‹ Histoire des femmes médecinsChapitre 111 sur 181 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Une femme médecin polonaise au XVIIIe siècle

halpir

Situation et caractère de la femme polonaise. — Les Polonaises et la médecine. — La docteresse Halpir. — Son autobiographie.

Au xviiP siècle nous rencontrons encore, dans un autre pays, une femme médecin : c’est en Pologne ; et, la vie de cette doctoresse mérite d’être contée.

Jetons d’abord un regard sur la situation de la femme polonaise.

Nous la voyons respectée de tous temps ; dans la sphère

de son activité, elle est égale à l’homme. Les guerres et les exigences continues de la vie publique imposées par l’organisation républicaine de l’Etat, éloignant souvent et pour longtemps les maris du foyer familial, l’administration des biens est presque exclusivement entre ses mains. Cette circonstance développe en Pologne le type de la femm.e vaillante et énergique, de la maîtressé de maison rangée, prévoyante, remplissant son rôle avec intelligence et esprit d’initiative, inventant de nouvelles branches d’industrie et de commerce, origines de grandes fortunes.

En vêtements grossiers, un trousseau de clefs à la ceinture, elle parcourt les champs, surveille les travailleurs, compte, achète, vend, signe des contrats, soutient .des procès, expédie par les fleuves de sa patrie aux marchés européens des bateaux chargés de blé, de bois, de miel, de cire, de résine.

L’argent ainsi gagné lui sert à augmenter l’étendue des terres qu’elle défriche ; elle envoie ses fils faire leurs études à Gracovie, à Padoue, à Paris, contribuant de la sorte au développement matériel et moral du pays(i).

Les libertés politiques, dont jouit l’ancienne Pologne, enfantent le besoin de fréquentes réunions et délibérations. La femme y gagne de s’habituer à la vie de société et de prendre intérêt à la chose publique qu’elle connaît ainsi, et que, souvent, elle affectionne chaleureusement. Quoique elle ne prenne pas une part immédiate aux graves affaires qui incombent à l’activité masculine, ces affaires occupent à plus d’un égard sa pensée, son cœur, son imagination, elles l’obligent à sortir à tout instant des étroites limites de son ménage et de son subjectivisme. Ainsi a surgi toute une série d’ardentes et parfois héroïques amantes de la patrie.

I. Madame E. Orzeszko (1. Ojechko) ; La femme polonaise. Revue des Revues iSgy, ler août,

Au xviiie siècle, le roi Jean Sobieski, le défenseur de Vienne, en écrivant sa généalogie pour le nonce du Pape, y parlait de sa mère en ces termes : « Ma mère avait le cœur non d’une femme, mais d’un homme.

(( Les plus grands périls n’étaient rien à ses yeux. Dès notre plus tendre enfance, elle nous inculqua le plaisir de ne pas démériter de nos ancêtres en célébrant leur grand zèle et leur courage à défendre l’Eglise et la patrie, en nous faisant déchiffrer, en même temps que notre alphabet, l’épitaphe de notre aïeul :

« O quant dalce et décorum pro patria mori ! »

« Déjà après la mort de notre père, elle disait que si l’un de ses fils s’enfuyait du champ de bataille, elle ne le considérerait plus comme son enfant ; et, souvent, en nous montrant notre blason, elle nous citait la mère Spartiate qui, en envoyant ses fils à la guerre, leur répétait montrant leur bouclier : Vet cumhoc vel super hoc ! (Reviens vainqueur ou que l’on me rapporte un cadavre !) ».

C’est ce qui arriva. Marc Sobieski, l’aîné des deux frères, périt dans une bataille contre les Turcs ; Jean sauva de ITslamisme la foi et la civilisation de l’Europe.

Elisabeth Druzbacka, femme auteur de la première moitié du XVIII® siècle, a écrit beaucoup de poésies. Vous croyez sans doute que c’étaient d’amoureux soupirs, des rêveries subjectives, des romances au clair de la lune ? Pas du tout. Elle flagella dans ses satires les vices particuliers et généraux, se plaçant au point de vue de l’intérêt public et visant plutôt la société que les individus. La direction qu’elle donna à son .beau talent lui fit tort, mais elle avait ce genre poétique dans le sang, son idéal se résumait en ces trois mots : Pro publico bono ! Douée d’un beau talent poétique, ■e'ile fut encore plus citoyenne et penseuse que poétesse.

Voici, enfin un troisième profil très orig-inal, celui d’une grande dame qui fut en même temps une maîtresse de maison hors ligne, celui d’une princesse de haute lignée qui n’en manifesta pas moins des tendances réformatrices et démocratiques. C’est la princesse Anne Jablonowska, née Sapieha. Au lieu de chercher dans la capitale ou à l’étranger une existence facile et agréable, elle passa sa vie dans ses grands domaines, dont elle augmenta de beaucoup la valeur en y portant la culture et l’administration à un haut degré de perfectionnement. Elle fut aussi une réformatrice : elle émancipa les serfs établis sur ses biens, leur ouvrit des hospices et des asiles, fonda des écoles, des bibliothèques, des caisses d’épargne, jusqu’à des imprimeries. Elle écrivit plusieurs volumes sur la situation des paysans polonais et sur les moyens de relever leur niveau économique et intellectuel. Il faut considérer cette aristocrate intelligente et magnanime comme la représentante d’un nombreux groupe de femmes polonaises moins riches et moins connues.

