‹ Histoire des femmes médecinsChapitre 13 sur 181 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les femmes-médecins primitives.

Rapports entre la situation de la femme et la fonction de prêtresse. — Les Touaregs. — Le gouvernement féminin aux îles Palaou. — Les prêtresses médecins dans ces îles. — Les prêtresses médecins aux îles Marquises, en Australasie. — Dans les îles Philippines et la presqu’île de Malacca. — Dans la Cochinchine orientale et aux îles Andamanes. — En Arabie. — Au Nord-est de l’Asie. — Dans l’Amérique du Nord, en Californie, au Mexique et chez les Goajires de l’Amérique du Sud. — En Afrique. — En Australie.

Tout ce que nous avons dit des médecins primitifs se rapporte aussi aux femmes-médecins. Nous les rencontrons dans toutes les parties du monde: en Asie, en Afrique, en Amérique et en Australie.

Cependant nous devons faire une remarque. L’estime et la vénération dont sont entourés les médecins entoure également les femmes-médecins. Or, pour que les femmes puissent devenir médecins dans une peuplade primitive il faut que la situation qui leur est faite le permette. Là où elles sont asservies ou méprisées, la voie à la dignité de prêtresse-médecienne — pour employer cet ancien mot français — leur est fermée. Ainsi, déjà à l’époque primitive, l’exercice de la médecine par la femme dépend de sa situation dans la société.

Il nous semble superflu d’ajouter que la situation de la femme est, chez les primitifs très variable. Ici, la femme est considérée comme un être inférieur, là elle est admise sur le pied d’égalité avec l’homme, ailleurs elle jouit d’un rôle très considérable.

Les exemples les plus curieux de l’égalité nous sont four-

nis par les Touaregs du Sahara et par les habitants des îles Palaou en Australasie. Quoique les premiers soient musulmans, une monogamie très sévère règne parmi eux. Aussi bien parmi les femmes que parmi les hommes on trouverait difficilement un individu ne sachant ni lire ni écrire. La femme est vraiment la compagne de son mari, égale à lui au point de vue juridique, maîtresse des biens communs qu’elle administre, tandis que le mari se livre à la guerre et à la chasse.

Elle a le privilège de transmettre à ses enfants la noblesse. Les femmes des Touaregs sont belles, chastes et irréprochables. Gomme de vraies amazones elles accompagnent leurs maris à la chasse, montent, comme eux^ le cheval ou le chameau, prennent même part aux batailles (i).

Aux îles Palaou, l’explorateur polonais Jean Kubary a trouvé que les femmes ont leur gouvernement à elles, comme les hommes en possèdent un autre à eux. « L’adjbatoul » est le chef des hommes, il appartient à la famille adjdit ; la femme la plus âgée de la même famille est près de lui la reine des femmes. Lui et elle ont des sous-chefs de leur sexe.

Le « Raoupakaldite », le gouvernement féminin, veille sur l’ordre parmi les femmes, convoque les réunions et juge sans aucune intervention de la part des hommes. Les deux gouvernements masculin et féminin sont absolument indépendants l’un de Tautre, Les titres passent d’une sœur plus âgée à une autre, la femme du roi n’est jamais la reine des femmes.

La situation de femmes aux îles Palaou est en général très bonne et leur influence considérable. Quoiqu’elles s’occupent des travaux des champs, personne ne peut les battre ni les injurier. Si quelqu’un frappait une femme adjit,

(i) Ploss : Das Weib, 4® édit., Il, p. 124.

il paierait la même somme que celle due pour Tassassinat(i).

Une conséquence très logique de cette situation favorable est le fait que la femme peut-être « kalite », c’est-à-dire intermédiaire entre l’homme et le monde surnaturel, et consultée dans les cas de maladies.

Il en est de même aux îles Marquises. Voici ce que nous trouvons sur la société et les femmes de ces îles dans le livre de Max Radiguet (2).

« La société des îles Marquises se divise en deux classes distinctes. La première celle des Akaïkis, peut être regardée comme l’aristocratie de naissance, de fortune et d’intelligence du pays, elle comprend les chefs civils et religieux. La seconde se compose du reste de la population, les kikinos.

On est akaïki par droit de naissance, on le devient en s’illustrant à la guerre, en s’alliant à une atapeï (femme chef), en se faisant adopter par un chef. Quand un akaïki a plusieurs enfants, c’est l’aîné^ garçon ou fille, qui hérite du titre et des propriétés ; les autres enfants restent kikinos.

Souvent les akaïkis de première classe prennent le titre de grands prêtres ou de grandes prêtresses. Les grands-prêtres et les grandes prêtresses, destinées presque tous à devenir dieux après leur mort, ont de leur vivant le privilège héréditaire d’être inspirés par les divinités, dont iis transmettent les arrêts àla population. A cette faculté, ils joignent celle de guérir les maladies de l’âme et du corps, lesquelles sont toujours un effet de la colère divine. Ils remplissent donc le double emploi de médecins et de sorciers.

(1) J. kubary ; Die Palau Inseln in der Sudsee (in : Journal des Museums Godeffroij 1873-74, I, p. 177-238).

Mélanie Lipinska 2

Le mystère dont ils s'entourent, le pouvoir qu’ils ont de disposer du tapu, d’exiger des victimes humaines, les rendent très redoutables. »

Partant, la condition sus-indiquée est remplie aussi aux îles Marquises. La différence sociale de situation entre l’homme et la femme n’y existe pas. La noblesse se transmet aussi bien aux descendants masculins qu’aux descendants féminins. Voyons maintenantla méthode de traitement usitée dans les îles (aux bords de la baie de Taiohaë) décrite également par Radiguet (i) :

« Nous allâmes — dit-il — visiter un chef malade appelé Tumé, qui n’avait pu venir à nous. Ce chef était cloué sur sa natte et geignait sous l’aiguillon d’un rhumatisme aigu. Deux ou trois jeunes femmes, les mains ruisselantes d’huile, lui frictionnaient une jambe, tandis que, placée à son chevet, une prêtresse, murmurait les formules du hiko, incantation destinée à faire sortir, nous dit-on, un mauvais dieu logé dans le membre malade. »

Radiguet nous parle encore une fois d’une femme médecin qui H soigné le chef Jotété à Vaitahu :

« Bientôt il se plaignit de souffrances cruelles. Un mal inconnu le dévorait. Il manda près de lui une sorte de prêtresse habile en l’art de guérir. Cette femme déclara que notre présence à Vaitahu causait seule la maladie du roi et qu’il importait à sa guérison de le soustraire d’abord à notre influence pernicieuse » (2).

En général, l’Australasie offre le plus de faits relatifs à notre question (3).

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