I. Vita ducissae Annae
invasion de la Mort noire en i652 elles luttèrent vaillamment contre ce fléau :
« Grâce aux femmes on observait dans les maisons de la noblesse et de la bourgeoisie aisée les prescriptions d’antisepsie de ce temps : on nettoyait l’air en brûlant du camphre, du vinaigre, des encens et des parfums ; on jonchait les huttes et les palais d’herbes odorantes et de feuilles de saule, on arrosait les parois de vinaigre.
« Pour se préserver de la maladie, on employait la thériaque de Venise, on faisait boire à tous des infusions d’épices. Enfin dès les premiers symptômes on procédait aux purgations énergiques ; en outre, les dames se servaient de pilules de Rufus, de la Colus armena, du benzoare, du scodriurn, et de préparations de différentes plantes du pays)))(i).
Des femmes médecins attitrées se trouvaient-elles parmi ces dames dont chacune avait une pharmacie domestique ? Nous ne saurions y répondre affirmativement ; avant Mme la doctoresse Halpir nous n’en avons pas rencontré. Mais il se peut que les documents et les mémoires nous en révèlent encore, comme cela est arrivé tout récemment avec Mme Halpir.
C’est à l’historien polonais, M. Glatman, qu’on doit la découverte de l’autobiographie manuscrite de cette doctoresse. Dans la revue de Lemberg intitulée : Przewodnik naukowy (Guide scientifique), il en a donné une analyse assez étendue, tout en présentant l’auteur de l’autobiographie sous une lumière plutôt fâcheuse. Pourquoi ? parce qu’il ne veut pas que la femme étudie...
Ceci nous a imposé le devoir d’étudier le manuscrit (2)
1 , Kubala : Czarna smierc (La Mort noire) in Szkice hisloryczne (Esquisses historiques) Lemberg, i88j, t. I, p. i5q.
2. Il se trouve à la Bibliothèque des princes. Czarloryski (lisez- Tcha) à Cracovie.
même, et nous ne le regrettons pas ; car, grâce à cela Mme Halpir nous apparaît sous un jour bien différent.
La doctoresse polonaise ne s’étend pas beaucoup sur sa jeunesse. Nous apprenons seulement qu’elle vit le jour en 1718, en Lithuanie au palatinat de Nowogrodek et qu’à l’âge de treize ans son père Joachim Rusiecki la maria à un oculiste allemand Jacob* Halpir. Aussitôt après les noces, les mariés partirent pour Constantinople où M. Halpir possédait une clientèle considérable.
Sa femme, douée d’une vive intelligence, devint bientôt son aide. En peu de temps elle arriva à seconder son mari dans les opérations ophtalmologiques et acquit des connaissances médicales assez étendues.
Son habileté s’ébruita et la clientèle commença à affluer chez elle. La jeune femme considérait toutefois son éducation médicale comme incomplète et demandait toujours dans les cas douteux des conseils à son niari. Mais, ses succès excitèrent déjà Fenvie de plusieurs de ses confrères; et ici se place un incident bien caractéristique.
Quelque temps après son retour à Constantinople, le docteur Halpir fut appelé auprès d’un haut fonctionnaire turc. C’était un « tchaouche » atteint depuis sept ans d’une cataracte et de parésie des membres. Il promit au docteur cinq cents lèves dans le cas de guérison.
Le sort fut propice au docteur étranger ; peu de temps après son intervention, le tchaouche pouvait lui-même «lire, écrire et marcher sans canne )^.
Dès que le bruit de sa guérison se répandit, le sultan Mahomed, manda Halpir chez lui, le remercia d’avoir rendu la santé à son fidèle serviteur et lui fit des cadeaux magnifiques. Son nom devint célèbre.
Mais, quelque temps après, il advint que son malade, Mélauie Lipinska 13
leqü^l achévâit ie traitement et prenait encore des médicaments, mourut subitement. Le cas était d’autant plus terrible que la mort suivit l’ingestion d’une potion que Halpir lui avait prescrite. Une fureur sans nom s’empara dé la famille du tchaouche. Les enfants du dignitaire, persuadés' que Halpir avait empoisonné leur père menaçaient sa vie ; heureusement, il réussit à s’échapper. Un peu apaisés, ilsprésentèrent une supplique au grand vizir, Ismaïl pacha, et celui-ci condamma le docteur sans long procès à la peine de mort.
