‹ Histoire des femmes médecinsChapitre 129 sur 181 · Cohn : o. c · texte numérisé non relu

Cohn : o. c

2. Lukaszewicz Historya szkol w Polsce (Histoire des écoles en Pologne), Posnanie i85o t. II. p. 137-188.

Mélanie Lipinska 20

L’homme d'Etat polonais parle ici absolument dans le même sens que Mme Necker de Saussure dans son plan d’études idéal. « Instruire un enfant dit-elle, c’est le construire en dedans, le faire devenir un homme. Les filles, à cet égard ont les mêmes titres que les garçons. C’est là que se retrouve la véritable égalité de la femme avec l’homme, l’égalité morale, celle que l’antiquité païenne a reconnue en termes saisissants de justice et de grâce, par la bouche de Plutarque. »

Ce fut la Pologne qui réforma la première l’éducation des jeunes filles. La commission d’éducation, qui n’était rien d’autre que le premier ministère d’instruction publique, institué dans la république polonaise en 1778, les soumit à un contrôle sévère, améliora l’administration et le plan d’instruction, et devait procéder à la création dans chaque palatinat des « éphorats » féminins, c’est-à-dire des conseils d’inspection des écoles des jeunes filles, composés de dames les plus éclairées et les plus dignes d’estime dans chaque palatinat, lorsque survint le deuxième partage (i).

En France, la Révolution ne s’est pas intéressée beaucoup à l’éducation des filles. Elle l’a laissée en dehors de ses créations et de ses projets. La Convention qui fonda l’Ecole normale, les lycées, les écoles de médecine, ne fit rien pour l’éducation des femmes ; il en fut de même sous le Consulat. En i8o2,Fourcroy déclarait, dans un rapport que «la loi ne s’occupe pas de l’éducation des filles ».

Un rapport de vendémiaire an IX nous apprend qu’à cette époque, il n’y avait à Paris que 27 écoles de filles, et encore sans élèves, sans livres^ sans mobilier. Voilà pour l’instruction primaire. Quant à l’instruction secondaire elle était encore plus abandonnée. C’est à Mme Campan que revient

.1. Lukaszewicz : o. c. II. 438-439.

rhonneur, après la Révolution et sous le premier empire, d’avoir donné l’élan à l’enseignement des femmes. Sous son impulsion et à l’imitation de ses efforts, de nombreux pensionats se fondèrent, et les couvents supprimés par la Révolution commencèrent à se rouvrir. Pourtant, l’éducation de ce temps, nous dit M. Gréard, avait pour principal caractère la frivolité : « les représentations scéniques, le jeu, la danse y tenaient une grande place, la plus grande peutêtre ! » Mme de Genlis, chargée de l’inspection des écoles publiques, réussit à faire corriger un certain nombre d’abus. C’est vers cette époque que se place la création des maisons de la Légion d’honneur : Saint-Denis, Ecouen et autres; et ce fut Mme Campan qui en rédigea les statuts.

Quelques autres personnes s’appliquèrent à la même époque, à cette œuvre de restauration intellectuelle pour les femmes : Mme Maisonneuve, Mlle Sauvan, parmi les laïques; Mme Rarat, fondatrice du Sacré-Cœur parmi les congréganistes. De i8i5 à 1820 la législation commença à s’occuper de ces divers établissements et à les distinguer en différentes classes : écoles, pensions, institutions. Un brevet de capacité était institué pour les écoles primaires, il permettait l’enseignement dans les pensions et un diplôme supérieur était imposé aux institutrices.

On ne peut nier que les réclamations des femmes et des écrivains qui défendaient la cause féministe, contribuèrent beaucoup à amener ces réformes.. En dehors des faits que nous avons énumérés au commencement de ce chapitre, nous en pourrions citer d’autres. Ainsi par exemple, le 19 janvier 1808 parut un journal intitulé 1’ « Athénée des dames ». 11 était édité par un libraire de la rue Git-le-Cœur et luttait pour mettre les femmes, au point de vue intellectuel, sur la même ligne que les hommes. On ne se dissimulait pas que leur principal défaut était la médisance ; mais,

pour y remédier, il « suffisait de donner un aliment à leur esprit et de modifier leur éducation ».

