Lairtullier, o. c p
demander la suspension des états g'énéraux pendant six mois, pour que « les têtes eussent le temps de se refroidir », elle eut la douleur de voir saisir cet écrite, sans toutefois être elle-même inquiétée. Plus tard, quand les têtes se surchauffèrent à outrance, elle devint suspecte, et emprisonnée par Robespierre. Cette « ennemie de la République et de la liberté » fut guillotinée le 3 novembre 1798.
Gomme si elle pressentait ce jour fatal, elle prononça en 1791 ces mémorables paroles : « La femme a bienle droit de monter à la tribune, puisqu’elle a le droit de monter à l’échafaud » .
Grâce à elles et à quelques autres femmes, l’esprit « féministe » (avec une forte teinte révolutionnaire) pénétra même dans les régions éloignées de la province. Léonce Grasilier vient de publier un très curieux « cahier des doléances et des réclamations des -Femmes du département de la Charente )) (i) daté du vingt-neuf juin 1790 et signé par Marié veuve Vuignerias, « demeurant en sa maison de campagne de Vuignerias^ paroisse de Gharras, proche Angoulême ». Il n’a pas été possible à ce chercheur érudit d’obtenir des renseignements précis sur la signataire. A son avis « elle doit être parente, peut-être même la veuve, de Decescaud de Vignerias, député de Gharras à l’Assemblée préliminaire du tiers-état au siège présidial d’ Angoulême en 1789. »
Bien que le style de ce « cahier » soit prime-sautier et l’orthographe assez fantaisiste, on perçoit facilement que la femme qui l’écrivait était douée d’une vive intelligence et d’une forte dose de bon sens. Nous citerons quelques passages de ce document intéressant :
« Ce n est point aux honneurs du gouvernement, ni aux avantages d être initiées dans les secrets du ministère, lit-on
J, Le féminisme en 1790 » Paris 1899.
â la page 6, que nous aspirons, mais nous croyons qu'il est de toute équité de remettre aux femmes, aux filles possédant des terres ou autres propriétés de porter leurs doléances au pied du trône ; qu’il est également juste de relater leur suffrage, puisqu’elles sont obligées, comme les hommes, de payer des impositions royales et de remplir les engagements de commerce».
Les femmes ne pourraient être selon l’avis de Mme Vuignerias représentées que par leur sexe (i).
Plus loin elle s’adresse aux membres de l’Assemblée nationale : « Vous qui allez devenir les arbitres du bien ou du mal, occupez-vous de changer les règles de notre éducation ; ne nous élevez plus comme si nous n’étions destinées qu’à faire les plaisirs du sérail. Que notre félicité ne soit pas uniquement de plaire, puisque nous devons partager, un jour, votre bonne ou mauvaise fortune. Ne nous privez pas des connaissances qui peuvent nous mettre à même de vous aider soit par nos conseils, soit par nos travaux.
« Ce n’est point avec les futilités dont on remplit nos têtes que nous pouvons vous remplacer, quand, par une mort naturelle ou prématurée, vous nous laissez chargées du soutient et de l’éducation de vos enfants.
« Les gens oisifs ou frivoles ne s’amuseront plus, à la vérité, dans le cercle des femmes, par. la puérilité de leurs entretiens, mais aussi les personnes sensées verront avec satisfaction les mères de famille, raisonnables et gaies s’occuper avec fruit du soin de leurs affaires domestiques, discuter avec connaissance et discernement les intérêts publics ; leur esprit orné, dégagé d’intrigues, de jalousie et de colifichets, rendra leur commerce et leur conversation aussi agréables qu’utiles » (2).
Vers la fin de son cahier elle donne des conseils qui méritaient rattention,
« Si toutes les resources étaient insuffisantes, pour libérer la Nation et satisfaire à ses besoins, j’établirais un impôt sur l’objet du luxe, simplement, me gardant bien de frapper sur le comestible ni sur ce qui pourrait gêner la prospérité du commerce et moins encore sur le peuple indigent et laborieux.
