CHAPITRE XXI
Première femme médecin, aux Êtats-tJnisi, ElisaTbetn Blackwell
Sa biographie, ses deux compagnes : l’américaine Emilie Blackwell et la polonaise Marie Zàkrzewska.
La gloire de Mme Lachapelle, celle de madame Boivin, comme plus tard la renommée de Mlle Nightingale, furent
trop universelles, pour ne pas encourager les femmes intelligentes. La carrière médicale ne devait plus rester close pour les femmes et vers la fin de la première moitié du siècle, apparaissent leurs émules. La première est Fangloaméricaine Elisabeth Blackwell,
Les femmes américaines jouissaient, depuis la fondation des premières colonies anglaises, d’une situation favorable. Plusieurs sectes (et on sait que ce sont pour la plupart des sectaires anglais, qui, chassés de leur pays, à cause de leurs croyances, s’établirent dans l’Amérique du Nord), reconnaissaient l’égalité complète des deux sexes ; en outre, la lutte contre la nature et contre les indigènes, partagée vaillamment par l’homme et la femme dans chaque famille de colons, confirmait cet état de choses. Aussi, dans le Rhode-Island, le Connecticut, le New-Jersey, le Delaware, le Maryland, la Pennsylvanie, les deux Carolines et la Géorgie, le suffrage était-il accordé soit à tous les habitants libres (ce qui excluait seulement lès nègres}, soit à tous lés propriétaires et chefs de famille. Seuls, les Etats de Virginie, de New-York, de Massachusetts et de New-Hampshire avaient déjà, en 1699, en 1777, en 1780 et en 1784, restreint le suffrage aux habitants mâles libres. Les neuf autres Etats introduisirent depuis la même restriction dans leur Constitution.
Grâce aux circonstances spéciales, le mouvement féministe aux Etats-Unis prit un caractère politique. La question de l’abolition de l’esclavage y joua un rôle important. Vers i84o, nombre de femmes américaines prirent fait et cause pour les nègres. Les premières, elles fondèrent des sociétés pour l’abolition de l’esclavage (Antislavery Sdcieties). Tout le monde sait, d’ailleurs, que ce fut le livre d’une femme, la Case de l’Oncle Tom^ de Harriel-Beecher- Stowe, qui, en i852, par ses descriptions navrantes de la
vie des noirs, rendit sympathique*au monde civilisé entier la cause des nègres aux Etats-Unis. Les Américaines, qui, avant même Harriett-Beecher-Stowe, luttaient pour l’abolition de l’esclavage, étaient la quakeresse Lucretia Mott femme d’un esprit très net, d’une rare éloquence: Elisabeth Gady-Stanton, Elisabeth Pease, la femme du célèbre député et orateur Wendell Philipps, Susan B. Antony, etc.
Lorsqu’en i84o, un congrès international pour l’abolition de l’esclavage se réunit à Londres, les trois premières de ces femmes, accompagnées de leurs maris et des amis de leur cause, s’y rendirent comme déléguées de la National Women’s antislavery Convention.
Or, une grande humiliation les attendait. Le clergé, qui dirigeait le mouvement contre l’esclavage en Angleterre, fit déclarer par le Congrès que les Américaines étant comme femmes, des mineures, devant la loi civile, ne seraient pas admises comme déléguées et ne siégeraient pas dans la salle des délibérations. On les accepta seulement comme de simples auditrices, dans les galeries.
En rentrant à l’hotel, après une de ces séances, Elisabeth , Gady-Stanton dit à Lucretia Mott, sa compagne : « Dès notre retour en Amérique, il faudra réunir une assemblée pour discuter l’esclavage de la femme » [The slavery of woman).
Toutes les deux exécutèrent leur projet sans tarder. Organisant d’abord des réunions privées, puis publiques, elles arrivèrent bientôt à attirer des auditoires nombreux, à s’assurer le concours d’une partie de la presse et à intéresser l'opinion en leur faveur.