La conduite de Mme Halpir en cette circonstance montre qu’elle jouissait d'une grande présence d’esprit. Quoique atteinte elle-même en ce temps d’une grave maladie, elle se fit immédiatement transporter en palanquin chez le grand Vizir, lui remit une pétition de sa part et se rendit le lendemain chez les autres dignitaires pour les prier d’appuyer sa cause. En effet, grâce à ses démarches le Vizir commua la peine de mort en une somme à payer aux héritiers du mort, somme que ces derniers fixèrent à cinq mille lèves.
Mme Halpir ne s’arrêta pas à mi-chemin. Elle voulait élucider complètement l’histoire de la mort du tchaouche. A force de demander elle apprit que la potion avait été préparée chez tel pharmacien. Elle continua ses investigations et réussit à découvrir qu’au moment où on préparait la potion, un médecin israélite du nom de Jonseca se trouvait dans l’officine. Plein de haine envers Halpir, il avait profité d’un moment où le pharmacien avait quitté la chambre pour verser du poison dans la potion.
Voilà donc Mme Halpir qui s’adresse de nouveau au vizir. Ismaïl-Pacha élaittombé en disgrâce et un autre, Ali- Pacha, lui avait succédé.
Elle lui exposa le sujet de sa plainte et Jonseca ne tarda pas à faire des aveux. Mais Ali-Pacha était moins sangui-
naire qu’Ismaïl et voyant le repentir de Tlsraélite, il se contenta de lui ordonner de rendre à Mme Halpir la somme qu’elle avait payée aux héritiers et de lui imposer en outre une forte amende pécuniaire.
Il s’ensuivit une nouvelle veng-eance de Jonseca.
Toujours haineux, il se rendit chez Hakim-pacha, chef des médecins de l’empire turc, et le pria de défendre à Mme Halpir de traiter les malades. Ce qui fut fait, on lui permit seulement de s’occuper de l’ophtalmologie. Et encore, les malades ne devaient-ils appartenir qu’au sexe féminin.
La doctoresse polonaise obéit, mais bientôt on s’adressa de nouveau à elle dans des cas relevant de la médecine interne. Le gendre d’un tchaouche atteint de lithiase rénale l’appela. Au moment où Mme Halpir vint le voir il souffrait d’une rétention d’urine depuis cinq jours. Une heureuse application du traitement copahivique sauva le patient ; après l’ingestion d’une dose de baume de copahu la pierre -se fraya le chemin au dehors, une débâcle d’urine sanguinolente suivit et une amélioration immédiate se produisit. Les emplâtres et les Lains achevèrent la guérison.
Ce cas eut de très heureuses conséquences pour Mme Halpir. Le patient la combla de dons^ et en sa qualité d’employé à la cour du sultan, la recommanda au chef des janissaires. De nouveau, réception cordiale. « Le chef des janissaires, me reçut de la façon des plus polies, il fit brûler de l’encens dans la salle de réception, puis on apporta du café, du tabac, de l’eau rosée. Il me remercia aussi chaleureusement d’avoir guéri son employé et me fit cadeau d’un chibouk en argent d’une valeur de vingt-cinq lèves, d’une bassine on argent, de douze coupes en même métal et de douze tasses ».
Au surplus, il lui donna une lettre pour Hakim-pacha.
« Il m'y louait beaucoup et le priait de me donner le testir, c’est-à-dire une patente qui me permettrait de traiter à Constantinople tout le monde sans distinction de sexe. Dans ladite lettre son excellence l’aga des janissaires déclara en outre que j’étais son médecin particulier. Il me jfit accompagner d’un de ses serviteurs les plus dévoués et lui recommanda de remettre la lettre au pacha et de corroborer oralement ce qui était écrit ».
Hâtons-nous d’ajouter que Hakim-pacha était un médecin français lequel, après s'être fixé à Constantinople, avait embrassé l’islamisme. Quand il eut lu la missive il changea d’humeur et dit à la jeune femme :
— Je vois que tu es une femme et encore toute jeune; cependant les études médicales demandent même aux hommes beaucoup de temps. Comment donc as-tu appris cette discipline ?
