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CHAPITRE XIX

Etudes médicales des femmes françaises, allemandes et polonaises pendant la première moitié du XIX® siècle.

France : Mme Lachapelle et Mme Boivin. — Leur vie et leur œuvre.

Allemagne ; les deux dames Siebold, Mme Hüter. — Pologne : Marie

Colomb.

Pendant les temps mouvementés de la Révolution et de la première moitié de ce siècle, la question des femmes médecins ne s’agita que rarement. Marie Wollstonecraft, Hippel et Legouvé dans leurs œuvres, quelques femmes dans leurs pétitions, y touchèrent. Pourtant en France, en Allemagne et en Pologne, à l’abri de la tourmente, quel-

ques femmes contribuaient selon leurs forces, au développement de la science médicale.

Ce fut avant toutes Mme Marie-Louise Lachapelle.

Née à Paris, le i®"' janvier 1769, elle était de race médicale. Son père, Louis Dugès avait été officier de santé et sa mère, sage-femme jurée au Châtelet, personne d’un rare mérite, était placée à la tête du service d’accouchement de l’Hôtel-Dieu. C’est elle qui instruisit sa fille dans la pratique de son art.

Marie-Louise fit des progrès rapides. Nourrie d’excellents conseils et des exemples qu’elle avait sous les yeux, elle acquit si promptement des connaissances solides et approfondies dans l’art obstétrical que, à l’âge de quinze ans, elle eut le bonheur de sauver dans un accouchement difficile la mère et l’enfant.

En 1792, elle épousa M. Lachapelle, chirurgien de l’hôpital Saint-Louis, mais elle n’en continua pas moins à résider à l’Hôtel-Dieu, aidant et remplaçant souvent sa mère dans ses leçons et dans la pratique ; aussi en 1796, l’année même de la mort de son mari, fut-elle promue au grade de sage-femme adjointe.

Vers ce. temps l’état affreux et maintes fois signalé dans lequel se trouvait le service des accouchements à FHôtel- Dieu, avait enfin attiré l’attention de l’autorité. On voulait fonder un établissement dans lequel les femmes en couches fussent isolées des autres malades, et qui pût servir en même temps à l’instruction des élèves sages-femmes pour lesquelles la durée des études devait être portée de trois mois à un an.

Après une tentative malheureuse pour organiser une école d’accouchements à la Salpêtrière (février 1791) le Comité de salut public, délibérant sur la pétition portée par le maire de Paris au nom de la Commune, avait arrêté le

i5 pluviôse an II que la maison nationale appelée le Val, de-Grâce serait provisoirement employée pour les femmes en couches et les enfants trouvés.

L’arrêté est signé de B. Barrère, Carnot, Gouthon etCollot d’Herbois.

Mais cette installation fut de courte durée. Le i®' décembre 1796 un autre bâtiment, celui de l’abbaye de Port- Royal, supprimée comme les -autres communautés religieuses;, en août 1792, et transformée, en 1793, en une prison pour les suspects (elle portait par une amère ironie le nom de « Port libre ») fut mis par décret de la Convention à la disposition de l’administration générale des Hospices. C’est là qu’on établit une partie de l’hôpital de la Maternité.

Cet hôpital fut créé en grande partie d’après les conseils de Mme Lachapelle. Au moment du transfert on y distinguait deux sections : 1’ « allaitement » et 1’ « accouchement ».

L’allaitement appelé depuis l’hospice des Enfants-Assistés, fut placé dans les bâtiments de Port-Royal et l’accouchement dans les bâtiments de l’Oratoire, actuellement occupés par les Enfants-Assistés.

Notre sage-femme présidait, avec une remarquable intelligence, surtout aux travaux d’aménagements de l’ancien Oratoire. Dès que ces travaux furent finis, on chargea Baudelocque de l’enseignement théorique dans le nouvel établissement et Mme Lachapelle de la partie pratique. Là (i) elle exerçait et dirigeait les élèves, consacrée toute entière aux devoirs de sa vocation jusqu’au moment de sa mort. La

I. Par suite du développement de l’Ecole des sages-femmes, les bâtimeats de l’Oratoire étant devenus insufHsants, le conseil général d’administration des hospices décida, par arrêté du 29 juin i8i4, la mutation des deux maisons et leur séparation définitive. La Maternité et l’Ecole des sages-femmes furent installées définitivement dans les bâtiments de Port-Royal le i^r octobre 1814.

science la perdit trop tôt, car elle mourut à l’âge de cinquante-deux ans, le 4 octobre 1821.

Son décès provoqua des regrets universels. Les élèves précédées de cent jeunes filles vêtues de blanc, le conseil général des hospices, les premiers médecins de la capitale et les notables accompagnèrent sa dépouille mortelle qui fut déposée au cimetière du Père la Chaise. Trois discours furent prononcés sur sa tombe, le dernier par Mme Holleville, ancienne élève de l’école et membre de l’Athénée des arts.