Les articles étaient rédigés par des femmes qui étaient chargées également d’exécuter les dessins et gravures de chaque numéro. Rappelons aussi, que pour les saintsimoniens, l’éducation était le moyen : « d’inspirer à tous les hommes, sans différence de sexe, l’idée de développer, de cultiver en eux les sentiments, les connaissances, les habitudes qui doivent les rendre dignes d’être les membres d’une société aimante, ordonnée et forte; de préparer chacun d’eux selon sa vocation, à lui apporter son tribut d’amour, d’intelligence et de force».

Cependant malgré les protestations périodiques en faveur d’une réforme de l’éducation des filles et qu’il serait trop long d’énumérer, la routine et les préjugés opposèrent en France une digue insurmontable à toute amélioration. C’est à ce point qu’en i833 Guizot dontle plus bel acte comme homme d’État est sa loi sur l’instruction primaire dut sacrifier un titre entier consacré aux écoles primaires de filles parce qu'il put constater que s’il ne le retirait pas, la loi serait rejetée. M. E. Legouvé écrivait récemment que, il y a trentedeux ans, il avait été fort malmené et traité de socialiste et de destructeur de la famille, parce que, dans un cours sur les femmeSj, au collège de France, il avait demandé des lycées pour les filles comme pour les garçons et déplorait l’insuffisance de l’instruction données aux jeunes filles dans les pensionnats et dans les familles.

Mais déjà l’excellente ordonnance du 7 mars iSfiy, qui fut, au dire de M. Gréard, la première charte de l’enseignement secondaire des filles, améliora l’état de choses.

Sous l’impulsion de cette législation, l’éducation des

1. V oir rapport de M. Camille Lee sur l’enseignement second.aire des jeunes filles, session de 1879.

filles fit de rapides progrès. En 1896^ dit le rapport, on comptait, dans le département de la Seine, 253 pensionnats.

En 1846, il y en avait 266, plus 20 couvents. Les maisons laïques comptaient i3.484 élèves; les maisons ecclésiastiques en comptaient 1.600, en tout i5.ooo élèves. En même temps, un nouveau système d’enseignement pour les filles venait faire concurrence à celui des pensionnats et des institutions. C’est le système des cours, introduit jadis par l’abbé Gaultier, mais dont le principal restaurateur et réformateur a été Alvarès Lévi.

On sait quel succès ces cours ont obtenu dans la bourgeoisie parisienne. Un grand mouvement d’opinion favorisait et accélérait ce progrès, et une revue pour l’enseignement des femmes discutait toutes les questions que soulève la matière. On commençait à demander l’intervention de l’Etat et à propager l’idée des collèges de filles semblables en tout aux collèges de garçons pour l’établissement et la durée des études.

En 1842, Kilian, chef du bureau au Ministère de l’instruction publique, écrivait dans un mémoire intitulé : « De l’instruction des filles à ses divers degrés » :

Une éducation nationale n’est pas moins indispensable pour les filles que pour les jeunes gens ; et si l’Etat doit, à juste titre, exercer une influence immédiate sur les collèges qu’il entretient ou qu’il surveille, son devoir, son intérêt n’est-il pas le même à l’égard des pensions et institutions de demoiselles.

On attribue même à M. de Salvandy la pensée d’un projet de ce genre.

La loi du i5 mars i85o arrêta court ce bel élan. L’atteinte

fut d’autant plus funeste qu’elle parut portée au nom de la liberté.

Le règlement du 7 mars 1847 constituait quatre degrés d’instruction pour les filles ; les écoles primaires élémentaires, primaires supérieures, les pensions et les institutions.