— Dieu aidant et à force de travailler, je l’ai apprise dans le délai de plusieurs années chez mon mari. D’ailleurs, il me semble que j’ai fourni assez de preuves de mes connaissances. Il n’y a pas longtemps j’ai guéri un malade qui était atteint de la cécité depuis vingt ans.
— Bon, répondit le français, dans ma maison demeure une vieille femme qui a été nourrice de mon fils. Elle a perdu la Vue il y a sept ans. Si tu la lui rétablis, je te donnerai le testir, et je te recommanderai moi-même aux plus grands seigneurs de la ville.
« Sur ces mots il me conduisit dans la chambre où était cette femme aveugle et je pris sur moi de la guérir. Dieu m’aida, je lui rendis la vue d’une façon des plus parfaites en quarante jours de traitement ».
Ce fut l’examen pratique de Mme Halpir. Grâce à lui, elle devint doctoresse attitrée. Hakim-pacha dut même lui reconnaître une intelligence au-dessus de la moyenne, puis-
que peu après il lui envoyait un malade qui occupait une haute position et dont la guérison pouvait avoir un retentissement considérable. C’était un imam (prêtre musulman) attaché à la cour impériale, doué de toutes les vertus et d’une grande beauté physique, en outre favori du sultan. Une éruption pustuleuse couvrait son corps et l’obligeait à rester cantonné dans son appartement. Tout en consultant sa propre expérience et en ayant recours au savoir de son mari, Mme Halpir guérit l’imam.
La voilà donc sur le chemin de la gloire. Dès lors le médecin français l’entoura de sa sollicitude : les Turcs n’aimant pas beaucoup appeler les médecins du sexe masculin auprès de leurs femmes, il lui procura une clientèle considérable parmi les grands de la cour. Et pour qu’elle fût plus près du palais du sultan, il lui acheta une des maisons qui avoisinaient le quartier impérial et lui fit don d’une pharmacie. .
Au milieu de ses nombreux succès Mme Halpir tomba malade et ne se rétablit qu’au bout de quelques mois. Son mari, ennuyé par la longueur de la maladie et par les dépenses consécutives (peut-être aussi un peu jaloux de la renommée médicale de sa femme) la quitta, elle et sa fillette Constance âgée de deux ans. Il partit emportant avec lui l’argent du ménage et ne laissant aux siens qu’une petite somme déposée chez un de ses amis.
Abandonnée et privée de fortune, épuisée par la maladie et les chagrins, la jeune Polonaise ne s’abandonna pas au désespoir et se décida à retourner dans sa patrie.
Ce retour de Mme Halpir est aussi plein d’imprévu que son séjour à Constantinople.
Accompagnée d'un vieux Tartare, qui connaissait un peu le polonais, Mme Halpir prit la route d’Andrinople. Sa bourse était presque vide, sans le secours de quelques amis
turcs la pauvre femme n’aurait pas pu payer la voiture. Baignée de pleurs elle entra dans la nouvelle ville. Pas un liard dans la poche, comment continuer le voyage et trouver de quoi vivre ?
La science médicale la sauva. Le lendemain de son arrivée elle se rendit à l’établissement des bains de vapeur. En ce temps, comme d’ailleurs aujourd’hui, les bains constituaient par excellence le lieu de réunion des dames musulmanes.
« Dans ce pays ^ nous raconte Mmé Halpir — ^ il est d’usage que les femmes qui vont au bain se parent comme, si elles allaient à leur noce. Car ici, les femmes restent enfermées et ce n’est qu’aux bains qu’elles peuvent se rendre seules, toutefois avec la permission de leurs maris, ou bien, si elles ne sont pas mariées, de leurs parents. Là, elles se rencontrent en pleine liberté, elles causent ensemble, mangent et boivent, peuvent même danser et chanter. »
Ce n’est pas pour chercher la clientèle que notre médecienne s’y rendit. Elle était encore malade et se traînait à peine. Les bains contribuèrent à son rétablissement définitif, et en même temps elle conquit l’amitié de la plupart des dames réunies.
« Ces dames richement vêtues s’approchèrent de moi, me firent beaucoup de compliments et se mirent à m’inviter chez elles, sur quoi je remerciai seigneur Jésus. Au milieu de cela une femme âgée, mère d’un cordonnier, me dit : Madame la doctoresse, venez voir mon fils, il souffre déjà depuis un an d’une dysenterie, et maintenant il est devenu poitrinaire. »
Salomée Halpir accepta l’invitation de bon cœur ef se rendit chez le cordonnier.