Sur ces entrefaites arrivèrent aux anciennes militantes des recrues nouvelles. Une des physionomies les plus intésantes est Lucy Stone. Née en i8i8, fille d’un cultivateur, elle vécut de la vie rude des champs, s’endurcit à la fati-
gne et acquit une force physique qui devait la servir plus tard. Petite fille, elle étonna et déconcerta sa mère par des questions sur la subordination des femmes.
Plus tard, elle exprima le désir d’entrer dans un collège ; son père se récria. Lucy résolut alors de gagner seule l’argent dont elle avait besoin pour exécuter son projet. Elle donnait des leçons, vendait des fruits, et en i843, à l’âge de vingt-cinq ans, elle possédait, grâce à cela, assez d’argent pour demander son admission à Oberlin Collège.
Ses moyens étant limités, elle s’y fit répétitrice en même temps qu’étudiante et s’y chargea en outre de certains travaux domestiques. Elle vivait en grande partie de pain et de pommes, ne dépensant pas plus de 2 fr. 5o par semaine.
Malgré cela, elle termina ses études en obtenant le diplôme de bachelor of Arts (bachelier ès lettres) d’Oberlin Collège. En quittant Oberlin en 1847, elle s’enrôla dans le parti antiesclavagiste, fut une des premières femmes qui. osèrent aborder la tribune, et y plaida avec chaleur la cause des deux émancipations : celle du nègre-et celle de la femme.
Ce fut avec elle que se maria Henry Blackwell, le frère d’Elisabeth ; ce fait nous indique que Mlle Blackwell était mêlée au mouvement d’émancipation féminine. Son autobiographie ; Pioneer work in opening the medical profession to women (Londres^ 1896) le confirme pleinement. «En i838, raconte-t-elle, lorsque nous vivions à Cincinnati, la question de l’éducation fondamentale des femmes m’intéressait beaucoup ; et nous autres, trois sœurs, nous suivions avec beaucoup d’assiduité les conférences qu’avait consacrées à cette matière, à Cincinnati, l’orateur connu, Lawyer Johnston. B Ainsi, les antiesclavagistes la comptaient parmi leurs partisans, et Mme Beecher-Stowe était une amie intime d Elisabeth. A côté de ces quelques facteurs qui purent
influer sur ses tendances, se placent les traditions de famille. Elisabeth avait en sa grand’mère, portant le même nom qu’elle, une devancière digne d’estime. Celle-ci,, femme d’un médecin, était fille d’un marchand du voisinage d’Aberdeen. Pendant que son mari, inculpé dans un procès politique, était en prison à Londres, elle étudia les plantes sous la direction de plusieurs botanistes célèbres, puis dessina, grava et coloria elle même un grand nombre de plantes botaniques, et ce recueil, intitulé : A curions iTierôa/ (Londres, 1786, trois volumes in-folio) a joui longtemps d’une notoriété considérable.
Elisabeth Blackwell vit le jour à Bristol, en Angleterre, en 1821. Sa famille était nombreuse, mais, malgré cela, la jeune fille y menait une existence heureuse et tranquille. Les pages où elle raconte son enfance en sont encore toutes parfumées. En 1882, son père émigra avec toute la famille en Amérique. Il se fixa d’abord à New-York, puis, en i838, à Cincinnati, et c’est là qu’il fut emporté par une maladie prompte et cruelle. Elisabeth avait dix-huit ans lorsqu’il mourut. Deux garçons, ses aînés, furent aussitôt placés dans des maisons de commerce, les quatre derniers enfants restèrent à la charge de la veuve et des deux filles aînéés,; Elisabeth et Emily. La dure école de la vie commença donc pour elles de bonne heure.
Mais, une éducation virile, de longues courses faites chaque jour à travers la campagne sous le soleil ou la pluie, la gelée ou le vent, avaient donné à Elisabeth une santé à toute épreuve. Aussi seconda-t-elle heureusement les efforts de sa mère tout en songeant déjà à la profession médicale. Nous avons exposé les causes pour ainsi dire « prédisposantes )> qui l’avaient dirigée vers une éducation supérieure ; un hasard lança la petite-fille de la botaniste anglaise dans la voie de la médecine.