« Que vos observations se portent aussi sur les moyens de faire fleurir le commerce en France ; il est le nerf principal d’un Etat; ne souffrez pas, surtout qu’il soit avili par des banqueroutes frauduleuses. Etablissez que les banqueroutiers qui n’éprouveront point clairement des pertes réelles, seront flétris d’un B imprimé sur la joue, afin d’annoncer à tout l’univers que les commerçants en France, sont déshonorés lorsqu’ils manquent de probité.
« Qne les frais de justice soient modérés, qu’un créancier ne soit pas forcé de sacrifier une partie de sa fortune pour faire condamner un faillant.
« Qu’on proscrive les arrêts de surséance et les saufs-conduits qui sont un attentat à la propriété, et que, si on laisse subsister les arrêts de défense, ils n’occasionnent pas plus de frais aux créanciers qu’ils ne coûtent aux débiteurs.
« Par ces ordres, vous rétablirez la confiance, vos navires seront accueillis dans tous les ports, et les bons Français seront en recommandation chez l’étranger.
« Arrêtez aussi qu’on ne pourra condamner à mort que ceux qui seront coupables de meurtre ou de lèse-majesté ; que les autres criminels soient employés à des travaux publics si nécessaires en France, soit pour faire des canaux, couper des montagnes, sécher des marais, soit pour nettoyer les villes, adoucir les chemins et les entretenir » (i).
La fin respire une belle générosité. « One la nation réunie ne fasse plus qu’une même famille, régie par la même coutume, n’ayant qu’un même poids et une même mesure.
« Point de marques de distinction, être tous frères et plus encore amis !
« Défendons courageusement notre patrie, aimons notre Roi et nos représentants; soutenons-les courageusement dans leur entreprise. Que la probité et la justice dirigent nos actions, et nous serons heureux. »
Mme Vuignerias n’écrivait pas exclusivement en son propre nom. Elle était chargée de la procuration de toutes « les dames » de son canton et elle priait instamment la haute assemblée, de vouloir bien répondre aux réclamations de ce groupe.
Cette demande envoyée au nom d’une sorte de société nous permettra d’aborder la deuxième manifestation de l’esprit révolutionnaire chez les femmes à savoir : la formation des clubs.
De 1789 à 1793, de nombreuses réunions des femmes revendiquant l’égalité politique et civile des deux sexes avaient lieu à Paris. En même temps des sociétés féministes s’établirent. La première qui fut instituée reçut selon Lairtullier le nom de Société Fraternelle. C’était une succursale de la société mère des Jacobins, qui la prit sous sa tutelle immédiate et lui prêta son local pour la tenue de ses séances. Cette société remontant à 1790 (octobre) prit fin après le neuf thermidor.
A l’imitation de la société mère, ce club de femmes eut aussi des affiliations dans toute la France et même à Paris. Les plus considérables d’entre les Sociétés Fraternelles parisiennes, après celle dont nous venons de parier semblent avoir été la Société des deux sexes de Sainte Geneviève^ la Société fraterneUe des Halle.s^\?i Société fraternelle des 3Iini~
mes ; mais on peut croire que les 48 sections de Paris eurent chacune leur club mixte. — C’est à la Société des Minimes queThéroigne deMéricourt, prononça, en mars 1792, le seul de ses discours dont le texte ait survécu (i). Elle était venue adjurer les citoyennes du faubourg Saint-Antoine de s’or^ ganiser militairement.
Nous avons déjà vu plus haut la « Société des amies de la constitution » où Mlle d’Orbe prononça son discours. Le courrier du département de Corsas du i3 septembre 1791 fait mention d’une société de femmes dites les : Amies dé la Constitution établie dans la ville de Pau. Léopold Lacour a démontré^ en outre, que dès le commencement de 1791 il existait des Sociétés féminines à : Greil, Pau, Bordeaux, Nantes, Gusset, Alais, Brest. Voici maintenant les Amies de la liberté et de l'égalité à Lyon, les Amies de là République k Dijon, et encore, à Besançon, les Amies de la liberté et de l’égalité.
Tout porte donc à croire que Mme V uignerias fonda aussi une société féministe dans le département de la Charente.
