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FABRIQUES 1)1 ROYAUME DE VALENCE, MANISÈS, ETC

Les traditions de l'art céramique, dans le royaume de Valence, sont aussi anciennes que l'histoire du pays : dès l'époque de la domination romaine, les poteries fabriquées à Sagunte, aujourd'hui Murviedro, près Valence, étaient en grande réputation. Pltne l'Ancien, qui fut gouverneur d'Espagne, mentionne dans son Histoire naturelle (livre 35, chap. 12) la poterie rouge jaspe de Sagunte, où travaillaient 1200 artisans ^,

Pendant les siècles de ténèbres qui suivirent la

i. Le comte Antonio de Liimiarès y Valcarcel a publié, en 1779., une dissertation sur les différentes poteries fabriquées à Murviedro: il les divise en quatre classes :

4° Les poteries rouges;

2° Les poteries jaunes veinées de rouge et imitant le jaspe; 3° Celles couleur de cendre ;

4° Celles couleur de l'argile, mais sans vernis. On voit sur ces poteries des bas-reliefs représentant des sujets mythologiques, des animaux, des fleurs, etc. Le comte de Lumiarès en avait une collection nombreuse, et il en avait examiné plus de 1.500 pièces.

chute de l'empire d'Occident, la fabrication de la poterie d'ornement dut être entièrement perdue en Europe; tout porte à croire que c'est en Espagne qu'elle reparut d'abord, apportée en 711 par les conquérants musulmans qui y continuèrent, en les modifiant suivant le goût oriental, les traditions céramiques de l'ancienne Ibérie.

Quand la domination musulmane, renversée par u Jayme P'» d'Aragon, ael conquistador», cessa dans le royaume de Valence, l'agriculture et l'industrie étaient très-avancées dans ce beau pays, que les poètes arabes ont comparé au paradis terrestre : l'art de la poterie devait déjà avoir à cette époque une certaine importance, puisque le roi conquérant octroyait une charte spéciale aux potiers (( sarrasins » de « Xativa » (ville du royaume de Valence, aujourd'hui San-Felipe). Cette charte porte que chaque maître faisant des vases, vaisselles, tuiles, a rajolas » (carreaux de revêtement), devra payer annuellement un « besant » pour chaque four, moyennant quoi il pourra exercer librement, sans aucune servitude ^,

1 . Rajolas est un mot arabe qui a passé dans le dialecte valencien, et qui est synonyme (Vazulejos : en Catalogne on donne encore le nom de rajolas valenclanas aux carreaux de terre vernissée qui se font dans la province de Valence.

2. « Volumus etstabilimus..., etc. Statuentes quod quilibet magistrorum qui faciat cantaros, ollas, tegulas et rajolas, donent nobis, pro uno quoque furno in anno, unum besantium : et quod habeatis plateas franchas et libéras, sine aliqua servi tute ».

Cette charte est citée dans la Coleccion dp (locumentos inédites de D. M. Salva. tome xvni.

IIISTOIRK DES FAÏENCES

Il est impossible de préciser l'époque à laquelle commença, dans le royaume de Valence, la fabrication, des faïences à reflets métalliques ; cependant je ne pense pas qu'elle soit antérieure au commencement du xv^ siècle : suivant toute vraisemblance elle fut apportée de Malaga, dont les rapports maritimes avec le royaume de Valence étaient faciles.

Marineo Siculo^, qui écrivait en 1517, et que j'ai déjà cité à l'occasion de la fabrique de Malaga, n'oublie pas les brillantes faïences qui se faisaient de son temps dans le royaume de Valence. J'extrais ici, du chapitre qu'il consacre aux différentes fabriques de l'Espagne, le passage relatif à cette contrée :

(( Des vaisselles et autres choses de faïence qui se font en Espagne.

4 . Lucio Marineo Siciilo, « de las cosas mémorables de Espana », Alcala de Henares, 1539, in-f", livre l'''', fol. v, V.