En 1845, Elisabeth fit la connaissance d’une dame atteinte d’un cancer. Elle la voyait souvent et une fois la pauvre malade lui dit : « Vous aimez les études, vous vous portez bien, pourquoi n’étudiez-vous pas la médecine? Oh ! si je pouvais être traitée par une femme-médecin, combien de souffrances me seraient épargnées. Je lui répondis, ajoute Elisabeth, que c’était impossible et que j’avais une aversion profonde pour tout ce qui était médecine. »
Pourtant, cette pensée entra comme une véritable obsession dans l’esprit de la jeune fille. Elle la chassait et la combattait, elle se répétait qu’il serait mieux pour elle de s’enfermer dans l’étude des deux branches de la science qu’elle préférait : l’histoire et la métaphysique ; l’idée suggérée par la malade lui revenait. Et, après de longues semaines de réflexion et de luttes intérieures^ Elisabeth se décida à suivre le conseil de son amie. Ajoutons qu’à cette époque elle n’avait aucune idée des études qu’il lui faudrait entreprendre. Elle écrivit donc à plusieurs médecins amis de sa famille et leur demanda conseil ; tous l’encouragèrent, tout en lui déclarant que pourtant le chemin qu’elle aurait à suivre ne serait pas facile. Mais, elle ne craignait pas les obstacles, il lui suffisait qu’on déclarât son idée réalisable, elle avait assez de force d’âme pour la mettre à exécution.
En 1844, lorsque les jeunes enfants furent en état de se tirer seuls d’affaire, Elisabeth songea sérieusement à passer de la théorie à la pratique. Pour subvenir à ses besoins personnels elle accepta la direction d’une école communale dans le Kentucky. Là, vivant avec la plus stricte économie, elle acheta des livres de médecine et d’anatomie et consacra ses veilles et ses loisirs aux études préliminaires de ces deux sciences. Comme beaucoup d’autres femmes des Etats- Unis, qui exercent la médecine dans les campagnes, sans
avoir fait d’études officielles préalables, Elisabeth, aurait pu pratiquer cet art sous sa responsabilité personnelle mais elle ne le voulut pas. Le doctorat « marron » semblait présenter plus de danger que d’avantages pour les malades, et avant tout, elle voulait que la femme aussi bien que l’homme conquît par sa science, non seulement réelle mais officiellement constatée, le droit d’exercer la médecine.
Après une année de reflexions sérieuses, et d’études préparatoires, elle fit part de son projet à sa famille. Forcée de travailler pour subvenir aux dépenses qu’entraîne l’étude de la médecine, elle entra comme professeur dans ùn des meilleurs pensionnats de jeunes filles de Charlestown (Caroline du Sud) où ses leçons furent largement rétribuées-
Bien qu’il ne lui fût possible de travailler que dans les intervalles des leçons qu’elle donnait aux jeunes pensionnaires, elle fit de si rapides progrès que le plus éminent docteur de la cité, le D’’ S. H. Dickson, frère du directeur de de l’établissement auquel elle était attachée, et qui, plus tard, devint professeur de médecine à l’Université de Ne\v- York, prit pour elle un vif intérêt. Il l’aida de ses conseils dans le choix et l’ordre des ouvrages qu’elle devait étudier, l’admit au nombre de ses élèves et lui procura toutes les facilités possibles pour commencer des études médicales-
En mai i844, elle quitta Charlestown et vint habiter Philadelphie. Mais, vainement elle demanda qu’ont l’admitj comme étudiante, dans l’une ou l’autre des écoles de médecine. Force fut à Elisabeth de s’en tenir à des cours particuliers d’anatomie, de dissection et d’accouchement. Dans le but de conquérir son diplôme, elle se procura la liste des facultés médicales des Etats-Unis et elle adressa au directeur de chacune d’elles une demande d’admission, « Je lance des flèches dans toutes les directions, sans savoir laquelle touchera le but », écrivait-elle alors à sa famille.
La demande, accompagnée de certificats des maîtres sous la direction desquels elle avait étudié, constatant sa capacité, fut repoussée par douze Facultés. Quelques-uns de ces refus étaient basés sur Fargument que « la position dépendante était assignée à la femme, autant par la nature que par la société ». D’autres soulignaient combien inconvenant et immoral ce serait qu’une femme étudiât la nature et les lois de l’organisme humain.
