NECKER
Un homme se trouve singulièrement placé entre la royauté & la Révolution, M. Necker. Sa popularité ne dura qu'un moment, mais si grande que, selon le témoignage des premiers acteurs du prologue révolutionnaire , la destinée de la patrie en juillet 1789 semblait liée à celle du citoyen genevois.
Necker s'occupa le premier, à sa rentrée au ministère , en 1788, de la convocation des Etats généraux, annoncée dès le mois de novembre. C'est à lui qu'on doit d'avoir obtenu la double représentation du Tiers état. Sans doute Target, Rabaud Saint-Etienne et l'abbé Sieyès avaient, par des brochures célèbres , démontré les droits du Tiers ; « mais , die Bailly dans ses Mémoires , si ces droits ont été recouvrés , il ne faut pas oublier qu'on le doit à M. Necker & au roi , au ministre qui l'a proposé & au roi qui y a consenti ; l'un & l'autre ont donné les moyens de la régénération de l'empire, on l'a quelquefois trop oublié. « Bailly ajoute : « Puisque nous parlons des causes delà régénération , disons que la première est dans le caractère
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de Louis XVI; un roi moins bon, des ministres plus habiles, & il n'y auraic pas eu de Révolution. »
Ce donc on esc certain, c'est qu'au lendemain des révolucions, les hommes cels que Necker sonc sacrifiés facalemenc. Le parti de l'action entraîne dans son correnc le parci de la doccrine. Que deviennenc les faiseurs de prococoles quand il s'agic de démolir la Bastille, & avec la Bastille les abus, & avec les abus la couronne? Aucanc sonc lencs les événements dans leur marche ascensionnelle, autant ils se précipicenc avec violence, sans reconnaître soutiens ni défenseurs. Alors naissent du sein de la tempête des géancs qui crienc plus fore qu'elle & qui, jugeant d'un coup d'œil la situation menaçante, sonc sans pitié pour les hommes de demi-mesures.
— C'est une horloge qui retarde , disait Mirabeau de Necker.
L'horloge pouvait retarder, elle avaic des qualités d'incégricé inconnues à celui qu'on a appelé le tocsin de la Révolucion. Si Necker, à son arrivée au ministère, retrancha aux autres, il commença les réformes par lui-même; le Genevois désintéressé qui supprimaic six cencs charges de cour & de finance, refasaic pour lui les appoincemencs attachés à la charge de directeur du Trésor national. Aussi en cinq ans de ministère, d'un déficit de trente-quatre millions ^ Necker prouvait-il par son Compte rendu un boni de dix millions.
Le sans impôts de Necker passionna la ville comme le sans dot d'Harpagon. Les femmes à la mode prétendaient avoir sur leur table de nuit le Compte rendu de M. Necker : il faut les croire puisqu'elles le disenc ; mais écudiaienc-elles bien à fond ces ardues questions de finances }
N° 12. Pot au lait décoré par impression, système anglais.
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(( Je n'ai sacrifié, disaic Necker en concluant, ni au crédit, ni à la puissance. J'ai dédaigné les jouissances de la vanité. J'ai renoncé à la plus douce des satisfactions privées, celle de servir mes amis ou d'obtenir la reconnaissance de ceux qui m'entourent. Si quelqu'un doit à ma simple faveur une pension, une place, un emploi^ qu'on le nomme. »
Caractère taillé à l'antique que M. Necker, dont la vie est digne d'un successeur de Turgot. Les frères Hope, banquiers, avaient demandé la caution personnelle du ministre pour se charger de l'approvisionnement de Paris. On exile M. Necker; il écrit à MM. Hope qu'il continue la caution de deux millions sur sa fortune particulière.
Toutefois M. Necker ne remuait pas la fibre populaire ; il le sait, il le dit. Ginguené, dans une ode sur les Etats généraux (avril 1789), avait souhaité que :
Après ces tempêtes horribles, Vogue enfin sur des eaux paisibles Le cygne du lac genevois.
Le cygne fut bientôt secoué par de terribles vagues. Deux fois exilé, deux fois Necker revint en triomphe. Après sa démission, Necker n'ayant pas voulu paraître au lit de justice^ la reine & le roi le supplièrent de reprendre ses fonctions de ministre. Il accepta & le peuple le reconduisit en triomphe aux cris de Vive le Roi! Vive Necker!
« Je reste, dit-il à ses amis en entrant chez lui; mais vous voyez le peuple & les bénédictions dont il m'accompagne; avant quatre jours peut-être, c'est à coups de
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pierres qu'il me suivra. » Necker ne fuc pas poursuivi à coups de pierres, mais à coups de pamphlets ^
Tel est le sort des hommes en évidence de s'étendre un court instant sur un lit de roses pour être étendus longuement sur une table de dissection.
Le buste de Necker fut promené triomphalement dans Paris. On imprime le lendemain « Le Roi Necker. criminelle Neckérologie. »
Les spectacles sont fermés à l'occasion de son exil. Quelques jours après se vend dans les rues un '( Dialogue entre un noble et sa femme, qui fut fessée au Palais-Royal pour avoir gardé le portrait de Necker. «
Necker avait été surnommé le Père du peuple. Ce qui n'empêcha pas plus tard les Jacobins d'appeler ses censures insolences ministérielles ; sa fidélité au roi : apostasie liberticide.
Des couronnes civiques furent tressées en son honneur. La colère du père Duchêne n'en éclate pas moins à propos du départ de Necker, & le cynique journaliste s'écrie : « Pendei-moi ce j... f.,... là. puisque vous le teney. »
Ces médailles et ces revers de médailles ont donné à M. Necker droit d'entrée sous le vestibule de la Révolution.
Pourtant je n'en aurais pas parlé si sa figure n'eut été reproduite sur un pot au lait, sans douce fabriqué en Angleterre par un nouveau système d'impression (voir
I. La collection Lab>;Joyère de la Bibliothèque ne contient pas moins de trente cartons de brochures, plus haineuses que sympaihiques, relatives à la vie & aux actes de M. Necker.
lig. 12). D'aucres pièces d'un service à déjeuner furent également décorées de la même silhouette ; mais ce procédé de décalque en noir, à peine fut-il employé en 1789. Le peuple ne goûtait pas ce système : il préférait traduire spontanément à la pointe du pinceau, en couleurs voyantes, les grands principes de rénovation.
M. Necker était un esprit froid & protestant. Ce fut à un procédé britannique & froid qu'on demanda la reproduction de ses traits.
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