Guy ; Les femmes françaises, p. i65-i
2 Alesson . Les femmes décorées, Paris 1891, p. 71-72.
subi une amputation pénible. L’empereur lui donna satisfaction.
C’est en appréciant les mérites des ordres religieux féminins que Napoléon I®*' leur donna la liberté complète de se consacrer à leurs occupations ; en outre, le 3o septembre i8o7, il assura un appui matériel à l’ordre des sœurs de la charité.
Mais en même temps, parmi les femmes laïques émergèrent aussi des âmes compatissantes et dévouées. Telle fut, par exemple Marguerite Favre t, veuve Meyer. En i83o, l’Académie française lui décerna un prix de 3.ooo francs pour sa belle conduite pendant les sièges qu’eut à soutenir la ville de Belfort en i8i3 et en i8i5. Pour connaître de plus près les motifs de cette récompense flatteuse nous n’avons qu’à copier le rapport qui fut fait au sein de la haute assemblée par M. Parseval Grandmaison.
.... Sans fortune et sans autre ressource que son ardent amour pour l’humanité, Marguerite Favret est devenue la providence des malheureux dans la ville de Belfort.
« Une épidémie infestait les hôpitaux, où affluait un grand nombre de militaires malades et blessés amenés d’Allemagne.
« La veuve Meyer se dévoue pour les secourir ; tous les lits de douleur sont visités par elle ; tous les secours sont prodigués ; rien ne la rebute, ni le dégoût des plaies, ni le danger du séjour. Elle apparaît comme ange à tous les êtres souffrants, les console, les encourage, les assiste, et contribue à les guérir. Elle ne borne pas là ses efforts secourablés ; pendant les sièges que subit la ville de Belfort, elle suit courageusement les sorties de la garnison ; on la voit sur les champs de bataille, pourvue de linge et de charpie, de remèdes et de refraîchissements ; elle accourt partout où des l)]essrires réclament sa présence.
« Elle ne distingue pas les amis des ennemis ; tout ce qui est homme, tout ce qui souffre a part à ses bienfaits. On la voit sans cesse étancher le sang, panser les blessures et s’empresser de transporter hors du péril tous ceux que la mort peut atteindre.
L’état le plus désespéré ne rebute point son infatiguable pitié ; et quand elle réussit, sa joie éclate au milieu des bénédictions de toutes les victimes qui sont sauvées par elle.
Un sort bien étrange échut à une autre femme française, Henriette Faber (i) qui se consacra aux soins des blessés' Née à Lausanne elle épousa un officier français qui fut tué àWagram. Déjà, de son vivant, elle s’occupait activement de chirurgie ; mais après la mort de l’officier elle prit les vêtements masculins, se fit passer pour un homme, et sous le nom de Henri Faber, subit l’examen de chirurgien militaire. Gomme tel, elle resta dans la Grande Armée, jusqu’à la guerre d’Espagne où elle fut faite prisonnière. Elle séjourna en Espagne j usqu’à la paix puis partit en 1818 pour l’île de Cuba comme médecin espagnol officiel.
Une jour elle y entendit dire quelques pas derrière elle : « ce doit être une femme ». Troublée et craignant de perdre son gagne pain elle rentre chez elle et propose à sa servante de se marier avec elle contre une bonne récompense. La servante qui savait que c’était une femme y consent, mais trahit bientôt, son état civil. Les pièces d’Henriette étant inscrites sous le nom de Henry Faber, il y avait falsification ; on lui intenta un procès et, en 1828, Henriette fut condamnée pour « sacrilège » à 10 ans de réclusion, et au
I. L histoire d’Henriette Faber fut publiée pour la première fois en termes très brefs parL. Grasilier in Intermédiaire des cbercbeurs 1900, (7 mars) p. 394-5. Les communications personnelles de ce savant nous
ont permis de la compléter.
bannissement. En 1825, Henriette fat transportée en Floride, là elle reprit son métier de chirurgien, fit fortune et finalement mourut sœur de, la charité à la Veracruz.
. On peut voir par cet exemple combien il était injuste de s’opposer à l’exercice de la chirurgie par les femmes. Une femme put passer ses examens, put exercer sa profession avec succès, mais pour cela elle fut obligée de cacher son sexe et s’exposa ensuite aux dangers de la condamnation la plus révoltante !