Enfin, les barrières qu’on lui opposait de toutes parts s’abaissèrent et le chemin lui fut ouvert par la Faculté de médecine de Genève (Etat de New-York). Les membres de la Faculté, avant de rien décider définitivement^ jugèrent prudent de soumettre la question aux étudiants eux-mêmes ; s’ils décidaient l’admission d’Elisabeth, c’était prendre l’engagement moral de respecter la femme dans le condisciple et toute difficulté se trouverait ainsi aplanie. Les étudiants examinèrent la proposition très sérieusement et se prononcèrent dans le sens des membres de l’Université. De plus, ils rédigèrent et mirent aux voix des conclusions exprimant, d’une part, le désir de voir miss Elisabeth Blackwell entrer à l’Ecole de médecine ; de l’autre, l’engagement collectif de ne jamais rien dire ni rien faire qui fût de nature à lui donner lieu de regretter la résolution qu’elle avait prise.
Une copie de ces conclusions, accompagnée d’une lettre portant la signature de tous les membres de la Faculté, fut adressée à miss Blackwell, qui se rendit immédiatement à Genève, et vit, au mois de novembre, son nom inscrit sur le registre de l’École, sous le n® 4i7- Dès ce moment, elle suivit tous les cours, se livra à toutes les études nécessaires à la profession qu’elle voulait embrasser, et travailla avec une ardeur en proportion avec les difficultés qu’elle avait eues pour conquérir sa place.
Malgré tout son courage et sa ferme volonté, elle souffrit beaucoup, au physique et au moral, durant les premiers mois de ses études. Sensible, impressionnable et réservée, elle eut à soutenir de rudes combats contre ellemême pour rester impassible devant les souffrances des patients. Elle avait si bien compris qu’il fallait être considérée par tous, non comme une femme, mais comme un étudiant s’initiant avec cinq cents camarades aux vérités de la science et à la magnificence des lois de la nature, qu’elle fit, dans ce but, des efforts surhumains ; s etant persuadée que le jeûne serait un moyen de se préserver des rougeurs subites, qui pourraient trahir ses sensations elle se soumit durant de longs jours, avant d’entrer à l’Ecole, à une diète des plus sévères. Doit-on attribuer à cette torture sa pâleur et l’impassibilité qu’elle était par^venue à donner à ses traits et à sa contenance ? Nous ne le pensons pas.
Nous constatons simplement le fait pour donner une idée de l’énergique volonté d’Elisabeth Blackwell.
Dès son admission à l’École et jusqu’à ses derniers examens, elle eut pour règle d’entrer et de sortir sans paraître voir personne autour d’elle. Allant droit à sa place, elle s’y asseyait et ne regardait jamais que le professeur et le casi^f où elle écrivait ses notes.
Combien elle eut grandement raison d’agir ainsi, le fait suivant le prouve. Peu de temps après son admission a l’École, la iciçon à l’amphithéâtre traitait d’un sujet délicab Au milieu de la démonstration du professeur, qu’Élisâ' beth écoutait attentive et impassible, un papier plié évidemment un billet — lui fut lancé par un des élèves placés derrière elle, et vint tomber sur son bras. Elisabeth senti! instinctivement que ce billet devait contenir quelque grossière plaisanterie et que tous les yeux étaient fixés sur
elle. Pour qu’il lui fût possible de continuer de suivre les cours, il fallait que justice fût faite de l’insulte et qu’elle ne se renouvelât pas.
Elle ne fit pas un mouvement, elle ne leva pas les yeux et continua d’écrire comme si elle n’avait rien vu. Quand le professeur eut fini sa leçon, elle ferma son cahier ; puis, élevant lentement le bras sur lequel était resté le billet, de façon que tous les assistants vissent son mouvement et comprissent son intention, elle fit tomber à terre son billet, avec l’expression de la plus froide indifférence.
