Encyclopédie nouvelle, V. 4. Ég-alité
2. Jeanine Flor Mauriceau ; Pauline Rolland. La Fronde 1808, nos des 26, 27 et 28 août.
« Dites-moi, écrit-elle, si vous voyez quelque chose à faire d’important là-bas, pour y développer l’idée sociale, y réaliser une petite commune de l’avenir. Plus que jamais, je pense que ce sont de petits groupes convertis, çà et là, qui convertiront le monde ; plus que jamais, je crois que la rénovation sociale, ne peut s’accomplir que par la conversion des âmes.
)) Si l’on me mène en Algérie, je ferai tout mon possible pour agir en conformité avec cette pensée ; si l’on m’exile, je prêcherai le nouvel Evangile par tous les moyens que Dieu me mettra en main, et tous il nous faut faire de même, dans la limite de nos forces ». Ce qui ne l’èmpêcha pas d’être une mère tendre et aimante. Combien touchantes sont ces exclamations :
« Mon fds aîné est malade et va être obligé de quitter son institution. Où va-t-il aller? L’incertitude où l’on me tient m’empêche d’autre part de faire aux quelques personnes qui restent debout dans mes connaissances l’appel énergique que j’aurais droit de leur faire si j’eusse été frappée plus violemment ».'
Ou bien celle-ci, datée d’Alger, (i 6. 7. i852) :
« Donnez-moi des nouvelles de mes chers enfants ; que vont-ils devenir? Cette idée me tue. Depuis mon départ de Paris, il y a cinq semaines, je n’ai rien reçu ».
Sans avoir écrit de recours en grâce, sans que ses amis aient fait aucune démarche, Pauline Rolland fut grâciée par Louis Napoléon. Elle ne devait pas jouir de la liberté qui lui était rendue. Elle revint en France malade, affaiblie, épuisée par les souffrances et les privations qu’elle avait endurées pendant son exil. La phtisie s’était développée très rapidement, et lorsqu’elle quitta l’Algérie, elle pouvait à peine se soutenir. Arrivée à Lyon, elle dut entrer à l’hôpital. Pauline Rolland ne cessait de demander son fils
aîné, sur lequel elle comptait pour élever son frère et sa sœur; elle n’eut pas la consolation de le voir; depuis quel, ques heures Pauline était morte quand son fils arriva; (décembre i853) (i)-
Gette période, de i8i5 à i848, a donc une importance capitale dans l’histoire du féminisme en Europe ; il s’y établit sUr des bases solides. En France, Maria Deraismes puise ses arguments et sou enthousiasme justement dans le mouvement d’idées de cette époque. En Allemagne, la première association féministe, « l’Association générale des Femmes allemandes », constituée définitivement à Leipzig en i85o, est fondée en i848. Elle compte aujourd’hui plus de 3.000 membres et possède de nombreuses ramifications en province.
Cette association admet — sans distinction de religion — toutes les femmes qui réclament pour leur sexe une ins^ truction plus solide, des facilités de travail professionnel plus grandes, des salaires plus élevés, l’accès des Universités, l’exercice des professions libérales, enfin le vote poli= tique.
C’est de cette association que dérivent toutes les autres sociétés féministes allemandes tendant vers l’amélioration du sort et de l’instruction de la femme. On a donc eu plei» nement raison d’ouvrir une souscription nationale pour l’érection d’un monument à une de ses fondatrices, Mme Louise Otto-Peters.
Si nous nous rappelons quelle influence exerça en Angleterre le livre de Marie Wollstonecraft, inspiré par la Révolution, nous n’hésiterons pas à déclarer que le mouvement révolutionnaire de 1789 a contribué énormément
I . Il y a cinq ans, le Conseil municipal de la Ville de Paris a donné à un asile de femmes le nom de Pauline Rolland, perpétuant ainsi le souvenir de cette femme, qui consacra sa vie à la cause républicaine.
au développement général du mouvement féministe contemporain.
Mais d’autres facteurs ont également agi ; et, en première ligne, le facteur économique.
Le mouvement politique des femmes, tout intéressant qu’il fût, n’aurait jamais pu gagner tant d’intensité si en même temps la femme n’était pas entrée dans la grande lice du travail. A la suite des différentes révolutions économiques, et pour d’autres causes plus compliquées, le rôle de la femme dans la production des richesses est devenu très considérable.
On se tromperait en supposant que ce n’est qu’au XIX® siècle qu’apparait l’ouvrière. Certes Michelet s’écria dans une invective devenue célèbre ;
« L’ouvrière, mot impie, sordide, qu’aucune langue n’eût jamais, qu’aucun temps n’aurait compris avant cet âge de fer et qui balancerait à lui seul tous nos prétendus progrès », Mais nous remarquons ici avec M. Anatole Leroy-Beaulieu qu’ « assurément en écrivant ces lignes il suivait aveuglément l’impulsion irréfléchie de son cœur plutôt qu’il ne consultait ses souvenirs d’érudit. Car, en somme, l’histoire du travail des femmes dans les siècles plus rapprochés de nous serait rhistoire même de l’indus* trie. On verrait que plus la civilisation se développe et se raffine, plus le bien-être s’étend, plus les femmes participent à la production (i) ».
Mais jamais cette participation n’a été aussi intense que de nos jours. Il n’y a presque pas de métiers où la femme n’ait pénétré et aux métiers s’ajoutèrent bientôt les professions libéralesi P mr cette extension de l’œuvre des femmes, nous renvoyons aux traités spéciaux. Cependant nous
I. A Leroy-Beaulieu : Le travail des femmes au xuf® siècle, paris, 1873, p. 18.
donnerons ici un exemple de travail féminin qui pourra nous servir d’argument en ce qui concerne l’étude et l’exercice de la médecine.
