LA BASTILLE
Un écrivain anglais, plus poëce qu'historien, Carlyle, a donné à l'Angleterre une histoire de la Révolution, qu'il divise en trois actes principaux : la Bastille . la Constitution, la Guillotine .
Quelque arbitraire que puisse paraître la classification de ce fantaisiste, chacun reconnaîtra avec lui que la réunion des Etats généraux & la prise de la Bastille sont les deux événements considérables du prologue révolutionnaire. Tout fut fait en deux jours. Le peuple témoigna sa force en édifiant & en détruisant.
La prise de la Bastille ne doit pas être attribuée à une simple crise populaire. Bâtie au xiv« siècle, pendant quatre siècles elle ne désemplit pas. Combien de fois le pont-levis se leva-t-il devant des innocents! Certaines femmes de la cour y faisaient enfermer des hommes dont elles avaient à se venger. Nombre de gens furent oubliés dans les cachots. Combien entrèrent qui avaient des cheveux noirs & qui en sortirent les cheveux blancs !
Les fossés étaient larges & profonds ; on les eût remplis avec les larmes des prisonniers. Les chaînes de
sous la Révolution.
fer étaient épaisses & dures , moins dures que les princes qui envoyaient pourrir à la Bastille les victimes de leurs maîtresses & de leurs ambitions.
Aubriot, chef de la municipalité de Paris en 1370, pose la première pierre de la prison. C'est Aubriot qui inaugure
N° 13. Assiette de Xevers.
ses cachots, ayant été condamné à une détention perpétuelle. Jacques d'Armagnac, duc de Nemours, y est enfermé pour crime d'Etat, en 1477.
Louis XI remplit de victimes les donjons de la Bastille, Richelieu y entasse les plus grands noms de la noblesse.
Louis XIV remplit de nouveau les cachots; les portes
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s'ouvrent à tout instant devant les lettres de cachet. & le pont-levis s'abaisse devant un si grand nombre de protestants, avant & après la révocation de l'éditde Nantes, que la prison ne suffit plus à contenir les prisonniers. & qu'il faut en transférer une partie à Vincennes.
Sous Louis XV, on compte quatre-vingt-quinie mille lettres de cachet, qui, la plupart, vont aboutir à la Bastille.
Le général Lally, pour avoir triomphé des Anglais dans rinde, y est enfermé & sort de la prison le 9 mai 1766. bâillonné^ afin qu'il ne parle pas avant de subir la peine capitale. Quatre fois un écrivain, Lenglet-Dufresnoy, est arrêté & conduit dans ce sombre donjon, où il passe une partie de sa vie. Mahé de Labourdonnais , gouverneur des Iles de France & de Bourbon, ne séjourne guère plus de huit ans à la Bastille. C'est peu pour l'époque. Le prévôt de Beaumont dénonce le bail fait pour l'achat des grains par le ministre Laverdy, au nom de Louis XV, & demeure enfermé tantôt à Vincennes, tantôt à la Bastille, pendant vingt-deux ans. Il ne sort de prison que le 14 juillet 1789.
En 1788, la noblesse bretonne, rassemblée à Vannes & à Saint-Brieuc, nomme douze commissaires chargés de présenter à Louis XVI un mémoire contre les atteintes portées aux prérogatives & privilèges de Bretagne par les gouverneurs de cette province.
Les commissaires vont à Versailles, attendant le jour d'audience qu'il plaira à Sa Majesté de leur accorder. Dans la même nuit, du 14 au 15 juillet 1788, ils sont arrêtés & conduits tous les douze à la Bastille. C'est le
sous la Révolution.
cardinal de Brienne, ministre principal, qui fait jeter en prison ces représentants de douze cents membres des plus nobles familles bretonnes.
L'indignation est si grande en Bretagne, que Brienne est obligé de relâcher les douze commissaires ; mais il oublie
N° 14. L'attaque de la Bastille.
(Assiette de Nevers.)
que douze de leurs prédécesseurs sont enfermés à Charenton; c'est-à-dire que, la place manquant à la Bastille pour douze nobles, on a fait sortir de leurs cabanons douze vilains qu'on a logés en attendant parmi les fous. Le provisoire était devenu définitif & il fallut la prise de la Bas-
nd Faïence s patriotiques
tille pour qu'un cominé^, ayanc mis la main sur les registres, s'aperçût que plus d'un an après les malheureux prédécesseurs des députés de Bretagne étaient encore à Charenton.
On comprend la colère du peuple longtemps amassée, à qui il ne fallait qu'une étincelle. Cette étincelle ce fut la Révolution.
Je n"ai pas à raconter la prise de la Bastille. La lourde prison avec ses ponts-levis, ses fossés, ses murailles épaisses , ses canons , son gouverneur , semble une paille enlevée par la trombe populaire.
Paris ne dansa pas seul sur les ruines de la Bastille, mais toute la France. Ce fut la prise nationale de la Bastille.
Pas de province qui n'eût fourni quelques victimes à la terrible prison. Aussi, avec la symbolisation du Tiers, la destruction de la Bastille est-elle l'événement qui a occupé le plus les peintres, les statuaires, les graveurs, les imagiers, les potiers, les ouvriers de toute sorte. On emplirait un musée avec les souvenirs peints, sculptés & gravés de la prise de la Bastille.
Les assiégeants étaient nombreux, mais mal armés. Il n'est ni forts, ni troupes qui puissent tenir devant les grandes révoltes populaires. Ce sont les cœurs bourrés de tempêtes et non les canons bourrés de poudre qui décident des révolutions.
Il semble qu'un potier l'ait compris ainsi, qui fait assiéger la Bastille par deux hommes & deux canons (voir