Cette façon d’agir était à la fois une protestation, et un appel. Cet appel fut entendu. De tous les rangs des étudiants partirent des applaudissements énergiques à l’adresse de la jeune femme et des sifflets à celle de son agresseur. Durant cette scène, Elisabeth garda les yeux fixés sur son cahier et ne parut pas plus tenir compte de la démonstration bienveillante qu’elle n’avait tenu -compte de l’injure.
A partir de ce moment, elle n’eut plus à subir d’ennuis de ce genre. Tout au contraire, ses compagnons d’études lui vouèrent une franche et respectueuse amitié qu’ils lui témoignèrent en lui rendant, durant le cours des études, tous les services en leur pouvoir. Ce ne fut cependant point un motif pour Elisabeth de se départir de sa réserve habituelle envers ses condisciples, dont plusieurs aujourd’hui comptent au nombre de ses meilleurs amis.
Le sentiment d’embarras pénible que miss Blackwell éprouva d’abord au milieu des étudiants, diminua sensiblement sous l’influence de leur tenue respectueuse et de 1 intérêt sans cesse croissant que4ui inspiraient ses études. Cependant, les ennuis d’Élisabeth Blackwell ne se bornèrentpas aux épreuves de l’amphithéâtre ; son titre de dame étudiante lui en suscita de toutes sortes dans la petite ville
de Genève. Malgré la position respectable qu'elle s’était faite à FÉcole, les propriétaires des Boarding bouses (établissements à la fois hôtels et restaurants où Ton prend des pensionnaires pour la table et le logement) refusaient de l'admettre au nombre de leurs pensionnaires, sous prétexte qu’elle leur ferait du tort.
Lorsqu’elle passait dans les rues, les boutiquiers s’entr’appelaient pour voir passer la dame docteur. Sur les trottoirs, non seulement les gamins et les bonnes d’enfants, mais les beaux messieurs et les dames se groupaient pour la regarder passer, comme s’il se fût agi d’un être étrange tombé de quelque planète.
Ses amis, encore plus attristés qu’elle-même de ces ennuis, lui conseillaient de porter des habits d’homme pouf suivre les cours de médecine.
« Non, répondit-elle à ceux qui lui en parlèrent, ce que j’entreprends est moins pour moi que pour les autres femmes ; je dois donc accomplir ma tâche comme femme ou y renoncer. »
Enfin, comme on se lasse de tout, on cessa, au bout d’un certain temps, de faire attention à la petite créature, invariablement vêtue de noir, qui passait et repassait chaque jour, d’un air si calme et si indifférent, qu’il ne semblait pas qu’elle s’aperçut qu'on la regardât.
Un jour vint où elle fut admise chez les femmes de ses professeurs; alors l’hostilité fit place à la bienvèillance et les portes des meilleurs Boarding-houses lui furent ouvertes.
Durant les vacances qui suivirent, elle entra comme interne provisoire à l’hôpital de Blockley, près Philadelphie, où elle continua ses études théoriques et pratiques dans les salles des femmes.
A la rentrée des écoles, elle revint à Genève, où, dans
le courant de janvier 1849, elle passa ses derniers examens et reçut son diplôme de docteur. Le jour de la cérémonie du doctorat, une telle foule remplissait l’église où elle avait lieu qu’on croyait y étouffer. De tous les points de l’Etat, à vingt milles à la ronde, on était accouru pour voir conférer à une femme le titre de docteur médecin. Les femmes y étaient en majorité, avec plusieurs membres de la famille Blackwell.
Dans son discours final, le président fit allusion à la présence d’une femme étudiante aux cours de médecine de l’année qui venait de s’écouler, et constata qu’elle avait été « une véritable bonne fortune pour l’Ecole ; qu’on n’avait qu’à se louer de cette innovation ; que le rôle soutenu et l’application intelligente de miss Blackwell avaient exercé une influence salutaire sur ses condisciples ; que depuis qu’il était à la tête de l’institution, la conduite des étudiants n’avait jamais été aussi remarquablement bonne, enfin, que la moyenne des progrès dans la science médicale avait atteint, cette dernière année, un chiffre plus élevé qu’à l’ordinaire ».
Il termina en assurant la jeune doctoresse que les vœux les plus sincères de ses professeurs la suivraient dans la nouvelle carrière où elle entrait sous d’aussi heureux auspices. La thèse, écrite par Elisabeth, reçut les plus grands éloges de ses professeurs et fut imprimée aux frais de la Faculté.