Durant l’espace de plus de vingt ans Mme Lachapelle fournit un très grand nombre d’éléves sages-femmes dans toutes les villes de France et même, dans toute l’Europe. Elle présida à plus de 5o,ooo accouchements, non compris les nombreux accouchements qu’elle faisait dans la capitale chez les personnes, les plus distinguées. Sa longue expérience en cet art pouvait le disputer au plus célèbre professeur théoricien et elle se distinguait surtout par son habileté à éviter les opérations.

« J’ai acquis, disait-elle, la conviction que la nature est la plus grande science, par suite, ce n’est qu’à la dernière extrémité que je fais usage des instruments ou forceps ».

Ceci ne l’empêchait pas d’être un excellent opérateur, douée d’une habileté manuelle et d’une présence d’esprit des plus rares (i). Baudelocque, si bon juge en cette matière, admirait avec quelle facilité sa main souple, délicate, toujours dirigée par l’intelligence, savait surmonter les obstacles ; aussi, toutes les fois qu’il était appelé à l’hospice pour quelque accouchement laborieux, il confiait à Mme Lachapelle, le soin de les terminer elle-même. Il aimait beaucoup la voir opérer sous ses yeux, et ne manquait jamais d’applaudir à ses succès.

I. J. Bourdon : Illustres médecins et naturalistes. Paris i844 p. 465.

Voulant que les fruits de sa longue expérience ne fussent point perdus, Mme Lachapelle les a résumés en des ouvrages très estimés. Elle publia (1819) dans l’Annuaire des médecins et chirurgiens des hôpitaux (p, 542-555) : des « Observations sur divers cas d'accouchements » ( rupture du vagin ; présentation de la face; issue prématurée du cordon; accouchement précédé de convulsions) et, deux ans après, son ouvrage principal intitulé « Pratique des accouchements ou mémoires et observations choisies sur les points les plus importants de l’art ». Ses forces ne lui permettant plus de s’occuper de la rédaction définitive de cet ouvrage, elle y fut aidée par son cousin, le docteur A. Dugès. Mais, à peine le premier volume avait-il paru, que la mort l’arracha à la science.

Heureusement, le reste de la « Pratique des accouchements » était prêt et le D" Dugès ne tarda-t-il' pas à le publier. En 1825, parurent le deuxième et le troisième volume. L’ouvrage entier contient en tout onze mémoires. Ce sont, on peut le dire, onze pierres formant le monument impérissable de Mme Lachapelle.

Leur caractère est très bien défini par l’épigraphe du premier volume empruntée aux œuvres de Mauriceau. On y lit :

« Les exemples persuadent bien mieux que les simples raisonnements et l’expérience donne la perfection à tous les arts ».

Aussi, ce qui assure à l’ouvrage de Mme Lachapelle une valeur toute particulière, c’est le grand nombre d’observations dans lesquelles elle expose le résultat de son expérience si riche et qui viennent donner aux règles qu’elle formule un appui solide. Elle notait avec le plus grand soin, tous les incidents survenus dans son établissement, et, c’est seulement en se basant sur un nombre considérable de faits, qu’elle pose des conclusions.

Le premier mémoire comprend « Fénumérations le diagnostic, le pronostic, les indications etc, des positions du fœtus et Fexposition générale des principaux procédés opératoires ». Observant fidèlement la nature, Mme Lachapelle cherche d’abord a simplifier les variétés de présentations de son maître Baudelocque, et à les réduire au nombre de celles qu’elle avait pu observer elle-même. Des 49 positions de son maître, elle n’en conserve que 22, y compris celles du crâne, du siège, des pieds, des genoux, de la face et des épaules, avec leurs subdivisions. Le diagnostic de ces positions est clairement décrit et les circonstances qui peuvent amener une erreur sont méthodiquement indiquées. Dans toutes ses doctrines, Mme Lachapelle s’en tient essentiellement à l’expérience, au côté pratique de Fart et évite les théories. Son ouvrage montre ce que pouvait son habileté au lit de la parturiente. L’auteur a parfaitement exposé le manuel des opérations obstétricales. Elle parle longuement du forceps, de son application, de la version ; et traite avec précision de toutes les variétés opératoires.

Elle donne le conseil d’enlever les cuillers du forceps aussitôt que l’occiput a été amené au dehors, et d’abandonner à la nature le complément de l’expulsion de la tête. Elle préfère le forceps de Levret à tous les autres, et rejette complètement le levier.

Dans son second mémoire, Mme Lachapelle parle spécialement des présentations du vertex ou du sommet ; elle regarde les présentations de l’occiput et du pariétal comme de simples variétés de présentations du sommet (qu’elle désigne sous le nom collectif de présentations du crâne) ; toutefois, ses conclusions ne sont pas toujours justes, elle admet trop de variétés de positions dans ces diverses présentations.

Si le premier mémoire est purement théorique, le deu-

xième est composé de deux parties. L’une plus courte est théorique, l’autre qui la suit, contient un nombre considérable (quatre-ving-t-cinq) d’observations les plus curieuses et les plus typiques. Ces observations particulières sont suivies chacune de réflexions théoriques et pratiques ; c’est en quelque sorte une leçon clinique.