« De las vasijas y cosas de barro que en Espana se hazen.

« Hazen se tambien en Espana vasijas, y obras de barro de muchas maneras, y cosas de vidrio. Y aunque en muchos lugares de Espana son excelentes ; las mas preciadas son las de Valencia que estan muy labradas, y doradas. Y tambien en Murcia se hazen buenas desla misma arte. Y en Morviedro y en ïoledo se haze, y labra mucho, y muy recio, blanco, y alguno verde, y mucho amarillo que paresce dorado; y esto es para servicio; porque lo mas preciado es lo que esta vedriado de blanco. Tambien en Talavera se labra muy excelente vedriado blanco, y verde. Loqual es muy delgado y sotilmente hecho. Y hazen se vasijas de muchas y diversas maneras. Tambien en Malaga se hazen muy buenas. Y en Jaen ay buenas vasijas de toda suerte, y en Teruel se hazen muy excelentes, y mas hermosas que las otras. «

Comme ce chapitre résume l'histoire de la céramique en Espagne au commencement du xvi*' siècle, j'ai cru devoir citer le texte original.

(( On fait en Espagne des vaisselles et ouvrages de faïence de beaucoup de sortes, ainsi que des ouvrages de verre, et quoique, dans beaucoup d'endroits de l'Espagne, on fasse d'excellentes faïences, les plus estimées sont celles de Valence, qui sont « si bien travaillées et si bien dorées. »

Capmany, dans le savant ouvrage que j'ai déjcà cité, rapporte un décret du conseil municipal de Barcelone, à la date de 1528, relatif à l'exportation des faïences qu'on embarquait pour la Sicile et pour d'autres pays ; dans ce décret, il est question de la faïence de Valence a la Loza de Valencia »

La Chronique générale d'Espagne d'ANT. Beuter, imprimée en 1530, mentionne les localités du royaume de Valence qui fournissaient la terre propre à la fabrication des vases. « Cette terre, dit cet auteur, est extrêmement bonne à Paterna, Manisès, Quarte, Carcre , Villalonga , Alaquaz et dans beaucoup d'autres endroits; à tel point que u Chorebus » (qui, suivant Pline, inventa l'art de fabriquer les vases de terre) , n'en faisait pas de plus beaux à Athènes ; ils égalent les vases de Corinthe; et ceux de Pise, de J*esaro et autres endroits, ne les surpassent ni pour la beauté, ni pour la finesse du travail. »

Je citerai maintenant le témoignage d'un voyageur

1 . Valence avait au xvi* siècle de fréquents rapports avec l'Italie : j'ai lu un curieux décret de la naunicipalité de cette ville, défendant l'entrée d'un navire qui venait d'Italie parce qu'il (Hait chargé de dépouilles provenant du sac de Rome, en 1527 {por ser despojos del saqueo de Rama).

portugais, à la date de 1516 : Barreyros, dans sa ((Chorégraphie))^, voulant vanter la faïence qu'on faisait à Barcelone, dit qu'elle est (( encore supérieure » à celle de Valence.

En 1564, Martin de Vicyana, dans sa ((Chronique» 2, mentionne encore, dans d'autres villes du royaume de Valence, la ville de (( Biar » , qui possède quatorze fabriques, où se font des vases, plats, etc., très-bons pour le service des maisons, car la terre y est excellente ; non -seulement ces fabriques fournissent la contrée, mais elles envoient le.urs produits à plus de dix-sept lieues dans l'intérieur de la Castille. La ville de (( Trayguera^)) possède vingt-trois fabriques où se font de très-grands vases, des vaisselles, et autres ouvrages de terre.

