CHAPITRE XXVII
Les femmes médecins dans quelques autres pays
Belgique, Hollande, Italie, Danemarck, Suède, Finlande, Pologne, Portugal, Espagne, Mexique, Indes.
La plupart des autres pays de PEurojpe admirent sans trop de discussion les femmes à l’étude de la médecine.
En Belffiqae, \‘à. question de leur admission à l’enseignement universitaire a été officiellement posée pour la première fois en 1876, par une dépêche de M. le Ministre de l’Intérieur Delcour, adressée aux Universités de l’Etat.
On posa les questions suivantes à l’Université de Liège :
1° Est-il possible, esUil désirable que les femmes soient admises à pratiquer la médecine ou certaines de ses branches, notamment à traiter les maladies des femmes et des enfants ?
2® Dans l’affimative, quelles sont les connaissances qu’il y aurait lieu d’exiger des intéressées et quelles mesures conviendrait-il, le câs échéant, de prendre pour organiser l’enseignement à donner aux femmes qui se destinent à la carrière médicale ?
Le Conseil académique fut d’avis qu’aucun obstacle physique ni légal ne s’opposait à ce que les femmes se livrassent
à la pratique de la médecine et (par il\ voix contre lo et 3 abstentions) qu'il était désirable qu’elles cherchassent à s’ouvrir cette carrière.
Mais il rejeta l’idée (par i4 voix contre 6 et 3 abstentions) de les admettre à des études incomplètes en vue de l’exercice de certaines branches spéciales. A cette occasion, le Conseil, sur la proposition de M. Trasenster, émit le vœu que l’enseignement moyen des femmes fût organisé de manière à leur permettre l’accès de l’enseignement médical universitaire.
L’écueil à redouter, ajoutait le conseil, pour l’admission des jeunes filles aux cours de renseignement supérieur, c’est l’insuffisance de l’enseignement secondaire qui leur est donné, même dans les écoles moyennes. Il faudrait, comme en Angleterre, aux Etats-Unis, en Suède, en Suisse, des cours pour les préparer aux études universitaires.
Le Conseil académique de l’Université de Gand, consulté également, émit l’avis « qu’avant de se prononcer sur la question de l’admissibilité des femmes à la pratique de la médecine en certaines de ses branches, il y a lieu d’attendre le résultat de l’expérience qui se fait en d’autres pays. »
A la suite de cette enquête, l’art. 43 du 20 mai 1876 sur les examens stipula que « le gouvernement était autorisé à fixer les conditions d’après lesquelles les femmes pouvaient être admises à l’exercice de certaines branches de l’art de guérir. » Le gouvernement n’en fit rien.
Alors, le Conseil académique de l’Université de Liège, délibérant sur les modifications à apporter à la loi de 1876. dans sa séance du ii février 1S81, proposa l’article suivant:
U Les femmes peuvent exercer toutes les professions pour lesquelles un grade est exigé par la loi, si elles ont obtenu ce grade et l entérinement de leur dipiûme conformément à la présente loi. »
Depuis lors, la question s’est présentée devant TUniversité de Bruxelles. En 1878, une institutrice demanda à pouvoir suivre les cours de la candidature en sciences natu^ relies. Le conseil d’administration de l’Université ne crut pas pouvoir lui accorder cette autorisation. La postulante se présenta néanmoins en 1880 à la deuxième session du jury central, après que la commission d’entérinement eut décidé, comme l’Université de Liège^ qu’on - ne pouvait exclure personne des grades académiques en raison du sexe.
Après cette décision, l’Université de Bruxelles admit les femmes à ses cours. En 1881, trois demoiselles ont suivi les cours de sciences naturelles; en 1882, cinq ont été inscrites aux mêmes cours. L’une a fait son doctorat après avoir subi les examens antérieurs.
Les autres, sauf une, Ont subi avec succès, soit la pre* mière épreuve, soit la seconde épreuve de la candidature. Toutes ces étudiantes étaient des institutrices qui voulaient compléter leurs connaissances pour enseigner comme régentes ou devenir directrices dans les écoles moyennes.
A Liège, pour la première fois, en 1881, une demoiselle, mue par le plus louable dévouement, a demandé à être admise aux Cours de l’Université pour obtenir le diplôme de pharmacien. Des circonstances touchantes l’avaient amenée à s’inscrire à ses cours. Son père était pharmacien à Visé. Le fils, qui devait lui succéder, s’était noyé lors des grandes inondations de la Meuse en 1880. Si le père venait à mourir, le gagne-pain de la famille était perdu. Alors, la fille aînée voulut conquérir le diplôme à TUniversité, au lieu et place de son frère,
« Son droit n’était pas contestable pour nous, dit M. Trasenster et elle a été accueillie par les professeurs et par les étudiants avec les égards dus à son sexe et a sa courageuse initiative ».
En 1882 rUniversité de Gand eut pour la première fois une étudiante en sciences naturelles ; celle de Bruxelles eut sept étudiantes régulières ; cinq en sciences naturelles une en pharmacie et une en philosophie.
Cinq demoiselles s’étaient en outre fait inscrire pour subir des examens ; trois en sciences, une en pharmacie et une en médecine. C’est la première étudiante en médeciné belge. Liège en comptait aussi une sur six femmes faisant toutes les études complètes, quatre suivaient la pharmacie, une les sciences naturelles et une la médecine.