Aussitôt après avoir obtenu son diplôme, Elisabeth partit pour l’Europe, dans le but d’y compléter ses études médicales. Après un court séjour en Angleterre, elle vint à Paris. Là, de nouvelles difficultés l’attendaient. Pendant quelque temps il lui fut impossible d’obtenir des professeurs de la capitale de suivre leurs cours dans les écoles et leur clinique dans les hôpitaux.
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Et cependant elle était munie de lettres de recommandation de la plupart de ses professeurs des Etats-Unis. Enfin, elle fut admise comme élève interne dans les salles des femmes en couches de la Maternité et on l’autorisa à fréquenter quelques autres hôpitaux. Durant son séjour à Paris, elle suivit, en outre, les cours particuliers d’anatomie et de dissection des meilleurs praticiens.
En quittant Paris, elle alla visiter l’hôpital de Graefenberg', puis retourna à Londres, où elle fut admise dans l’hôpital de Saint-Bartholomée et dans celui des femmes (Read Lion Square) où elle étudia avec grand intérêt la gymnastique médicale de Lingg, introduite en Angleterre par M. Géorgie.
A cette époque, le médecin en chef de l’hôpital de Berlin l’engagea, dans les termes les plus flatteurs, à venir continuer ses études dans les salles de son hôpital, qui, toutes, lui seraient ouvertes. Elle refusa ; son idée étant, dès lors, très arrêtée de retourner au plus tôt en Amérique, où elle pensait qu’elle avait plus de chance que partout ailleurs de donner un prompt développement à la pratique de la médecine pour les femmes, au profit des femmes et des enfants. Elle savait, du reste, que son exemple avait déjà déterminé plusieurs femmes des Etats-Unis à se livrer à l’étude sérieuse de la médecine et elle croyait de son devoir d’aller encourager celles qui marchaient si résolument sur ses traces.
Elle résista donc aux prières des membres de sa famille, fixés en Angleterre, et aux sollicitations de ses amis et, en i85i, elle retourna à New-York, emportant les témoignages les plus honorables du baron Dubois, des docteurs Slene, Paget et de bien d’autres de ses professeurs à Paris et à Londres.
Elisabeth s établit à New -York pour consacrer ses soins
spécialement aux femmes et aux enfants. Ses succès dans sa nouvelle carrière furent d’autant plus lents qu’elle n’adopta nul système particulier et qu’elle ne voulut avoir recours ni au charlatanisme ni au puffisme, qui sont trop souvent mis en usage dans la libre Amérique.
Elisabeth avait contre elle • son titre de femme; dans bien des circonstances il lui fut une cause de contrariétés plus ou moins sérieuses.
D’abord les médecins refusèrent de se rencontrer avec elle en consultation. La plupart des propriétaires ne voulaient pas lui louer d’appartement ou lui en demandaient un prix exorbitant, sous prétexte que la présence d’une femme médecin porterait préjudice à leurs intérêts.
Certains renvoyaient les malades qui la demandaient; d’autres négligeaient de lui remettre les messages qui lui étaient adressés.
Loin de tous les siens, le D^' Elisabeth Blackwell passa dans un cruel isolement les premières années de son séjour à New-York.
Enfin sa persévérance et le calme de son esprit triomphèrent encore une fois. Deux des plus célèbres médecins de la cité, ayant apprécié son savoir et son caractère, déclarèrent qu’ils étaient tout disposés à se rencontrer en consultation avec elle, ce qu’ils firent en toute occasion.
Dès lors sa situation se modifia sensiblement; il lui devint possible de s’assurer à de meilleures conditions une demeure permanente et sa clientèle s’accrut rapidement. Sur ces entrefaites, plusieurs de ses parents vinrent se fixer à New-York et lui rendirent, par leur présence, les joies du foyer, les épanchements sympathiques de la famille, dont son cœur avait si grand besoin.
En 1862, elle fit pour les femmes une série de lectures publiques sur l’hygiène et la gymnastique, au point de vue
de la santé et du développement normal des facultés physiques.