« Je l’ai guéri — dit-elle en terminant le récit de cet épispde — quant aux détails du traitement ce n’est pas ici le
lieu de les communiquer d’autant plus que j’ai déjà composé mon « livre médical )>,et que je vais bientôt le faire imprimer. Ils sont décrits là. En somme, il fut rétabli en 4o joursetme récompensa de son mieux. En outre, il me fournit, à moi et à mon domestique, Joseph, des chaussures et des pantoufles à profusion et me fit une telle renomrnée que beaucoup de patients riches et influents vinrent me chercher.»
Parmi les récits de quelques-uns des cas qui se présen-, tèrent à elle, il en est un bieu joli et plein de mélancolie. Il porte le titre ; Marchand israélite d’Andrinople.
Uii riche israélite de Bilig-rad avait un fils très beau et très instruit nommé Lévi. Ce jeune homme ayant atteint l’âge de vin^t ans, son père le maria avec uwe jeune fille juive. Plusieurs mois après il l’envoya à Vidine étudier les livres sacrés. Lévi y passa pn an, niais pendant ce temps sa femme qui était restée à Biligrad ne pouvant supporter cette séparation en mourut. Lévi apprit cette mort et tomba aussitôt gravenient malade. Ses pareuts le firent revenir de Vidine à Biligrad, mais ils ne purent ni jour, ni nuit, l’arracher de latombe deson épouse. Les parents se dirent que le chagrin allait lui faire perdre la santé et la raison; aussi l’emmenèrentrils à Andrinople où ils le remarièrent. Mais il resta fidèle à la mémoire de sa première femme.
« A ce moment, je nie trouvais à Andrinople. On s’adressa donc à moi, et Lévi même me raconta son histoire pour expliquer d’où lui Tenaient son angoisse préçordiale, ses palpitations continues, le trembleme-Ht des mains et l’insomnie. Je cherchai à le tonifier et il dépensa plus de eent lèves pour les toniques et cordiaux qu’il se faisait préparer à Constantinople suivant mes ordonnances. »
Mais tout cela ne pouvait arrêter la marche de la maladie et Lévi voyait ses forces dépérir. Un jour, il aPP^l^
Mme Halpir et deux Turcs comme témoins, paya en leur présence à la doctoresse polanaise cinq cents lèves et y ajouta, en outre, des étoffes de sa boutique pour deux robes. « Puis il dit : je me vois faible de par la volonté de Dieu, et je te récompense moi-même car je crains qu après ma mort mes parents ne veuillent pas te payer tes soins auprès de moi. » Le lendemain il mourut.
Quelques jours après, Mme Halpir quitta Andrinople et continua son voyage. Sur son passage dès qu’on apprenait qu’elle connaissait la médecine, on l’appelait.
Ainsi à Jambul Alimeghéry, fils du khan de la Grimée, la consulta pour sa femme et son enfant. Dès que ces deux patients furent guéris, la doctoresse partit. Le sultan plein de reconnaissance lui paya mille lèves, la combla de dons et l’envoya dans sa propre calèche à Tatar Pasardjik.
Ici de nouveau on la consulta. Elle guérit la femme d’un Ibrahim Effendi, grand propriétaire de plantations de riz. Puis elle se rendit à Philibé, et de là à Sophia.
De Philibé à Sophia la route traverse les Balkans. Les défilés et les escarpements y sont tels, qu’on ne peut la suivre qu’à cheval. Outre ces dangers, le pays était alors infesté par un brigand célèbre, Housseïnaga, dont la bande attaquait et pillait tous les voyageurs. La doctoresse s’y hasarda quand même déguisée en homme et, entourée de trente gens d’escorte. Elle n’échappa cependant pas aux brigands,
« Un homme s’élança de derrière une roche et saisit mon cheval par la bride. Je te salue, dit-il, doctoresse ; où osestu aller avec ta fille et ta fortune ?
— Je ne suis pas doctoresse, répondis-je. Je suis un homme et c’est mon maître qui m’a envoyé...
— Je sais bien que tu es doctoresse et que dans ton convoi il n’y a pas un seul Turc.
