Lenormant : La magie chez les Chaldéens, p
3. Un degré plus élevé de philosophie est représenté par les essais d’explication rationnelle de l’origine des maladies. Nous devons considérer comme telles les croyances d’après lesquelles la cause de la maladie résiderait dans un changement de position ou dans la disparition d’une des parties du corps ; dans la pénétration d’une substance étrangère ou même d’un animal, dans l’économie. Ainsi, à l’île d’Eétar (archipel malais, au nord de Timor), l’épilepsie est produite par la présence d’un oiseau dans la tête du malade; aux îles voisines de Tanembar et de Timorlao, le même oiseau provoque les maladies mentales.
4. Schweinfurth : Im Herzen von Afrika. Leipzig, 1874, p. 36o, 3Gi.
« Pour guérir le malade, on appela le coïour (médecin primitif). Son incantation débuta de manière à ébranler le système nerveux le plus robuste. C’était du reste, cette puissance qui avait fait sa réputation de médecin. D’une voix perçante, rappelant assez exactement le cri d’une poule effrayée, mais avec une force mille fois plus grande, le magicien commença l’exorcisme qui se divisa en plusieurs parties. Le premier acte ne dura pas moins de deux heures. Ce prélude était nécessaire pour intimider l’esprit.
« La ventriloquie entra ensuite en scène et alors s’établit un dialogue entre le coïour et le démon qui possédait le malade. Ce dialogue fut un interrogatoire dans lequel le sorcier demanda au mauvais esprit comment il s’appelait, depuis combien de temps il avait pris possession de l’homme, d’où il venait, quelle était son espèce, son origine, sa parenté? Après avoir ainsi questionné l'esprit pendant plus d’une heure et s’être fait donner tous les renseignements dont il avait besoin, le coïour se précipita vers la forêt, d’où il rapporta une herbe ou une racine qui en effet contribue souvent à la guérison. »
Une caractéristique parfaite de la médecine primitive, surtout chez les peuples assez développés à cet égard, nous est donnée parle voyageur italien Modigliani (i), dans sa monographie sur l’île de Nias, située près de l’île de Sumatra. Il traite seulement des Niassais, mais toutes les doctrines de la médecine primitive y sont conténues.
Cette population possède des connaissances médicales et chirurgicales assez étendues. Elle se sert de feuilles de papaï et de la plante sivaï contre les vers chez les enfants. Elle guérit la diarrhée à l’aide de décoctions efficaces, elle connaît l’emploi des ventouses, et traite les fractures des os
:. Ua viaçgio a Nias. Turin, 1894, p. 189-19.5.
d’une façon très louable. Il y a parmi les Niassais des spécialistes qui s’occupent exclusivement de cette partie de ta chirurg-ie, ils remettent les os dans leur position normale à l’aide des procédés employés aussi chez nous ; ils enduisent ensuite d’huile le membre fracturé et l’immobilisent en l’enveloppant dans une écorce fine, mais très résistante. Ceci fait, ils l’engag-ent dans un tronc de bananier excavé, précaution fort importante, car la fraîcheur que donne ce tronc apaise la douleur. Ils ont soin de le changer plusieurs fois par jour, jusqu’à ce que les douleurs aiguës aient disparu. Au bout de quatre semaines, on enlève tout appareil.
Ainsi donc, en maintes circonstances, on procède à l’île de Nias d’une façon rationnelle; néanmoins, les anciennes idées n’y ont pas perdu tout crédit. Contre les maux de dents, on applique des feuilles de banane cuites, ou bien on offre des sacrifices à l’esprit Siraha Dolimebo. Dans d’autres maladies, on emploie les procédés tout à fait semblables à ceux des Dinkas. L’éré, qui correspond au coïour dinka, cherche d'abord à persuader à l’esprit de la maladie de quitter le malade, puis il essaie de le chasser en appelant à son secours son protecteur, l’esprit Bêla. Du reste, en général, les maladies sont attribuées à des esprits et si la guérison survient, c’est que le tapage qu’on a fait et la force d’un autre esprit auquel on s’est adressé les ont obligés à se sauver.
Modigliani énumère la plupart de ces esprits guérisseurs; ainsi, le Tombai Zaniré guérit l’épilepsie, l’adou (i) Lailouva les maux des yeux, l’adou Tamahovou les maux de la gorge, l’adou Sikahiga Vomebali les maladies de l’esto-
I. Le mot adou désigne un esprit intermédiaire, moins puissant que Bêla, mais s'occupant surtout des maladies.
mac, l’adou Mbali les vertig-es, l’adou Faneg-ola mbékhoii les maladies pyrétiques.
Effrayer Fesprit est une méthode généralement employée chez les peuples primitifs. Selon le docteur Mitchell, les Iroquois combattaient même les éclipses de lune en produisant un vacarme effrayant et en brandissant leurs armes. Les incantations, dont l’existence chez le peuple des campagnes de toute l’Europe est généralement connue, ne sont qu’une variante de cette méthode. Elles étaient pratiquées dès la plus haute antiquité, et Lenormant, de même que d’autres savants, en a publié une belle collection tirée des incunables assyriens. Les personnes qui étudient Fart pourront trouver au Louvre une manifestation de cette tendance d’agir sur un esprit malveillant par la force d’un autre (i).