En Allemagne se rencontrèrent aussi des femmes de cœur. Mentionnons ici la serrurière viennoise Françoise Klihr. Après la bataille d’Austerlitz elle consacra toutes ses forces, aux soins des blessés. Avec sa fille, âgée de six ans, et avec ses employés elle soignait près de deux cents personnes. Elle fournissait aux malheureux soldats du lingOj des habits, des vivres et même des médicaments les plus nécessaires. Ainsi, elle sauva la vie à beaucoup de malades (i) et
I. Les mémoires du général Thiebault, montrent combien les Autricbiens s’occupaient peu de leurs blessés. En i8o5 — y lit-on — à queL ques lieues de Wels, nous traversions une forêt dans laquelle ons’élàit battu deux jours auparavant; des morts, des armes et des débris de charrettes et de voitures d’artillerie, épars dans la neige, rappelaient la lutte sur une grande lieue. Vers le milieu de ce cbamp de carnage, j’aperçus au bord d'une futaie une masure ; suivant mon habitude de fouiller tous les endroits où des soldats pouvaient se cacher, j’arrivai à la porte dont le battant était brisé et je me trouvai devant un homme qui me parut dé proportion énorme, tête nue, couvert de lambeaux, les cheveux épars en grande partie collés, et le visage tout noir de sang figé ; il se traînait sur ses genoux, faute 'peut-être d’avoir, encore une jambe, l'œil et la bouche profondément coupés d’un même coup de sabre. Il tendait vers moi ses deux grands bras, me fixant de son seul œil hagard et accompagnant la plus effrayante grimace d’un gémisse-* ment, d’un mugissement, d’un hurlement dont il est impossible de caractériser le son. Il était suivi par je ne sais combien d’autres blessés, tous Autrichiens, plus ou moins mutilés, abandonnés, et qui, au milieu des frimas, croupissaient là depuis deux jours, sans vivres, sans feu. alors qu’aucun secours n’aurait dû leur manquer, puisqu'ils étaient dans leur patrie. A la Vüê de ces malheureux, au spectacle si terrifiant du premier,
parvint même à rendre la liberté à quelques uns d’entre eux. En 1806, l’empereur François II lui conféra une médaille d’or.
Belle aussi fût la conduite de la femme du philosophe allemand Fichte. Lorsque après la bataille de Rotzbach tous les hôpitaux de Berlin étaient remplis de blessés elle demanda la permission de les soigner. Animée d’un feu sacré elle distribuait aux malades les aliments, les médicaments, les habits ; et en même temps, soutenait leur courage. Ce secours psychique était à son avis de la plus haute importance. Elle compatissait surtout avec les adolescents qui, minés de nostalgie, demandaient à mourir le plus tôt possible et repoussaient les aliments et les médicaments. Elle relevait leur état moral, venait causer avec eux, écrivait à leurs parents et leur en apportait des nouvelles. Le soir, après avoir passé la journée entière auprès des blessés, elle faisait des quêtes dans la ville pour avoir de quoi subvenir aux besoins des malades.
A Koenigsberg se distingua de la même façon la reine Louise. A Golberg, la veuve Schâfer s’est conduite d’une façon très héroïque. Cette initiative privée fit naître dans certaines âmes l’idée de la nécessité^ de former des associations consacrées aux secours des blessés. Elles étaient d’autant plus indiquées que les pays protestants manquaient des ordres religieux féminins qui brillèrent tant en France.
je fus bouleversé par une émotion comme jamais peut-être je n’en ai ressentie de pareille. Je tins pied cependant, je fis appeler le major du 36e régiment et je le chargeai de faire ce qu’il j aurait de possible, d’attendre avec une garde que, du premier village je pusse envoyer des voitures pour porter à ces malheureux quelques vivres, des effets de premier pansement, et les faire évacuer sUr la plus prochaine ville, et je partis avec la conviction d’avoir fait ce que j’avais pu. Et cependant il est un visage qui m’est toujours resté présent, un œil qui semble me regarder, un cri qui retentit à mon oreille, et je suis encore poursuivi par l’image de ce lugubfê tableau.
En i8i3,fut fondée en Prusse Passociation au nom un peu voilé de « Frauenverein zum Wohle des Vaterlandés. >i (Société féminine pour le bien de la patrie); en 1814, en Bavière, « Frauenverein fur die im Felde Erkrankten » et d’autres encore.