« J’étais maintenant sûr que devant moi se tenait Sary
Housseïnaga en personne ; j’avais entendu dire à maintes reprises que c’était un homme qui se hasardait seul contre cent. Par conséquent je lui répliquai ;
— Cher Monsieur, il m’est impossible de louer un convoi • de cinq cents chevaux. Et cependant, ce serait peut-être le seul moyen de résister à un digne chevalier qui habite par ici et qui s’appelle Sary Housseïnaga. Donc nous sommes partis une petite poignée confiants dans sa magnanimité.
« Alors le Turc Sourit et me dit :
— Oui, je suis ce brigand, Sary Housseïnaga. Je vous prie de venir avec moi dans ma maison, car j’ai une femme et des enfants, fils et filles et nous vivons à Karlova. »
Mme Halpir le pria de la laisser avec ses compagnons de voyage, mais il lui répondit qu’elle n’avait rien à craindre et la confiai à son fils. Trois jours après la doctoresse était à Karlova.
Ce n’était pas sans cause que Housseïnaga l’avait arrêtée.
Il souffrait lui-même d’une blépharite, et le père de son gendre était atteint de paralysie. Housseïnaga pria donc Mme Halpir de les prendre en traitement et, en effet, après deux mois, l’inflammation des paupières était guérie et le paralytique fut amélioré au point qu’il pouvait marcher à Taide des béquilles. Choyée de toute la famille de Housseïnaga pendant son séjour à Karlova, rémunérée généreusement par le terrible héros, la Polonaise arriva enfin à Sophia.
Elle y trouva un bon accueil, Hiupra Uta pacha l’attacha comme docteur à sa cour et lui donna mille lèves par an sans compter le « taïne » c’est-à-dire du pain, de la viande, du vin, du riz, du sucre, du miel, des cierges, du foin et du fourrage tant que besoin lui serait.
Le sort de la pauvre femme semblait assuré, quand, à Sophia, elle fit la rencontre de son mari venu de Bosnie, où il s’était fixé pour chercher dans les eaux thermales des
environs, un remède à ses maux. Il était couvert de plaies ^ et tous ses membres étaient contractés.
« Dès qu’il eut appris que sa femme était à Sopliia, il se fit porter chez elle. Dans les maisons turques il n’y a ni chaises ni tabourets, on Tassit donc sur un tapis et à peine pus-je demander qui il était, que mon pauvre mari proféra d’une voix attendrie : « Dieu sôit avec toi, ô femme ! » Alors je le reconnus à la voix, car il était tout à fait changé, pâle, maigre et souffrant. Mais, dès que je le vis, nous fondîmes tous deux en, larmes. »
Elle lui pardonna vite, et M.Halpir la pria de le soigner. Gomme son cas était le premier que rencontrât la doctoresse elle hésitalongtemps avant d’acquiescer au désir du mari.
En vain, déclarait-elle, que jusque-là elle n’avait pas traité de maladies comme la sienne, qu’il était lui-même un médecin beaucoup plus instruit qu’elle, et epfin, qu’il avait avec lui son aide, un médecin maltais, fait prisonnier par les Turcs, qui l’aidait en Bosnie et était venu avec lui à Sophia. M. Halpir insista tant que sa femme le prit en traitement. Elle lui prescrivit les frictions mercurielles et guidée par les bons conseils du docteur italien elle le guérit.
Puis, ils passèrent ensemble quelques semaines et se décidèrent à reprendre la vie commune. Mais son mari, étant le médecin de la cour du pacha en Bosnie, dut y retourner pour régler ses affaires. Il n’en revint plus, une épidémie qui sévissait dans le pays l’emporta.
La nouvelle de sa mort atteignit douloureusement la veuve. Ne sachant plus que faire et tout attristée, Mme Halpir resta quelque encore temps à Sophia. Le docteur maltais y séjournait aussi. C’était un homme très éclairé et très intelligent à ce qu’elle nous raconte. Déjà, en attendant le retour de son mari, elle avait étudié avec lui les parties de la médecine qui lui étaient le moins familières. Elle cite les
livres de Conondancia, Mulenstal et Ninsycht, de même que l’Herbier laissé par M. Halpir et qu’elle étudia sérieusement à Sophia. Le docteur maltais augmenta principalement le trésor de ces connaissances thérapeutiques et lui apprit si bien le latin qu’elle pouvait écrire les ordonnances en cette langue.