EsGOLANO, autre écrivain valencien, parle de la faïence qui ^'est, (( de tout temps » , fabriquée avec beaucoup d'élégance à (( Paterna^ », où, ajoute-t-il, la population chrétienne est (( mélangée de Morisques » : il mentionne aussi le (( bourg d'Alaquaz », et les belles faïences émaillées (vidriados), telles que vases et plats, qui s'y sont (( toujours » fabriquées ; puis enfin

1. Barreyros, «Chorographia de alguns lugares », Coimbra, in-4».

2. Martin de Vicyana, (( Cronica de Valencia ». Valence, 1564, in-folio.

3. Trayguera et Biar sont situés dans la province de Valence, au nord de cette ville.

4. Paterna est un des villages qui avoisinent Manisès; Escolano prétend trouver l'étymologie de son nom dans le mot latin paiera. coupe; étymologie très-contestable, mais qui montre l'importance qu'il attribuait à la céramique du pays.

le bourg de «Manisès », fameux pour ses faïences émaillées et ses azulejos. Dans un autre chapitre^ Escolano revient sur les endroits que je viens de citer, et il ajoute les noms de quelques localités des environs fie Valence, dont les faïences et les azulejos sont admirables : ce sont les bourgs de « Monçada, Quarte, Alaquaz, Carcre, Villalonga », déjà cités par Beuter : mais il vante tout particulièrement les faïences qui se font à « Manisès » , si belles et si élégantes, dit-il, (( qu'en échange des faïences que Tltalie nous envoie de Pise, nous expédions dans ce pays des vaisseaux chargés de celles de Manisès^. »

Voici un document encore plus explicite : il est tiré des Annales du royaume de Valence, par Fr. Diago (1613):

(( Ouvrages de terre. On fabrique dans le royaume différentes choses qui sont très-renommées à cause de leur grande beauté, et parce qu'on ne les trouve pas ordinairement dans d'autres pays : parmi ces choses figurent les faïences ordinaires qui se font à Paterna et à Carcre, telles que les vases, pots, écuelles, carreaux de revêtement et tuiles - ; mais il faut citer

1 . Escolano, « Historia de la insigne y coronada ciudad y reyno de Valencia », Valence, 1610, in-folio.

«... Y senaladamente la obra de Manizas se haze con tanta hermosiira y lindeza, que en recambio de la que Italia nos imbia de Pisa, le imbianos nosotros en vaxeles cargados la de Manizas.

2. Les Uiiles dont parle Diago sont de forme concave, de grande dimension, et à reflots de cuivre rouge très-brillants; il n'est pas probable qu'on en ait fabriqué très-anciennement, car on n'en voit pas sur des édifices antérieurs au xvir siècle: la coupole de l'église

d'une manière spéciale parmi ces faïences celle de Manisès, «si bien dorée», et peinte avec tant d'art, qu'elle a séduit (« enamorado ») le monde entier : à tel point que « le pape, les cardinaux et les princes » envoient ici leurs commandes, admirant qu'avec de simple terre on puisse faire quelque chose d'aussi exquis^ » .

Les extraits que je viens de rapporter peuvent donner une idée de l'importance que la fabrication de la faïence à reflets métalliques avait prise dans le royaume de Valence, et principalement à Manisès, qui en était le centre le plus important.

L'expulsion des Morisques, ordonnée par Philippe III (1610), porta un coup fatal à l'industrie espagnole, comme plus tard, en France, la révocation de l'édit de Nantes priva notre pays d'un grand nombre de familles industrieuses.

Les Morisques, auxquels on donnait aussi les noms de « Tagarinos » , ou u cristianos nuevos » , chrétiens nouveaux , étaient très-nombreux dans le royaume de Valence : six cent mille, disent des auteurs contemporains. Avant de quitter pour jamais leurs foyers, ils

de Manisès en est entièrement couverte; j'en ai remarqué aussi sur plusieurs églises de Valence. On peut voir de ces tuiles au musée de Sèvres.

i, Fr. Diago, « Anales del reyno de Valencia ». Valence, 1613, in-4''.