Après i8i5, presque toutes ces sociétés furent dissoutes. Mais lorsque^ en i83o, éclata la guerre entre le Royaume de Pologne et la Russie les femmes — cette fois naturellement les Polonaises — revinrent à leurs postes. La célèbre éducatrice des femmes polonaises Clémentine Hoffinan, née Tanska (1798-1849, elle repose au Père-Lachaise) fonda le 29 décembre i83o la célèbre « Société de bienfaisance patriotique des dames polonaises », à Varsovie^ société qui rendit des services incalculables à la cause publique. Ce fut Clémentine Hoffman qui régla ses statuts, fixa ses séances, stipula, ses ressources, et détermina ses travaux. Proclamée à Punanimité présidente de la société, elle eut pour aides douze tutrices, qui s’obligeaient chacune à verser mensuellement dans la caisse de la société une offrande régulière. Chaque tutrice avait le droit de s’adjoindre un nombre illimité de compagnes qui, à leur tour, contribuaient pour une somme plus modique aux besoins de la société, et remplissaient les services de bienfaisance conjointement avec les tutrices. Les dames faisant partie de la société devaient en outre marquer leur présence aux séances par un don quelconque, fruit de leur travail ou de leurs épargnes. Bientôt les dames et les demoiselles, les mères et les filles, accoururent aux bonnes œuvres de la société fondée par Clémentine Hoffman. Avant le commencement des hostilités, les soins de l’association furent dirigés sur l’équipement et les besoins des héros s’enrôlant sous l’étendard de la liberté, auxjours du carnage le rôle des dames sociétaires changea : elles se •vouèrent avec une admirable sollicitude à la surveillance des hôpitaux .
Chaque tutrice choisissait son hôpital et présidait jour el nuit, elle et ses compagnes, au service intérieur. « Ce fut un spectacle sublime de voir ces femmes de tout âge et de tout rang, après avoir déposé leur or et leurs bijoux sur l’autel de la patrie, veiller au chevet des blessés et des cholériques, porter dans les dortoirs des aliments préparés chez elles et par elles, bander les plaies, étancher les blessures, présenter elles-mêmes les potions ordonnées, et distribuer dans cette enceinte de deuil et de mort quelques-unes de ces paroles qui consolent. Clémentine Hoffman surveillait tout, recevait des rapports réguliers de ses compagnes, improvisait des ressources et en réglait l’application. Elle se prodiguait, se dévouait la première,, et se montrait partout à la tête de ses conapagnes.
Pendant la durée de la Révolution, la société disposa de 4.000 fr. environ en argent comptant, et de deux fois autant en linge, charpie, habillements, médicaments, etc. Les nombre de ses membres s’éleva jusqu’à 4oo ; il n’y eut pas jusqu’aux naïves et adolescentes élèves des pensionnats qui ne voulussent participer à l’œuvre patriotique de leur surintendante adorée.
Après la prise de Varsovie, un grand nombre de dames, forcées de ménager la position difficile de leurs maris, ayant quitté à regret la société, Clémentine Hoffman les remplaça avec succès par d’autres dont la position était plus indépendante. Forcée de s’éloigner elle-même, elle ne voulut le faire qu après avoir remis la présidence entre les mains de la respectable Mme Sowinska, veuve du général de ce nom, qui périt d’une mort si glorieuse à l’assaut de Varsovie. Dans la réunion qui précéda ses adieux, ses compagnes, les larmes aux yeux, lui offrirent, en signe de leur amitié et de leur respect, une bague en or avec cette inscription : La Société de bienfaisance patriotique de Varsovie, à sa tutrice en chef.
Cette bague portait une ancre et le millésime mémorable de i83i.
Une de ses collaboratrices, Claudine Potocka est vénérée encore de nos jours en Pologne comme sainte. Elle était, nous raconte son biographe (i), dans le grand duché de Posen quand la révolution du 29 novembre éclata. Aussitôt elle offrit à la cause nationale une partie de sa fortune, puis elle se rendit sur les champs de bataille pour panser les blessés et les consoler; elle avait ce grand courage de l’âme, qui donne de la force pour tous les devoirs de patience et de charité. C’est elle qui recevait le dernier soupir des mourants, pansait les plaies des blessés, portait des paroles de consolation et d’espérance. Quand le choléra commença a sévir, elle quitta les champs de bataille et se rendit dans les hôpitaux; toute frêle et d’une santé délicâter elle lutta contre le fléau sans manifester la moindre crainte :
« Les médicanients offerts par sa main guérissaient plus promptement ; elle était, aux yeux des malades, investie d’un pouvoir surnaturel ; il est souvent arrivé que le cholé^ rique rassuré par sa présence, échappait à la mort. Le soU dat blessé étendu sur sa couche dernière, demandait à la voir, avant de fermer les yeux. «Que Je la voie encore, disaitil et je mourrai en paix». Claudine venait près de lui, et sa main dans celle du mourant, elle recueillait l’âme qui quittait ce monde. « Qu’elle vienne près de moi, disait un pauvre volontaire, et vous panserez mieux mes blessures». Au plus fort de la fièvre, il avait reconnu, parmi les personnes qui soignaient les blessés, la consolatrice des souffrants et des affligés » (2). Claudine passait les nuits et les jours aux chevets des malades. Parmi les traits les plus
1. L. Chodzko : Claudine Potocka in « La Polog’ne illustrée » Paris.