Ce désir d’apprendre fut tant à l’honneur de la jeune Polonaise, que trente ans plus tard elle savait encore un gré infini au serviable Italien d’avoir été, pour ainsi dire, son second maître.
A cette époque, les Turcs étaient si acharnés contre les Maltais qu’ils s’opposaient même au rachat de ceux qui étaient tombés entre leurs mains, mais notre docteur réussit à s’échapper. Il partit d’abord de Sophia pour Constantinople j de là il passa à Smyrne, puis en Italie et revint enfin chez lui, Cependant, la guerre ayant éclaté avec les Autrichiens, la doctoresse polonaise dut assister à des. scènes horribles et la cruauté des Turcs lui déchira le cœur. L’exécution sommaire, par son pacha, de dix mille chrétiens révoltés, la bouleversa tellement qu’elle ne voulut plus rester à Sophia, et malgré les difficultés du voyage en temps de guerre, quitta la ville pour continuer enfin son voyage vers la Pologne.
Elle n’était pas au bout de ses mésavantures! A Vidin elle guérit le prétendant au trô/ie de Hongrie, le prince transsylvanien Joseph Rakoczi, d’une congestion pulmonaire. Le prince à peine rétabli devient amoureux d’elle, la doctoresse décline cet honneur.
— Je ne suis pas, dit-elle, l’égale de votre Majesté royale. Vous êtes un monarqu^et moi une pauvre femme médecin. Je sais que vous ne m’épouserez pas. Une fois votre amour éteint, vous m’abandonnerez ou peut-être, ce qui est pire, vous me donnerez à un de vos serviteurs. Or, je suis assez
riche pour avoir de quoi boire, mang-er, m’habiller et pour pouvoir aller où je veux. Ma profession me suffit, et quant au mariage, si je me conduis honnêtement, je trouverai encore à me marier. »
Mais le prince voit rouge, il veut recourir à la force et, pour éviter la contrainte, Mme Halpir est forcée de louer clandestinement un bateau et de se rendre à Rouchtchouk, ville située aussi sur le Danube, quelques, lieues en aval.
Irrité par cette fuite, Rakoczi dénonce la doctoresse auprès des autorités turques comme espion. En temps de guerre, les procédés sont simples. On emprisonne donc notre Polonaise dès qu’elle met le pied en ville et on la condamne, séance tenante, à mort. Le lendemain doit ' avoir lieu l’exécution et voilà que ses connaissances médicales la sauvent encore une fois! Le fils d’un grand seigneur de Rouchtchouk, trésorier d’EtaL tombe gravement malade. Un œdème intense lui envahit en une nuit toute la face, la langue sort de la!bouche, les yeux sont cachés par la tuméfaction et les trois médecins de la ville l’abandonnent.
Le malheureux père apprend alors l’arrivée de Mme Halpir, et obtient la permission de la faire sortir de prison pour guérir son fils.
Mme Halpir accepte et, ‘tout en lui donnant ses soins, elle raconte sa lamentable odyssée.
« Jamais, dit-elle, je ne me suis occupée d’espionnage et je suis sûre que cette accusation ignominieuse qui doit me perdre émane du prince Rakoczi. >>
Le trésorier ne doute pas de sa j^role et réussit à obtenir pour elle la permission de séjourner dans sa propre maison tant que l’affaire ne sera pas élucidée.
Pendant ce temps le prince Rakoczi, pris de remords,
écrit aux autorités de Rouchtchouk qu’il s’est trompé et que Mme Halpir est au-dessus de toute suspicion. Le traitement de la doctoresse, traitement que nous ne possédons pas (selon l’autobiog-raphie il devait être noté dans un livre médical), amène une amélioration considérable dans l’état de santé du jeune Turc, elle triomphe et les patients affluents chez elle. Mais elle quitte la ville et se rend directement en Pologne, par Mohylew situé sur le Bug à la ville de Bar, célébré depuis la confédération polonaise de 1 768.
Deux incidents troublèrent son séjour en Pologne.
Au moment où elle était à Sophie, l’armée allemande, commandée par le général Daunitz, subit une défaite, et beaucoup d’Allemands furent faits prisonniers. Un Turc conseilla à notre doctoresse de payer la rançon de quelques-uns, lui disant que « ce serait un mérite devant Dieu, un fait honorable devant les hommes et en outre un profit pour elle», car les officiers allemands étant pour la plupart riches, leurs familles ne demanderaient pas mieux que de restituer avec quelque bénéfice ce qu’elle dépenserait pour le rachat des guerriers. Elle suivit ce conseil et racheta cinq prisonniers.