Déjà, de ces quelques exemples, il appert que les femmes polonaises savaient apprécier la science et qu’elles se l’appropriaient avec avidité. Il faut noter ici, que c’est à une femme que la Pologne doit la restauration de l’université de Gracovie, fondée en i364 par le roi Casimir le Grand, mais tombée en déchéance après sa mort. Cette femme était la reine Hedvige (i383-i4oo).

Nous avons vu déjà au xiii® et au xiv® siècle deux femmes médecins polonaises. Voici maintenant une étudiante à la jeune université de Gracovie.

Peu de temps après sa restauration (i4oo), un prêtre allemand Martin, depuis abbé du couvent des Ecossais à Vienne, note le fait suivant :

« A ce moment, parmi les étudiants, il y en avait un qui

se disting-uait particulièrement par ses talents et son zèle. On découvrit que c’était une jeune fille. La faculté en fut scandalisée, car c’était un crime que d’échanger les vêtements féminins contre ceux d’un homme. La jeune fille'fut mandée devant le tribunal ecclésiastique. Quand on lui demanda quel était le mobile de son crime, elle répondit : l’amour de la science. Ses collègues ne purent que témoigner en faveur de la jeune étudiante, qui, consacrée avec enthousiasme à ses études, donnait à tous le bon exemple..

Impressionnés par cet aveu, les juges se montrèrent cléments et la condamnèrent seulement à la réclusion dans dans un couvent, où elle vécut depuis comme institutrice des nonnes et dont elle devint plus tard supérieure (i).

Quand, au xvi® siècle, éclata la réforme, les femmes polonaises prirent une part très active à ce grand mouvement.

Les auteurs contemporains mentionnent certaines femmes qui, dans les temples et même dans les réunions de famille, prêchent et interprètent les Evangiles. Les Polonaises du XVI® siècle possédaient une intelligence assez éveillée et un courage assez soutenu pour prendre une grande part, non seulement au mouvement protestant importé d’Allemagne ; mais encore, aux agissements d’une secte très intéressante qui se créa sur le sol polonais et fut l’expression d’une certaine direction de la pensée polonaise pendant un siècle entier. Ôn l’appela du nom de son fondateur, le socinianisme. Peu de personnes savent en Europe que c’est de cette production de la pensée religieuse en Pologne que tinrent leur origine les sectes, aujourd’hui universellement répandues en Angleterre et en Amérique, des unitariens, des anti-trinitariens et des anabaptistes.

I. Z milosci do nauki (Par amour de la science), in « Ster » 1897 no 22. Le document en question se trouve aux archives de la bibliothèque impériale de Vienne, sous le titre « Dialogus historicus Martini abbatis Scotorum Viennae Austriae » ,

Les sôciniens poussaient très loin la critique des dogmes : ils niaient le symbole de la Trinité et la divinité du Christ et n’envisageaient le baptême que comme une cérémonie commémorative qui méritait d’être conservée. Mais leur éthique était strictement évangélique et leurs principes sociaux avaient un caractère tellement démocratique que les philosophes et les législateurs français n’en formulèrent de pareils qu’à la fin du xviii® siècle. Or, au milieu du XVI® siècle ou au commencement du xviF siècle, nombre de Polonaises s’affilièrent à cette secte, diamétralement opposée aux croyances et aux règles alors le plus généralement répandues, et furent même martyres de leurs convictions.

Tout ce que nous avons dit nous servira pour expliquer plusieurs particularités dans là vie de la femme médecin polonaise dont nous voulons parler : Mme Halpir. Son caractère énergique et indépendant, son ardeur pour la science, enfin la reconnaissance que lui voua la république polonaise nous seront ainsi plus compréhensible. Personne ne lui contestait le droit d’exercer, elle ne songeait même pas à en demander la permission, tant l’opinion publique et la loi étaient loin de chicaner une femme médecin.

D’ailleurs, l’exercice de la médecine par les femmes était en Pologne chose ordinaire. Une des occupations principales de la femme polonaise était de soigner les malades.

Après les médicae de Posnanie et de Gracovie nous voyons au XV® siècle la reine Hedvige dont un des passe-temps était •de visiter les malades, de les panser, de leur préparer des médicaments. Sa belle-fille, la duchesse Anne s’intéressait aussi à la médecine (i). Plus tard au xviii® siècle ce sont d’après l’historien polonais Kubala, surtout les femmes qui savent combattre avec succès la peste. Pendant la terrible

Page 1