« Je sens tellement, écrivait-elle à cette époque^ la nécessité de développer le physique chez les enfants et les femmes, que je n’aurai ni paix ni trêve avant d’avoir vu établir ici un gymnase d’après le système de Ling ; ses exercices me semblent aussi indispensables à réducation que l’enseignement de la lecture et de l’écriture. «
Ses leçons, suivies par les dames de New-York avec un intérêt marqué, ont été publiées en i853^ sur leur demande pressante, en un petit volume intitulé : Des lois de la Vie.
Dans ses leçons, conçues d’ailleurs dans un esprit large et élevé, l’auteur ne se contente pas des instructions spéciales et pratiques sur les organes du corps, leurs fonctions et les moyens de leur assurer leur développement le plus harmonique; elle démontre avec beaucoup de logique, à l’aide d’un style heureux et par des explications, toujours claires et souvent d’un grand charme, l’immense importance de la santé physique. C’est, dit-elle, la base de la vie complète, sa première et indispensable condition.
Dans la même année, elle parvint, à l’aide de quelques souscriptions, à fonder, pour les femmes et les enfants, un dispensaire, objet de ses vœux les plus chers, où l’on donna d’abord des consultations et des médicaments gratuits aux malades. Plus tard, par suite de nouvelles souscriptions, plus abondantes, il devint possible d’admettre, à demeure dans le dispensaire, un certain nombre de malades indigentes, qui y recevaient les conseils des médecins de leur sexe, les médicaments et les soins exigés par leur position. Ces soins étaient donnés par des femmes entendues et dévouées qui s’exerçaient aux fonctions de garde-malades. Un comité de dix-sept membres fut élu pour diriger ce premier dispensaire, dont Elisabeth Blackwell était le médecin en chef.
Cette institution eut un tel succès qu’.en i854, elle fut reconnue d’utilité publique par la lég-islature de New- York.
Le succès du dispensaire et ses heureux résultats que nul ne pouvait nier, aug-mentèrent rapidement les ressources du D'^^Elis. Blackwell. De nouveaux souscripteurs lui arrivèrent de tous côtés et bientôt il lui fut possible de song'er à fonder un petit hôpital spécial aux femmes et aux enfants. Cet hôpital qui commença à fonctionner en mars 1867, sur une très petite échelle, a pris bien vite un remarquable accroissement. Cédé plus tard par sa fondatrice il devint la florissante institution appelée ; « New-York Injlrmery and College for women (l’infirmerie de New- York et le collège médical pour les femmes).
L’hôpital d’Elisabeth Blackwell eut pour médecins : elle, sa sœur Emily et la doctoresse Marie Zakrzewska ; deux femmes qui obtinrent leur doctorat immédiatement après Elisabeth Blackwell. Force nous est donc de leur consacrer quelques mots !
Dès 1847 jeune Emily Blackwell tenta de suivre les traces de sa sœur. Sa facilité pour les langues était telle qu’après avoir appris, en partie seule, le français, l’allemand et le latin, elle étudia de même le grec et les mathématiques, et en acquit en peu de temps des notions assez étendues.
En 1848, elle suivit les cours particuliers du D"" Davis, professeur d’anatomie à l’Ecole de médecine de Cincinnati jusqu’en i85i. Alors, espérant de la Faculté de Genève la bienveillance accordée antérieurement à sa sœur, elle fit des démarches pour être reçue au nombre des étudiants ; mais sa demande fut repoussée sous prétexte qu’en recevant Elisabeth, la Faculté de Genève n’avait pas entendu établir un précédent pour toutes les femmes à qui l’idée viendraient
d’étudier la médecine. Emily eut le même insuccès auprès de neuf autres facultés. Enfin, dans le courant de l’automne de i852, celle de Ghicag-o l’admit sur les bancs de son école Cette faveur ne fut pas de longue durée.
Lorsque Emily Blackwell revint de New-York, où elle était allée étudier la- chimie durant les vacances, grand fut son désappointement ; la Faculté de Chicago, censurée par la société médicale de l’Etat pour avoir admis une femme parmi ses élèves, refusa de la recevoir à nouveau.