Tous les mémoires suivants sont bâtis sur le même plan. Le troisième (positions de la face) contient aux pages 367- 4i2 un aperçu théorique suivi (p. 4i 3-498) de 87 observations particulières. Le quatrième, est consacré à la position des pieds, des fesses et des genoux (t. II, p. 16-91, théorie, p. 92-175 observations) ; le cinquième, aux positions de l’épaule (p. 177-222 théorie ; p. 223-3 14 observations) ; le sixième, aux hémorragies utérines et à l’avortement (3i5- 4o3, théorie,, p. 4o3-490 observations); le septième, à Teclampsie puerpérale (t. III, p. i-34, théorie, p. 35-83. observations) ; le huitième, à la rupture et au déchirures des organes génitaux (84-i46 théorie, p. 147-211 observations); le neuvième, aux procidences (212-237; 288-81) ; le dixième, aux obstacles dépendant des parties molles (282-812, 3i3- 4oo) ; le onzième, aux obstacles dus au bassin (4oi-462, 463- 526).

Mme Lachapelle décrit très bien le mode, suivant lequel les bras se dégagent par les seules forces de la nature, et en déduit, pour l’extraction, des règles excellentes. Elle connaît les avantages du dégagement de l’enfant, quand il ne s’engage que par un seul pied, et recommande chaudement ce mode d’accouchement. Elle dit que les accouchements par le siège ne sont pas si dangereux qu’on l’avait cru jusqu alors, et montre que la plupart se terminent par les seules forces de la nature.

Dans les présentations pelviennes (Mém. IV) elle rejette complètement 1 emploi du forceps, que Levret avait recom-

mandé, elle craint qu’il en résulte des lésions des organes abdominaux. Ce qu’elle dit sur les présentations transversales porte l’empreinte d’une grande expérience et d’une étude sérieuse de cette anomalie de la parturition. « Jamais le fœtus n’est placé transversalement, il est toujours placé diagonalement, et c’est toujours, en fin de compte, l’épaule qui s’engage avec ou sans procédence du bras ». Elle a observé laversion spontanée dans ce mode de présentation ; la puissance de la matrice agit essentiellement sur le siège et le pousse vers l’orifice ; ce n’est que bien rarement que l’accoucheur peut espérer ce changement de présentation, car l’enfant succombe presque toujours. Mme Lachapelle pose aussi très nettement les indications de la version podalique (elle rejette complètement la version céphalique), et les conseils, pour pratiquer cette opération, prouvent qu’elle était passée maîtresse dans son exécution. Elle donne également d’excellents signes pour diagnostiquer une implantation du placenta sur l’orifice.

« Dans cet accident enseigne-t-elle, la grossesse arrive rarement à terme. Quand l’orifice n’est que peu dilaté, il faut rejetter l’accouchement forcé, bien qu’il soit tant prôné » ; elle attend tout du tamponnement ; l’accouchement par la version ou par le forceps ne devant être pratiqué que quand l’orifice est suffisamment dilaté. Et après la version, quand le siège aura été amené jusque dans les parties génitales il ne faut pas se hâter.

Dans les éclampsies la célèbre praticienne recommande beaucoup les saignées et l’application des compresses froides sur la tête de la parturiente (mém. 7). Elle expose très tien les obstacles à l’accouchement qui peuvent être occasionnés par le bassin (mém. 9). En cette occurence l’accouchement prématuré artificiel est rejeté et appelé par elle « avortement artificiel ». Elle n’est pas partisan de l’opéra-

tion césarienne qu’elle désigne comme une opération cruelle et funeste. ,

Ce livre a exercé une grande influence. Fr. G. Naegelle qui Fa analysé et apprécié dans le 5e volume des Heidelb. Jahrb. d. Litter, 1828, (tirage à part, Heidelb. 1828) en « déférait en toute circonstance à Fautorité de Mme Lachapelle ou l’invoquait » (i). Aussi, une traduction allemande du premier volume parut à Weimar, 1826, in-8®.

Siebold, dont la compétence rie saurait être ici discutée, juge cette femme de la façon suivante : « Nous ne croyons pas aller trop loin. en proclamant que l’ouvrage de Mme Lachapelle est un des plus remarquables de la littérature obstétricale française. Dans sa spécialité, elle a fait réaliser de fort grands progrès, et ses mérites ont été à juste raison appréciés hautement ».

A côté de cette femme remarquable, il faut ranger Mme Boivin.

Marie Anne Victoire Boivin, née Gillain, vit le jour à Montreuil près de Versailles le 9 avril 1778. Elle fut placée chez les religieuses de la Visitation de Marie Leszczynska qui développèrent dans la jeune fille les heureuses facultés qu’elle avait reçues de la nature pour les sciences et les arts. Pendant la Révolution elle se réfugia auprès d’une parente, supérieure des hospitalières d’Etampes', et là elle profita de quelques leçons d’anatomie et d’accouchements qui lui furent données par le chirurgien de l’Hôtel-Dieu de cette ville. Revenue auprès de ses parents en 1797, épousa Louis Boivin, sous- chef aux Bureaux des domaines nationaux, qui la laissa bientôt veuve avec une fille. Voulant utiliser les connaissances qu’elle avait acquises à Etampes, elle entra à la Maternité comme élève sage-

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