«... Y en especial la obra de Manizes tan dorada, y pintada con tanta arte, que ya ha enamorado a todo el mundo, de suerte que el Papa, los cardenales, y Principes embian por ella, con admiracion de que de tierra se pueda hazer cosa tan prima ».

se défendirent courageusement dans les montagnes qu'on aperçoit de Valence, et ceux qui ne périrent pas dans les combats furent embarqués pour différents pays, sauf un sixième d'entre eux, qu'on garda dans la plupart des villages, pour ne pas dépeupler entièrement le pays^.

Cette barbare expulsion ne manqua pas d'apologistes, comme en font foi une vingtaine d'ouvrages du temps. Un de ces ouvrages, par le licencié P. Aznar DE Cardona^, nous apprend qu'un grand nombre de Morisques étaient artisans, et, parmi les métiers qu'ils exerçaient, il cite celui de potiers <( olleros » : ce fait explique très -bien le caractère moresque que les faïences valenciennes ont conservé si longtemps, et si quelque chose doit nous surprendre, c'est que ce caractère n'ait pas disparu plus complètement au xvi" siècle, où les Morisques étaient déjà si rigoureusement persécutés : ces persécutions tendaient à effacer, par tous les moyens possibles, ce que les mœurs et les traditions avaient conservé de moresque.

Ainsi une pragmatique royale^, du 17 novembre

1. La Real Academia de la historia, de Madrid, a mis au concours, il y a peu de temps, un ouvrage sur la condition des Morisques, et les conséquences de leur expulsion; quoique aucun de ces ouvrages n'ait été jugé digne du prix, l'Académie en a publié un, qui contient des détails très-curieux.

2. P. Aznar de Gardona, « Espulsion justificada de los Moriscos, etc. )). Huesca, 1612, in-8°.

3. Citée par Conde, « Historia de los Arabes en Espana ». Madrid, 1820, in-4«.

1566, porte défense aux Morisques de parler, de lire, d'écrire l'arabe soit dans leurs maisons, soit au dehors, publiquement ou secrètement ; défense de porter des vêtements qui rappellent ceux des Mores ; défense aux femmes de sortir voilées ; défense d'avoir des maisons de bains, ordre de démolir ou de supprimer celles existantes ; défense de chanter des « leylas » ou ((zambras))^ au son des instruments, et de danser à la morisque; défense de conserver des livres écrits en langue arabe; défense aux ouvriers et artisans de « travailler à la morisque. »

En outre, l'inquisition, qui sévissait alors avec . la plus grande rigueur, obligeait chacun à dénoncer les Morisques qui enfreindraient ces défenses. Néanmoins ils conservaient l'esprit de leur ancienne nationalité, ne se mariant qu'entre eux et gardant leur religion, comme le montre ce passage d'un manuscrit de 1608: ((Malgré les rigueurs de l'inquisition, les Morisques restent mahométans dans le cœur, et , il est bien rare d'en rencontrer un qui se convertisse de bonne foi 2. »

1 . On appelait ainsi des airs de danse qu'on chantait au son des instruments. Malgré les défenses, cet usage s'est conservé en Espagne, principalement dans les provinces méridionales.

2. Cité par M. de Circourt dans son « Histoire des Mores et Morisque? )).

11 m'a semblé utile d'entrer dans ces détails sur la , condition des Morisques d'Espagne; car la connaissance de la vie privée d'un peuple sert beaucoup à l'étude de ses arts et de son industrie : c'est ainsi que je vais essayer de montrer que certaines pièces peuvent être attribuées aux fabriques du royaume de Valence.

