques, entourent le cartouche contenant la légende. Il faut voir l'expression d'un enthousiasme individuel dans ce saladier dont il n'existe peut-être que cet exemplaire.
sous la Révolu no n. 287
horizons qui sans cesse reculenc. Une pièce rare écanc payée par les amateurs non en raison de sa valeur artistique, mais selon sa nature d'introuvable, de braves gens en sont arrivés à rêver toutes les nuits de l'assiette à la guillotine.
Toute opinion doit cependant trouver ici sa place. Ceux qui n^aiment pas la Révolution pourront satisfaire leurs rancunes à la lecture du passage suivant, dans lequel un écrivain traitant des arts céramiques s'écrie : « Obséquieuse & délicate flatterie au pouvoir régnant, la guillotine étale son image au fond d'une assiette. Pour manger dans cette symbolique & réjouissante vaisselle, quel appétit possédaient donc les hommes de ce temps-là* r^ »
Chose singulière que la rancune bourgeoise, quand il s'agit d'un souvenir révolutionnaire ! Combien d'archéologues se pâment devant un morceau de peigne d'une maîtresse" de Henri II ou la pantoufle de la Dubarry, qui se voilent la face devant des jetons de la Révolution ou tout autre objet rappelant une époque néfaste! {Néfaste est le mot consacré.)
Pour réunir cinq cents types de faïences de 1789 à 1800, j'en ai remué plus de dix mille. J'ai parcouru le nord, le midi, l'est & l'ouest de la France dans le même but, & je n'ai trouvé que des emblèmes patriotiques pacifiques, inspirés par les événements du moment.
D'autres collectionneurs ont compris également l'importance historique de ces monuments populaires & en ont recueilli un certain nombre. Peu de cris de révolte, de haine ou de vengeance sont inscrits sous l'émail.
I. Ernest de Toytot, Les Arts & les Peintures céramiques, dans le Correspondant du 2? février 18(54..
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La seule pièce qui prête à diverses interprécacions esc un plac à barbe au fond duquel esc inscric :
Ici demin on raie pour rien. I7f)2-
Certaines personnes, voyanc cetce faïence accrochée dans mon cabinec, onc cru à la facétie relative au fameux rasoir national donc les auteurs de ponts-neufs abusaient à l'époque de la Terreur. Au risque de discréditer la pièce, je tiens l'inscription pour étrangère aux événements politiques.
Seule, la date de 1793 incrimine le plat à barbe; mais telle étaic la coutume alors de dacer coûte faïence. Qu'on enlève cette date, il ne reste plus qu'une redite de la plaisanterie consacrée par les barbiers de campagne qui, ne goûtant pas le crédit, exprimaient leur idée par un archaïque dicton .
Toute céramique parlante confirme sa légende par un symbole. Si le plat à barbe avait la signification qu'on lui prête, un triangle posé obliquement entre des piques & àas, faisceaux viendrait en aide au cexce. Ici rien que quelques fleurettes bleues sans significacion s'enroulanc aucour des bords.
Le plac à barbe, quoique dacé de 1793, n'esc qu'une facécie fabriquée pour un fracer de village.
Le peuple d'alors, qui fie servir la faïence à la défense de ses droics en même cemps qu'à l'expression de son patriotisme, le peuple n'eut à se reprocher nulle violence écrite. Il acclame un système de rénovation sociale, s'enquiert du mouvement de la capitale & laisse
les compositions sanguinaires à certains graveurs des villes, qui ne s'en font pas faute.
Je ne veux pas faire du paysan un héros de bergerades, non plus lui prêter des subtilités sentimentales particulières à certains romanciers. Le paysan est homme; il a sa part de vices ; mais, sous la Révolution, le paysan n'oublia pas que la bêche était l'outil symbolique sur lequel s'appuyait la nation. Le sang qu'il versa, c'était le sang de ses fils qu'il prodiguait pendant les guerres de la République.
La guillotine appartint alors aux villes & non aux villages. Et si on retrouve un jour la sanglante machine peinte sur quelque vaisselle, c'est qu'un truqueur l'aura fabriquée pour se jouer d'un collectionneur naïf.
Je ne croyais pas être si bon prophète, & en regrettant que ma prophétie se soit réalisée, il faut avouer qu'aujourd'hui l'assiette à la guillotine existe, non plus à un exemplaire, mais à cent si ce n'est plus. On voit actuellement la hideuse reproduction de « V Exécution de Louis Capet » à la montre des marchands de curiosités du quartier Lafayette plus particuHèrement. Il en passe par an un certain nombre dans les ventes borgnes de Fhôtel des commissaires-priseurs. L'assiette a été gravée à diverses reprises, & j'ai un assez volumineux dossier de lettres de collectionneurs qui veulent bien me consulter à ce sujet & de marchands de province qui m'offrent la merveille.
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Les collectionneurs qui suivirent la voie tracée en 1867 par ces études ne se contentèrent pas de rassembler les types divers dont je donnais les dessins; ils voulurent quelque pièce introuvable. On leur en fabriqua. Ce fut d'abord un bon métier. Une assiette à la guillotine trouvée chei des paysans, qui la tenaient de leurs grands-pères^ coûta au début une centaine de francs. Les anciennes familles qui détenaient ce précieux monument dans leurs armoires préféraient, disait-on, le troquer contre de bon argent; il se trouva tout à coup un nombre prodigieux de grands-pères & de grand'mères possesseurs de l'objet ; mais comme l'assiette à la guillotine fut répandue avec profusion sur le marché parisien, elle subit à la longue la baisse qui atteint un trop grand arrivage de harengs aux halles.
Je pourrais dire les ateliers d*où sortent ces faïences, égayer les gens aux dépens des auteurs de brochures qui s'étendent sur ce sujet &en donnent de sinistres fac-similé. Il serait trop facile d'avoir raison. Email, dessin, coloration, forme, légendes, écriture du temps, décoration des marlis, les truqueurs ne s'en préoccupent nullement, faisant fond sur la crédulité des novices. Une représentation quelconque des montants de la machine, de son couperet, leur suffit.
Il faut espérer qu'un jour, au nom de la morale publique, de la vérité historique, un préfet de police fera saisir ces dangereuses représentations & que la justice poursuivra les falsificateurs, plus coupables que le marchand qui vend à faux poids.
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