Toute cette hiérarchie, si laborieusement construite, fut en un instant brisée. On confondit dans une même appellation et sous une législation commune, les écoles, les pensions et les institutions. On supprima les degrés auxquels elles répondaient et les brevets qui les représentaient. Avec le brevet de capacité, le brevet simple et même avec la lettre d’obédience, chacun eut le droit de tout enseigner. L’examen lui -même avait été abaissé ; sauf à Paris, la littérature avait été exclue du brevet complet de capacité. On avait retranché également l’exposition des principes d’éducation et des méthodes d’enseignement.

Cette loi, si mal conçue, contenait cependant un chapitre important. Elle obligeait les communes de huit cents âmes à avoir une école de filles à condition toutefois que « leurs propres ressources leur en fournissent les moyens ».

Deux lois qui vinrent après : celle de 1867 et du 28 mars 1882 résolurent très heureusement la question de l’instruction des femmes. Le ro avril 1867, il fut décidé que « toute commune de cinq cents habitants et au-dessus, serait tenue d’avoir au moins une école publique des filles. Et comme en même temps M, Jules Simon démontra dans la discussion de la loi 1867 qu’il fallait aussi instruire sérieusement les jeunes filles des classes riches. M. Victor Duruy, à qui on doit tant d’importantes créations, suscita celle des cours universitaires, qui soulevèrent alors une foule de réclamations et de protestations. Parmi les cours institués à celte époque, pour répondre à l’appel du ministre, un

certain nombre subsistent encore aujourd'hui ; ceux de la Sorbonne particulièrement sont restés en faveur et jouissent d’une grande prospérité. Ils répondent plutôt à l’enseignement supérieur.

La loi du 28 mars 1882 vint assurer définitivement le succès de l’œuvre' en rendant l’enseignement primaire obligatoire pour les filles comme pour les garçons. Un an plus tôt, grâce à l’initiative de Camille Sée, les lycées de jeunes filles avaient été votés par les Chambres françaises, et le premier lycée était ouvert à Montpellier.

La même loi décida que les femmes seraient exclusivement chargées des cours dans ces lycées, aussitôt qu’on en aurait assez pour remplir ces postes. La principale pépinière de ces futures professoresses, est non pas la Sorbonne, mais l’école normale de Sèvres, dirigée par Mme Jules Favre. Cet établissement prépare les jeunes filles au certificat d’aptitude et à l’agrégation.

Les élèves doivent signer au moment de leur admission un engagement d’enseigner pendant une période de dix ans après leur sortie. Celles qui réussissent aux examens sont pourvues de places dans les écoles publiques. L’école Sévigné remplit le même but.

La seule histoire de l’éducation des femmes françaises démontre combien long fut l’acheminement de l’instruction féminine vers la perfection. Naturellement, cette particularité n’a pu que contribuer à rendre les requêtes féminines plus intenses et par conséquent à renforcer le mouvement féministe.

Nous ne nous occuperons pas des autres pays à cet égard. Nous verrons du reste les batailles qui s’y livrèrent pour l’admission des femmes aux universités ; et cette lutte est surtout l’épisode qui nous intéresse dans la conquête de l’instruction par les femmes.

Résumons-nous : Au xixe siècle, la question des femmes médecins entre dans le grand cadre des réclamations féminines au point de vue politique, social, économique et scientifique. Ce mouvement prend sa naissance à la Révolution française et continue à se développer dans la première moitié du xix'' siècle ; après i848 il devient plus intense, plus fort, mais des facteurs nouveaux n’y entrent pas. C’est pourquoi, à partir de i848 nous ne nous occuperons du mouvement féministe que dans les cas où nous y seront absolument obligée. Nous ajouterons même que, c’est pour éviter les redites et simplifier le plan de notre travail, que nous avons cru nécessaire de donner ici un aperçu général des origines du mouvement féministe et de ses principaux facteurs.

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