La plus célèbre parmi ces organisations était la « Société des femmes républicaines et révolutionnaires w, créée par Rose Lâcombe au commencement de 1798. Elle tint ses séances dans le charnier de l’Eglise Saint-Eustache. Un des articles de son règlement était ainsi conçu.
« La société, considérant que l’on ne s’associe que pour s’honorer, se soutenir et pour s’encourager dans la vertu a arrêté qu’elle ne recevra dans son sein que des citoyennes de bonnes mœurs ; elle a fait de cette condition la plus essentielle pour l’admission et a voulu que le défaut de bonnes mœurs fût une des principales causes de l’expuL sion (2). »
I. Lacour Léopold : Les trois femmes de la Révolution. Paris, 1900.
à. Lacour Léopold : Rose Lacombe in /îeuwe hebdomadaire 1899.
Après la chute de la royauté, Rose Lacombe y provoqua un projet d’adresse à la commune, tendant à obtenir un arrêté qui accordât des marques distinctives aux femmes des cinq et six octobre. Cette adresse fut prise en considération : une commission fut nommée pour faire un rapport sur son contenu. Après quoi la commune de Paris, dans sa séance du six nivôse an II, arrêta « que les citoyennes patriotes du cinq et six octobre auront une place marquée dans les cérémonies civiques, et qu’elles seront précédées d’une bannière portant cette incription : « Ainsi qu’une vile proie, elles ont chassé le tyran devant elles », et de l’autre côté de la bannière : « Aux femmes des 5 et 6 octobre ». Elles assisteront aux cérémonies avec leurs époux et leurs enfants - — et elles tricoteront! »
Rose Lacombe et sa société tenaient à honneur de marcher toujours à l’avant-garde de la Révolution; elle parut en plusieurs occasions à la barre de la Convention escortée des femmes de sa société. Elle était très jolie et avait une grande éloquence; mais, elle osa s’attaquer à Robespierre^, et ce fut sa perte ; Chabot, Bazire, Renaudin et Taschereau la dénoncèrent, comme protégeant les aristocrates.
Devant cette accusation le seize novembre à la salle des Jacobins, Rose s’élance à la tribune pour se défendre; des huées couvrirent sa voix. L’Assemblée alors décida qu’on inviterait le Comité de sûreté général à procéder à l’arrestation des femmes suspectes et la Convention ; puis, après une courte discus sion et sur la proposition du député Amar, elle décréta la suppression des clubs et sociétés de femmes quelles que fussent leur dénomination. A cette occasion quelques discours contrôles femmes furent prononcés.
A la commune parla Chaumette : «Quoi ! s’écria-t-iL des êtres dégradés qui veulent franchir et violer les lois de la nature, entreront dans les lieux commis à la garde des citoyens I ! ! »,
A la Convention, Amar, prit la parole :
« Je vous dénonoe, dit-il, un rassemblement de plus de six mille femmes soi-disant jacobines et d’une prétendue société révolutionnaire. Les femmes doivent-elles se réunir en associations politiques ? Les femmes peuvent-elles se dévouer à ces utiles et pénibles fonctions ? Non ! » (i).
Quelle différence entre ce qu’avaient dit tout récemment, sur la même question Condorcet et ses amis, Sieyès et l’abbé Fauchet (2).
A la suite de ces incidents toutes les sociétés féminines furent dissoutes. Tel est le bilan des mérites de la Révolution envers les femmes.
La question des femmes médecins y fut-elle agitée?
Directemont, non. Tout au plus on pourrait supposer qu’on pensait à elles, le 19 ventôse de l’an XI, le jour où l’on promulgua la loi sur l’exercice de la médecine. Selon cette loi, tout individu muni de connaissances médicales et de diplômes nécessaires pouvait être médecin. On ne parle pas du sexe du médecin.
C’était assurément un progrès. D’après ce texte, les femmes pouvaient donc être aussi médecins, du moment qu’elles voulaient se soumettre aux conditions ordinaires de diplômes et d’études. C’est, du moins, dans ce sens que l’explique Dalloz (3).
Toutefois, cette admission est purement théorique. En