Je citerai d'abord quelques plats qu'on rencontre quelquefois, avec cette inscription placée circulairement :

(( In principio erat Verbum, et Verbum erat apud Deum. ))

On sait que c'est le commencement de l'évangile selon saint Jean ; or, saint Jean l'Évangéliste est particulièrement vénéré à Valence depuis un temps immémorial, et les paroles que je viens de citer y étaient populaires dès le moyen âge : le mot «verb» figure dans les anciens proverbes en dialecte valencien, et le

<( Verbe» figurait aussi dans les plus anciennes processions religieuses, par exemple dans celles du « corpus Christi,)) qui étaient, dit Marineo Sigulo, en 1517, si dévotes et si bien ordonnées, « tan devotas y bien ordenadas * . »

J'ai assisté, à Valence, à ces cérémonies, qui sont restées ce qu'elles étaient au moyen âge, et j'y ai vu figurer l'oiseau emblématique de saint Jean, l'aigle, au milieu d'un long défilé de personnages empruntés tantôt à la Bible, tantôt à la mythologie, etc., tels que Noé, Pluton et l'immaculée Conception.

J'ai conservé le programme explicatif de la fête, qu'on vend dans les rues,- et je vois, parmi les gravures qui l'ornent, un grand aigle couronné et enrubanné. «Ledit aigle», ainsi s'exprime le programme, (i porte dans son bec une banderole qui s'étend d'une aile à l'autre, et sur laquelle se lit cette devise :

« In principio erat Verbum, et Verbum erat, etc. »

J'ai remarqué, sur un beau plat à reflets d'or, avec ornements en bleu, faisant partie de la collection du prince Soltykoff, un grand aigle, qui n'est pas un emblème héraldique; car, au lieu de figurer dans un écusson d'armoirie, il occupe presque toute la surface du plat : c'est donc vraisemblablement l'aigle de saint Jean, et ce plat serait aussi de la fabrique de Valence.

Il est probable que cette fabrique a du imiter les

1. Marineo Siculo, ouvrage déjà cité, sur les choses mémorribles d'Espagne.

HISPANO-MORESQUES. d1

ornements bleus des faïences de Malaga, et on pourrait aussi lui attribuer ces belles pièces avec reflets d'or et décors en bleu, qui offrent à la fois des animaux fantastiques de style moresque et des inscriptions en caractères gothiques du xv^ siècle.

Je citerai comme exemple un plat que j'ai vu au British Muséum : le centre est orné d'une espèce de daim ou antilope fantastique, en bleu ; au centre du plat se lit cette inscription en lettres gothiques :

«Senta (sic) Catalina, guarda nos. »

«Sainte Catherine, protégez nous »

J'ai vu un autre plat portant, en caractères de la même époque, cette devise en espagnol :

«Toda gracia nos fallece, mientras que alba no amanesse. »

« Toute grâce nous manque tant que l'aube ne brille pas. »

C'est probablement quelque dicton du temps faisant allusion à la lumière dont ces faïences ont besoin pour faire valoir leurs reflets.

Il est très-rare de rencontrer des pièces hispanomoresques portant des inscriptions en espagnol. Je citerai encore celle-ci, qui m'a été signalée par M. Louis Carrand :

« No es muy »

C'est peut-être le commencement d'une devise dans le genre du « nec pluribus impar » .

1. [1 y a encore à Valence i'église et la place de Santa-Catalina, qui datent du moyen âge.

Au commencement du xvir siècle, les faïences valenciennes avaient à peu près perdu tout caractère moresque; il devait en être ainsi à la suite de l'expulsion des Morisques en 1610. De cette époque date la décadence des faïences et l'emploi exclusif des reflets de cuivre rouge. Quelques pièces, assez belles au point de vue décoratif, peuvent cependant être citées. 11 y a, au musée de Gluny, plusieurs spécimens de ce genre de fabrication : ce sont de trèsgrands plats (n°* 2070 et suivants) décorés de personnages portant le costume de la première moitié du xvii^ siècle ; au centre, on voit un écusson d'armoirie (( bandé d'argent et d'azur de six pièces » , surmonté du chapeau de cardinal ; le reste de ces plats est occupé par des oiseaux chimériques, des feuillages et des enroulements d'un travail grossier, mais d'un beau reflet de cuivre rouge.