Quatre lui rendirent bientôt l’argent, le cinquième, nommé Pilstein, tardait seul à s’acquitter de sa dette. Il s’en excusait de façon et d’autre, mais continuait à vivre aux frais de la doctoresse et l’avait accompagnée jusqu’à Bar. Là, il mit à exécution le plan qu’il avait combiné.
Pourquoi rembourser la généreuse dame, si on pouvait en l’épousant se débarrasser de la dette ? Lai seul n’aurait peut-être pas pu convaincre la veuve de l’excellence de cette solution ; mais, à Bar, il s’assura de merveilleux alliés : les pères Jésuites.
Les disciples de Loyola, qui avaient un couvent dans
cette ville vouèrent à Texécütion du plan de Pilstein tant de zèle qu’ils réussirent à vaincre les scrupules de Mme Halpir. Elle céda à leurs arguments et se maria avec l’officier autrichien.
Celui-ci, jusque-là peu pourvu des biens terrestres, devint subitement aisé, sinon riche. Mme Halpir, qui avait réussi à réunir pendant son voyage une petite fortune, la partagea avec lui de bon coeur. Mais elle eut la mauvaise chance de tomber sur un être très indigne.
De Bar elle partit avec son mari pour Dubno. Au même moment y arrivait le prince Radziwill, commandant en chef de l’armée de Lithuanie ; lequel enrôla le mari comme officier et offrit à Mme Halpir-Pilstein la place de doctoresse à sa résidence Nieswiez.
Cependant la doctoresse voulait, avant d’entrer en fonctions, remplir une promessé qu’elle avait faite à plusieurs familles turques amies de Rouchtchouk.
On sait qu’en 1784, l’Autriche ne combattait pas seule la Turquie; elle était alliée avec la Perse et la Russie. Or, les Russes avaient emmené prisonniers quelques Musulmans de Rouchtchouk, braves pères de famillej qui avaient obligé Mme Halpir. Voulant faire tout ce qui était en son pouvoir pour ses bienfaiteurs, elle avait promis à leurs proches d’aller à Pétersbourg demander à la tsarine la libération des prisonniers et elle y alla.
Passons les détails parfois très- curieux sur son voyage et son séjour dé quelques mois en Russie : ils ont trop peu de rapports avec l’histoire de Mme Halpir médecin. Disons’ toutefois que, chemin faisant, elle prodiguait ses conseils médicaux. Près de la ville lithuanienne de Nowogrodek elle guérit le staroste de Bobrujsk M. Lopot; dans'la ville russe de Narva, elle soignait la femme du général Chatis. Enfin à Pétersbourg, dans la première maison où
elië ehtrâ, celle du général Karaoulof, elle assistait la femme pendant raccouchement. Mme Karaoulof, en reconhaissance, la recommanda à la personne la plus puissante a la cour : la princesse Tcherkâskaïa et cette dernière la nomma son médecin.
Elle gagria la sympatkie de la princesse en la guérissant de vertiges dont elle souffrait. L'ablation de la cataracte à üh musicien de la cour de la tsarine, attira sur elle l'attention de la souveraine. L’impératrice lui confia sa blanchisseuse, aveugle depuis quinze ans, et notre doctoresse:, après avoir diagnostiqué la cataracte, l'enleva avec succès. Très satisfaite, la tsarine retint Mme Halpir auprès d'elle, lui permit de traiter tous lés malades qui viendraient la chercher, commanda au pharmacien de la cour de préparer les médicaments qii’ellé Ordonnait (ce qui était, paraît-il, fort désagréable aux médecins de la cour) et libéra ensuite les quatre Turcs dé Rouchtchouk. Au comble du bonheur, la doctoresse fit ses adieux à la souveraine et partit pour la forteresse de Revval, où se trouvaient les Rouchtchoukois, puis revint en Pologne près de son mari. Mais, de grands changements s'étaient opérés chez elle. Monsieur avait dissipé tous les biens de sa femme et se montrait, en outre, brutal et malhonnête envers elle. Tant et si bien que, eneeihte, réduite à la misère par son digne conjoint, elle se décida à demander aide et secours aux parents de Pilstéin, et entreprit un voyage en Garniole^ où ils étaient fixés. Elle rencontra en eux des gens aimables, sincères, mais peu fortunés et en outre fort irrités contre leur fils, lequel s’aérait mal conduit dans sa jeunesse, avait dissipé sa fortune et n’était entré dans l’armée que par désir de courir les aventures.