Après des démarches elle obtint enfin de la Faculté de Cleveland d’être admise parmi ses élèves. Cette Faculté lui ‘ délivra, après de brillants examens un diplôme de docteur^ accompagné des plus flatteurs éloges. La doctoresse Emily Blackwell partit aussitôt pour l’Angleterre et la France^ où elle suivit la clinique des plus illustres médecins et chirurgiens, à l’Hôtel-Dieu, à Phôpital Beaujon, à Saint-Louis et à la Pitié; enfin elle passa cinq mois comme interne à l’Hôpital de la Maternité. Partout les certificats qui témôi= gn aient de l’étendue de ses connaissances médicales théoriques et pratiques lui furent délivrés par ses professeurs.
Elle eut un instant la pensée de se fixer à Londres dans le but d’y introniser la pratique de la médecine par les femmes, mais l’état des idées ne lui promettant, en Angleterre, qu’un demi-succès, elle se décida, à la fin de i856, à retourner à New-York, pour s’adjoindre à sa sœur dans la direction de son hôpital et pour. travailler avec elle, de toutes ses forces.
La troisième doctoresse Marie-Elisabeth Zakrzewska, était polonaise d’origine. Femme des plus distinguées par le caractère et l’éducation, elle fut initiée de bonne heure par son père, médecin habile, aux secrets de l’art de guérir, et devint sage-femme en chef de l’hôpital royal de la Charité à Berlin.
N’ayant pu obtenir d’être admise dans une école de médecine en Prusse pour prendre ses deg-rés et recevoir le titre de docteur, elle passa en i853,, aux Etats-Unis. Le secrétaire de lég’ation des Etats-Unis, dans un certificat délivré par Ini à miss Maria Zakrzewska, lors de sOn départ pour l’Amérique constatait que les pièces mises sous ses yeux, par cette jeune damej « émanaient des plus hautes autorités médicales de Prusse et prouvaient sa capacité comme sag’e-femme, sa grande expérience pratique^ l’habileté et le talent extraordinaires, non seulement comme praticien, mais encore comme professeur d’obstétrique qui avaient placé cette jeune personne à la tête d’un nombre considérable de femmes, ses compétiteurs dans la même carrière.» (Plus de 100 femmes dans la seule capitale de Berlin se livraient alors à l’étude de l’obstétrique).
Arrivée en Amérique Marie Zarzewska fit bientôt la connaissance de Mlle Elisbeth Blackwell et fut admise sans trop de difficultés à la faculté médicale de Gleveland. Elle y passa ses examens avec succès et obtint le titre de docteur.
En 1869 partit pour Boston où on la nomma superintendante d’un hôpital. En 1869 publia un livre intitulé : A practic'al illmtration of a womafis right to labor «Boston, 1869 in-8%
Elle vit maintenant à Toledo aux Etats-Unis.
Quant à Elisabeth Blackwell elle resta eii Amérique jusqu’à 1869. Cette année-là elle quitta le nouveau monde et se fixa définitivement en Angleterre. On lui offrit une chaire de gynécologie à 1’ « Ecole médicale pour les femmes » à Londres, qu’elle accepta. Depuis 1870, elle a publié plusieurs ouvrages de valeur, ce sont : The religion of Health (Reli- ©ion de la santé) 1871, The moral éducation oj the Young (Education morale de la jeunesse) 1879, The influence of u}omen m medicine (Influence des femmes dans la médecine)
1889, Christianity in medicine (Christianisme dans la médecine) 1892, whyhygieniccongressesfail.Thehumanelementl in sex, 1894. Ajoutons, une série de conférences et enfin Touvrag-e le plus récent, son autobiographie intitulée : Pioneer work in opening the medical profession to wonien (Œuvre de pionnière dans Faccès de la profession mé-, dicale pour les femmes) qui nous a permis de retracer en g-rands traits sa belle vie.
Depuis une quinzaine d’années Mlle Blackwell demeure à Hastings près de Londres.
Telles sont les premières femmes médecins des Etats-Unis. Leur exemple devait être bientôt suivi par un essaim d’autres femmes.