Parmi les vases de la même époque, les plus élégants sont ceux dont la panse, à peu près sphérique, est surmontée d'un col étranglé et d'un goulot large et surélevé, accompagné de deux petites anses. Ces vases sont ordinairement d'assez petite dimension ; cependant j'en possède un de 50 centimètres de haut: il a son couvercle, ce qui se rencontre trèsrarement ; il présente la même armoirie que les grands plats du musée de Gluny, et .devait faire partie du même service. C'est, sans aucun doute, de faïences de ce genre que veut parler Escolano, quand il dit que les papes, les cardinaux et les prin-

inSPANO-MORESQUES. 43

ces italiens envoyaient leurs commandes à Manisès.

A partir du xvii^ siècle, la fabrication de la faïence à reflets métalliques, sans cesser entièrement dans le royaume de Valence, va toujours en décroissant; on peut suivre cette décadence en examinant encore deux vases du musée de Cluny, de forme cylindro-conique très-allongée, et entourés d'enroulements grossiers ; on les appelle atarros» en Espagne, et on les voit quelquefois représentés, dans les a bodegones » , ou natures mortes, de Menendez ^.

Je citerai, pour en finir, un bénitier qu'a remarqué M. J.-G. RoBiNSON : « Ce bénitier, » dit-il, » esta reflets cuivreux; ses décors, composés de têtes de chérubins et d'enroulements, sont de style arococo. »

Un voyageur anglais, Talbot Dillon, donne la description des faïences qu'on faisait encore à Manisès en 1780. « A deux lieues environ de Valence est un joli village qu'on appelle «Manisès», composé de quatre rues; les habitants, potiers pour la plupart, fabriquent une belle faïence de couleur cuivreuse et ornée de dorures ; les gens de la contrée l'emploient à la fois pour l'ornement et pour les usages domestiques ; elle est faite d'une terre argileuse fort semblable, pour la qualité comme pour la couleur, à celle de Valence 2.»

En 1801, Fischer, voyageur allemand, mentionne

1. N° 111 (lu Musée de Madrid. Luis de Menendez, fort connu en Espagne comme peintre de natures mortes, naquit en 1716 et mourut en 1780.

2. Talltol Dillon, u Tra\els Ihrough Spain ». London, 1780, in-4''.

encore les « plats ornés de figures dorées», qu'on faisait près de Valence ^.

Enfin, cette fabrication n'a pas cessé à Manisès ; mais il est vrai qu'elle est réduite à sa plus simple expression, car elle n'a plus qu'un seul représentant. Il n'y a pas longtemps, ayant remarqué à Valence, chez un faïencier, quelques pièces à reflets cuivreux, je demandai où elles se fabriquaient, et, ayant appris que c'était à «Manisès», je pris une «tartana» et m'y fis conduire.

Après avoir traversé, pendant une heure, la fertile «huerta», j'aperçus, au milieu de la verdure, la coupole de l'église de Manisès, dont un soleil ardent faisait briller du plus vif éclat les tuiles à reflets de cuivre. Peu de temps après, j'étais chez le fabricant d'((obra dorada», d'ouvrage doré, comme on dit à Valence. Ce fabricant est un simple « posadero » du nom de « Jayme Gassans», qui fait de la faïence à moments perdus, quand sa modeste auberge manque de voyageurs. Son outillage est des plus simples : un tour et un four de petite dimension. Sa femme est spécialement chargée de la décoration des pièces, qui sont, pour la plupart, des tasses, des assiettes et quelques vases de fantaisie, ordinairement d'un reflet cuivreux assez terne, et qui se vendent quelques sous, sauf les tasses, dont les reflets sont les plus réussis , parce qu'on les emploie pour juger de la qualité du vin, qui

i. Fischer, « Description de Valence », Paris, 1804, in-8°.

laisse plus ou moins voir le fond de la tasse, suivant son degré de limpidité.