Dans les usines de Black Gountrj, en Angleterre, on emploie pour la fabrication des chaînes, des clous et des verrous des forgeronnes. Elles font usage du marteau emporte-pièce. Cet outil a été inventé pour remplacer le marteau ordinaire ; l’ouvrière lefaitfonctionnerau moyende la pression exercée avec le pied, ce qui rend le travail moins fatiguant que le vieux système de frapper à coups redoublés à tour de bras. Le marteau emporte-pièce exige cependant, pour son emploi, une force musculaire supérieure à celle que possède la plupart des femmes ; aussi, ces malheureuses sont-elles obligées de sauter à pieds joints sur la pédale afin de la faire fonctionner. Pour que le coup porte, la femme saute et laisse tomber lourdement tout le poids du corps sur la pédale qui vibre sous le choc. L’ébranlement nerveux et les désordres internes qui sont les conséquences de cet exercice violent sont désastreux pour les femmes dont la santé est bientôt infailliblement et à jamais délabrée (i).
Ce fait est lamentable eL démontre que obligées par la nécessité économique, les femmes ont dû aborder les métiers même les plus durs. Faut-il donc en vouloir aux autres femmes qui, munies de plus d’instruction, ont réclamé d’être admises aux professions libérales? Le désir légitime de pouvoir gagner leur vie d’une façon honorable les y poussait.
Le facteur qui a^it ensuite le plus efficacement en faveur du féminisme fut l’instruction.
Nous avons vu déjà combien était délaissée l’instruction des femmes au xvii® siècle. Inférieure de beaucoup à celle
I. Mme Schmahl Jeanne; La question de la femme, Nouvelle Revue, 1 5 janvier 1894.
des hommes, elle ne tarda pas à choquer et à révolter les esprits supérieurs.
En Angleterre, au xvii® siècle, lecélèbre auteur du «Robinson Grusoé )), Daniel Foë s’éleva contre ce triste état de choses. Dans son petit « Livre sur les projets », plein de plans de nouvelles réformes et entreprises, il propose la formation d’une académie de femmes et s’exprime ainsi :
« Souvent, j’ai considéré comme une coutume tout à fait barbare que, nous qui vivons dans un pays civilisé et chrétien nous refusions au sexe faible les avantages des études. Nous objectons aux femmes tous les jours leur ignorance et pourtant si elles avaient le moyen de recevoir une éducation pareille à celle des hommes, elles mériteraient sûrement moins cette objection que le sexe masculin ».
Après lui, une dame Marie Astell publia en 1694 une brochure intitulée : « Proposition sérieuse aux dames de s’occuper de leur vrai et plus grand intérêt, par une amie de leur sexe » (i). Celle-là use d’un langage plus violent. « Si les hommes — prétend-elle — étaient aussi négligés que les femmes au point de vue d’éducation, sûrement ils seraient loin de surpasser celles qu’ils dédaignent, et même ils tomberaient dans la plus grande stupidité et barbarie.
Elle propose de former un refuge laïque, pourvu d’un caractèré religieux. Les jeunes filles aisées et riches y seraient élevées, les dames sérieuses sans famille y trouveraient une occupation correspondant à leurs penchants.
Peut-être est-ce sous l’influence du libelle de Marie Astell qu’en fut écrit un autre conçu dans le même esprit, quoique plus caustique encore. C’est « Un essai de défense du
I. A serious proposai to lhe ladies for the advancement of their Irue and greatest inlerest. By a lover of her sex. London.
sexe féminin, dans une lettre écrite par une dame à une autre » (i). L’année suivante elle eut une nouvelle édition.
Sur le continent une Française et une Hollandaise se mettent à traiter cette question en meilleurs termes et avec beaucoup plus de civüité. C’est d’abord la fille adoptive de Montaigne, Mlle de Gournay qui rompt une première lance. Dans « L’égalité des hommes et des femmes » (2) et dans le « Grief des dames », deux traités dont malgré les archaïsmes, le tour est resté agréable, elle d^éfend le principe de l’égalité intellectuelle de l’homme et de la femme et s’élève contre l’habitude qu’on a de constituer à la femme « pour seule félicité, pour vertus souveraines et uniques t ignorer, faire le sot et servir ». Elle en appelle, sur les mérites et les aptitudes de son sexe, aux témoignages des philosophes de l’antiquité grecque et latine, aU patronage des Pères de l’Eglise, à « l’autorité de Dieu même » et entend :« prendre la plume dans lês gazettes et dire son mot dans les conférences, à l’encontre de ces bruyants vautours qui font piaffe de ne jamais s’amuser à lire un écrit ©U à entendre un discours de femmes » (3).
Cette controverse prit un ton plus ferme avec une amie de Mlle de Gournay^ une érudite hollandaise — presque aussi célèbre que la reine Christine de Suède, — ■ une correspondante autorisée de Spanheim, Huyghens, Saumaise, Gassendi, Voet, Balzac, Mersenne, Gourart : Anne Marie Schurman, dont les traités, écrits en hébreu, en grec, en latin, en français atteignirent de son temps trois éditions (Nobilissimæ virginis Annæ Mariæ Schurman Opuscula Hebrea grœca, Latina, Gallica. Les 2 premières éditions
1. An essay in defence of the female Sex... in a letter to a lady written by a lady. London 1696.