Elle les quitta bien vite et, de passage à Vienne, où elle s’arrêta pour faire ses couches, elle rencontra l’ambassa-
deur Djaki Alibly Efendy et s’adressa à lui. L’ambassadeur, enchanté de trouver à l’étranger une personne connaissant Fart médical et sa langue, d’autant plus que nombre de ses gens étaient tombés malades et que le médecin allemand appelé auprès d’eux ne comprenait rien de leur langage, offrit à Mme Pilstein la place de docteur à l’ambassade turque de Vienne.
Chez l’ambassadeur venait souvent le traducteur de l’empereur d’Autriche et lorsqu’il apprit que Mme Pilstein était un médecin distingué, il la recommanda à un comte de l’empire qui souffrait des yeux. Ce comte fut guéri et la renommée de la doctoresse se répandit bientôt. Après plusieurs mois de séjour, les conditions matérielles de la doctoresse, mère d’un beau garçon nommé Stanislas, s’étaient tout à fait améliorées. Mais l’impatience de revoir son mari et sa fille, qu’elle avait laissés en Pologne, fit que Mme Pilstein quitta sa nombreuse clientèle et revint.
Nouvelle désillusion. Son mari avait encore dissipé le peu qu’elle avait laissé en dépôt chez la femme du castellan de Smolensk. Il était en prison pour avoir désobéi à ses chefs et n’avait plus la moindre affection pour sa femme.
Mme Halpir resta cependant en Pologne une quinzaine d’années, exerçant la médecine dans les différentes villes de la Pologne (le plus longtemps à Dubno en Volhynie), maria sa fille, fit éduquer son fils Stanislas et partit vers 1769 pour Constantinople, où elle devint bientôt le médecin du harem du sultan Moustafa. Il faudrait dire plutôt médecin de la famille, car ce sultan n’était que bigame et, d’autre part, tous les membres féminins de la famille du souverain, avaient recours aux soins de la doctoresse polonaise.
Nous abrégeons le récit de cette deuxième partie de la vie de notre compatriote. Après une tentative d’empoison-
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nement faite sur sa personne par son mari (délivré de la prison sur les instances de Mme'Halpir), elle ne voulut plus vivre avec lui. Pourtant de temps en temps l’ex-officier autrichien faisait une apparition, extorquait ou obtenait moyennant prières une somme d’argent, puis disparaissait.
La doctoresse elle-même raconte plutôt brièvement cette période de sa vie. Toutefois elle communique certains cas remarquables de sa pratique médicale en Pologne.
Son autobiographie s’arrête à Tan 1760. Elle était âgée alors de quarante-deux ans. A-t-elle vécu encore longtemps? Sa vie s’écoula-t-elle désormais paisiblement ? Ne fut-elle pas prise de nouveau du désir de revoir sa patrie, où vivait sa fille- mariée à Antoine Ostrowski, où habitait son fils Stanislas, garçon intelligent et énergique, mais qui n’avait point voulu rester à Constantinople, comme le désirait la mère? Qu’est devenu son recueil d’observations médicales, qui aurait été sûrement très intéressant ?
Voilà une série de questions auxquelles peut-être les recherches dans les archives de Constantinople permettront, au moins en partie, de répondre.
En tout cas, ce que nous .savons de la vie de Mme Halpir suffit pour que les femmes médecins, aussi bien que les Polonaises, en soient fières. On ne peut en effet qu’admirer son ardeur pour la science et pour l’étude, son intelligence et son énergie infatigables. Aux prises avec les difficultés les plus imprévues et les plus déséspérantes, elle ne se décourage pas un seul instant, elle lutte et combat, sans pour cela oublier se dévouer.
Elle souffre comme femme, comme épouse,* comme mère, elle souffre comme esprit indépendant ; pourtant, elle va droit devant elle et, toute sa vie est un modèle, de courage féminin et d’honneur professionnel. '
Mélanie Lipinska 16