Voilà où en est aujourd'hui la fabrique de Manisès î

FABRIQES DE BARCELONE, MURCIE, MORVIEDRO^ TOLEDE, ETC.

On vient de voir que la fabrique de Malaga était la plus ancienne, et celle de Valence la plus importante. Cependant les faïences à reflets métalliques se faisaient aussi dans d'autres parties de l'Espagne; mais ces fabriques étaient moins considérables, et il est trèsprobable que, vers la fin du xvf siècle, elles avaient complètement cessé d'exister.

J'ai déjà cité un décret du conseil municipal de Barcelone, daté de 1528, relatif aux faïences fabriquées dans cette ville, et qu'on expédiait en Sicile ; mais on en faisait plus anciennement encore, puisque Hiero- NYMUS Paulls, de Barcelone, écrivant, en ïlidi, h son ami Paulls Pompilils, qui résidait à Rome, vante, parmi ce que sa ville produisait de remarquable, la

IHSPANO-MORESQUES. 47

(( vaisselle de faïence, depuis longtemps estimée et recherchée à Rome même ^. )>

Je rappellerai également le passage de la (( Ghorographie » de Barreyros, qui met les faïences de Barcelone au-dessus de celles de Valence.

Il me reste à parler de trois autres villes où, suivant Marineo SicuLO,on faisait, en 1517, des faïences à reflets métalliques ; ce sont : Murcie, Morviedro et Tolède. Je traduis le passage relatif à ces trois villes, et dont j'ai déjà donné le texte original ; on va voir qu'il mentionne encore d'autres localités, mais sur lesquelles il n'est pas assez explicite pour qu'on puisse déterminer avec certitude le genre de faïence qu'elles fabriquaient.

Voici comment s'exprime Marineo Siculo, après avoir parlé des faïences de Valence, « si belles et si bien dorées: »

(( On en fait également à Murcie de fort belles, du même travail (desta misma arte).

«A Morviedro et à Tolède, on fait et travaille beaucoup de faïences très-solides, les unes blanches, ({uelques-unes vertes , et beaucoup de faïence jaune « qui paraît dorée (que paresce dorado) ; » celles-ci sont pour l'usage, car les plus estimées sont celles émaillées de blanc.

(( A Talavera, on fait et travaille un très-excellent émail blanc et vert, lequel est très-délicat, et subti-

1. llieronymi Pauli Barcinonensis, apud Schott, « Hispania illustrata », tome m. Cité par Capmany.

lement fait, et on fait aussi beaucoup de vaisselles de différents genres^.

(( A Malaga, on en fait également de très-belles, ainsi qu'à Jaën, où se font de bonnes vaisselles de différents genres; mais à TerueP on en fait d'excellentes et plus belles que les autres » .

Comme je le disais plus haut, ces fabriques ne paraissent avoir eu ni une longue durée, ni une grande importance ; c'est pourquoi je ne crois pas qu'il soit possible de leur attribuer aucune pièce connue , comme j'ai essayé de le faire pour celles de Malaga, de Majorque et de Valence.

^. Il y a en Espagne plusieurs villes du nom de Talavera ; celle dont parle Marineo Siculo est Talavera de la Reyna, située dans la Nouvelle-Gastille, à peu de distance de Tolède. La fabrication de la faïence, qui y est très-ancienne, prit une très-grande extension pendant le xviii* siècle. En Espagne on appelle la faïence : du TalaverUj, comme en Angleterre on dit : du Delfl.

% Ville d'Aragon, sur la limite du royaume de Valence.

IIISPxiNO-MORESQUES.

Les documents que je viens de rapporter démontrent, je l'espère, d'une manière irréfutable, que les faïences dont j'essaye de faire l'histoire sont bien d'origine espagnole. Je ne crois même pas qu'aucune faïence de ce genre ait été faite en Italie ; en effet, les fabriques italiennes sont trop connues aujourd'hui et trop bien classées, pour qu'on puisse attribuer à aucune d'elles les faïences à reflets métalliques de style moresque.