Telle est la médecine primitive intimement liée à la philosophie de l’homme primitif. Mais gardons-nous de n’y voir que superstition. Le coïour rapporte de la forêt une plante qui doit faciliter la guérison, les érés Niassais en connaissent même beaucoup et se servent de méthodes fort raisonnables. Donc, à travers les usages superstitieux, Fesprit humain se fraie lentement sa voie. Le livre de Bartels prouve suffisamment que la médecine des primitifs s’est développée dans un sens rationnel et qu’elle a atteint parfois un degré assez haut.
I . Il y a plus de viugt ans, ce musée a acquis la statuette assyrienne suivante : c’est l'imag-e d’un horrible démon, au corps de chien^ aux pieds d’aigle, aux bras armés de griffes de lion, avec une queue de scorpion. Sa tete est celle d un squelette demi-décharné gardant encore ses yeux et muni de cornes de chèvre ; quatre grandes ailes ouvertes complètent la divinité. Un anneau placé derrière la tête servait à la suspendre.
Dans le dos est tracée une inscription en langue accadienne qui apprend que ce personnage est un démon du vent sud-ouest et que l'image devait être placée à la porte ou à la fenêtre pour éloigner l’action funeste du simoun saharien.
Les médecins primitifs connaissent différentes plantes médicinales et, dans la chirurgie, ils se livrent à des opérations parfois très hardies, comme par exemple la laparatomie exécutée avec succès par le médecin primitif de l’Ouganda et décrite par Felkin.
Le D’’ Dutrieux dit (r) : « Les mgangas (érés), dans la région de l’Afrique orientale que j’ai traversée, guérissent à l’aide d’incantations, mais la plupart me paraissent disposer d’excellents remèdes végétaux; malheureusement, le voyageur européen leur inspire trop de défiance pour pouvoir pénétrer les secrets de leur thérapeutique. J’ai appris dans rOukimbou qu’un mganga y pratique, pour préserver de la petite vérole, l’inoculation d’un pus varioleux auquel il mélange une poudre végétale, sur laquelle je n’ai pu recueillir la moindre indication. Au dire des gens de la contrée, tous ceux qui avaient subi cette inoculation auraient été épargnés dans les dernières épidémies de variole. »
Décoctions et cataplasmes, frictions emplâtres, pommades, purgatifs et vomitifs, injections sous-cutanées, pilules, fumigations, sinapismes, hydrothérapie, massage, inoculation, se trouvent maintes fois dans le formulaire du médecin primitif.
Son éducation n’est pas négligée. Certes, dans les cas les plus primitifs, la condition capitale pour un homme qui veut devenir médecin est d’entrer en relations avec les forces surnaturelles (2). Mais bientôt l’aspirant est obligé d’ap-
2. Le Groenlandais, nous apprend Crank, qui veut devenir angekok, c’est-à-dire médecin, doit se retirer pour quelque temps en un lieu désert, afin de pouvoir, loin du monde, réfléchir sur les choses divines et demander au dieu Torngarsetka l’envoi de l’esprit Torngaka. Privé de toute société, exténué par les jeunes et par l’excitation physique, il obtient enfin cette faveur. 11 a des visions. Des esprits lui apparaissent, A par-
prendre quelles sont les plantes médicinales, où on les trouve et comment on s’en sert (i). Plus tard, il se livre à de véritables études sous l’œil vig-ilant d’un maître. Chez les Betschouanas de l’Afrique du Sud (2), l’aspirant à la médecine donne au professeur, à titre d’honoraire, une vache ou bien 4 à 7 livres sterling. L’enseignement débute par l’herborisation. Le maître conduit son disciple aux champs et à la forêt ; il lui fait connaître les différentes espèces de plantes, utiles en médecine, lui parle de l’époque de l’année où elles doivent être cueillies et enfin lui enseigne leurs propriétés. Cependant, la partie fondamentale de l’enseignement consiste dans l’explication des formules à prononcer pendant la préparation des médicaments. Des indications sur la manière de jeter les « os magiques » forment la partie terminale de cet enseignement. Certains érés de l’Inde hollandaise, les gangs de Loango, les taiphaps des Annamites, les baksas des kirgises, les mides de l’Amérique du Nord, procèdent de la même façon. Les Indiens de l’Amérique du Nord, les habitants de la partie centrale de l’île de Sumatra (d’après van Hasselt), des îles Bali (Jacobs) et de Siam (Bastian) possèdent même des manuels médicaux.
Chez les Caffres, Kropf (3) signale un examen clinique complètement analogue au nôtre.
On accorde au candidat un temps plus ou moins long afin qu’il puisse repasser les notions médicales qu’il a acquises.
tir de ce moment, il peut exercer son emploi. Il en est de même avec les « paguès » des tribus brésiliennes.
1. Dans le Gabon, les médecins les plus célèbres sont ceux qui s’isolent, demeurent quelque temps au milieu des bois et errent la nuit dans les clairières pour chercher des plantes médicinales, des raeines magiques et pour évoquer les esprits.