Cependant je dois mentionner ici certaines faïences d'un genre tout particulier, auxquelles on a donné le nom de « siculo-arabes » ou a siculo-moresques » : ce sont ordinairement des vases dont la forme rappelle le goût oriental ; l'émail, entièrement bleu, est couvert d'ornements vermiculés à reflets auréo-cuivreux, souvent très-vifs ; quant à la pâte, elle est en général plus blanche et plus serrée que celle des faïences hispanomoresques. Si ces pièces, qu'on attribue à la fabrique de Galata-Girone, sont réellement originaires de Sicile, à quelle époque y ont-elles été fabriquées? On ne

supposera pas que ce soit sous la domination arabe ; ce serait remonter un peu loin, puisqu'elle cessa en

On dit, il est vrai, que ces faïences se trouvent ordinairement en Sicile ; mais cela ne prouve pas qu'elles y ont été fabriquées, puisqu'on y en rencontre également de celles dont j'ai démontré l'origine espagnole. Attendons , pour décider la question , des documents positifs.

Parlerai-je maintenant , pour revenir aux faïences hispano-moresques, de diverses opinions qu'on a émises sur leur origine?

A la suite d'une réimpression récente de l'histoire des peintures sur majolique de Passeri^, cette question a été agitée, sinon résolue, par M. Delange, qui finit cependant par pencher vers une origine italienne.

« Il y a deux opinions contraires , dit M. Delange : l'une, qui attribue ces faïences aux fabriques espagnoles; l'autre, qui les donne aux fabriques italiennes. » Puis il cite une troisième opinion, qui viendrait rétablir l'équilibre entre les deux autres , ou plutôt les fondre en une seule. Les partisans de cette troisième hypothèse, tout en reconnaissant que les Mores d'Espagne ont fait des faïences émaillées, et en accordant que le vase de l'Alhambra n'ait pas été fait en Itahe, disent que ces Mores, persécutés par Ferdinand le Catholique, s'expatrièrent et, trouvant dans les États de Saint-

1. « Historia délie pitture in majolica.., », descritta da Giamb. Passeri. Pesaro, 1857, in-8'>.

Pierre plus de tolérance que chez leurs vainqueurs, s'y établirent et y apportèrent leur industrie. Et si les bassins de terre vernissée , qu'on voit sur beaucoup d'églises d'Italie, n'ont pas été tous rapportés par les Pisans, ils pourraient être sortis des fabriques moresques établies en Italie.

« Voilà, ajoute M. Delange, comment s'expliquent naturellement Tétymologie du mot « majolica » , et la grande quantité de faïences de style moresque trouvées en Italie , tandis qu'on n'en rencontre point en Espagne; et puis l'Italie, pour favoriser la fabrication nationale, empêchait ou entravait l'introduction des produits étrangers ». — Je crois avoir suffisamment prouvé que, bien au contraire, les fabriques espagnoles expédièrent en Italie, depuis le xv' jusqu'au xvir siècle , de nombreux chargements de faïences.

Quant à la rareté des faïences hispano-moresques en Espagne même, c'est un fait qu'il faut bien reconnaître, et je dois dire que, dans plusieurs voyages h travers ce pays, j'en ai à peine aperçu quelques-unes. Mais est-il si difficile d'expliquer cette rareté? J'ai cité des ordonnances qui , vers la fin du xvi' siècle , défendaient sévèrement la fabrication et la possession d'objets ayant un caractère moresque. Or, on sait que beaucoup des faïences en question ont, non-seulement des ornements moresques, mais quelquefois des caractères arabes; et on peut croire que beaucoup de personnes aimèrent mieux les détruire que de s'exposer aux terribles soupçons de l'inquisition.

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