En i883, le nombre des étudiantes fut plus que doublé (i); une salle spéciale leur a été réservée pour leur permettre de se réunir et de travailler dans l’intervalle des leçons. M. Trasenster à qui nous devons cet historique de l’admission des femmes aux universités belges termine ainsi :
« lime reste à constater un résultat important de l’enquête à laquelle je me suis livré. J’avais posé aux chefs des établissements universitaires ouverts aux jeunes filles la question suivante : Quels sont les résultats de l’admission des femmes sur les études, sur la discipline et sur la conduite des étudiants? Il y a unanimité complète pour reconnaître que cette admission n’a présenté aucun inconvénient, et plusieurs déclarent qu’elle a eu une influence favorable, confirmant ainsi les faits observés en Angleterre et en Amérique.
« L’instruction supérieure des femmes s’impose donc avec , l’autorité d’un fait appelé à devenir universel; ce. fait au jugement des esprits les moins chimériques se légitime comme un grand progrès et même comme une nécessité sociale. L’enseignement public doit être organisé de
I. Le nombre des demoiselles au 20 octobre i883 était de 19. Elles faisaient des études de sciences soit pour la pharmacie, soit pour la médecine, soit pour le doctorat ès sciences naturelles.
manière à présenter un ensemble rationnel qui permette d’en parcourir tous les degrés sans être empêché soit par les lacunes, soit par les incohérences des programmes ».
Ce raisonnement parut très juste au corps législatif de Belgique et quelques années plus tard, dans une de ses séances du mois de février 1890, la Chambre des représentants a consacré le droit pour les femmes d’exercer la médecine et la pharmacie d’une façon générale et sans distinguer entre les diverses branches de l’art de guérir (i).
En Hollande, la faculté de médecine fut ouverte aux femmes dès le mois d’août 1870. La première femme médecin hollandaise, Mme Alette Henriette Jacobs parle en ces termes de ses études :
« J’ai commencé mes études à l’Université de Groningue en 1871, après avoir préalablement obtenu la permission du premier ministre Thorbecke; on me l’a donnée à titre d’essai. En 1872, j’ai passé l’examen dit de propédeutique et contenant la physique, la chimie, la zoologie, la botanique et les mathématiques; deux ans après j’ai subi l’examen de candidat (physiologie, anatomie, pathologie), en 1876, le doctorat (théorie médicale). Ensuite je me suis rendue à Amsterdam pour y prendre de l’expérience clinique. En 1878, vint 1’ « art-examen », donnant le droit d’exercer la médecine, la chirurgie et l’obstétrique. Il me restait à concourir à l’obtention du titre de docteur. Je revins à Groningue et après un travail de dix mois j’ai présenté ma thèse ; « Sur la localisation des symptômes physiologiques et pathologiques dans le cerveau. » Puis je suis partie pour Londres, où j’ai visité les hôpitaux des femmes et des enfants.
« Au mois de septembre 1879, jeme suis établie à Amster-
. Semaine médicale, 1890, page 48.
Mélanie Lipinska
dam comme spécialiste pour les maladies des femmes et des' enfants.
« La conduite de mes collègues masculins envers moi a été irréprochable. On m’a admise à la Société médicale. L’Etat m’a reconnu les mêmes droits qu’à tous les médecins et l’opinion publique n’a jamais formé obstacle à ma carrière professionnelle » (i).
Cependant le nombre des étudiantes est restreint en Hollande.
Il en est de même en Italie. Le règlement du ii octobre 1876 y autorise l’inscription des demoiselles à l’Université^ mais à condition qu’elles aient obtenu la licence lycéale, exigée des hommes à la sortie des lycées.
Or, il existe fort peu d’établissements où les jeunes filles puissent se préparer à cet examen. Gela explique leur nombre restreint dans les Universités.
Malgré cela plus de dix femmes ont reçu de 1877 à 1890 en Italie, le titre de docteur en médecine. A Bologne, le premier diplôme médical a été conquis par Mlle GuiseppinaCatani, en 1884. En 1889, Mlle Gatani après avoir été pendant quelque temps, suppléante du professeur Tizzoni fut nommée privat-docent de pathologie générale à la Faculté de médecine de Bologne. Les étudiants depuis longtemps habitués à l’entendre professer lui ont fait une touchante ovation à la première leçon qu’elle fit en qüa> lité d’agrégé privé. L’amphithéâtre était comble, la jeune doctoresse a fait preuve d’un véritable talent de parole et d’exposition.
A Florence la première femme qui ait été reçue docteur est Ernestine Paper diplômée en 1877. En 1878, fut reçue docteur Marie Velleda Tarne, à Turin. Viennent ensuite,
t. Stanton, Kwestya kobicca w Europie, Varsovie, p. 78.
Anne Kuliscitf, la première femme médecin reçue à l’Université de Naples (i885) et Edvig-e Benigni, la première doctoresse de la faculté médicale de Rome (1890).
En Suède l’initiative de Fadmission des femmes aux études médicales fut prise spontanément sans aucune agitation préalable par- la diète (M. C. J. Svenssen) et par le gouvernement. Une ordonnance royale du 3 juin 1870 a ouvert la carrière de la médecine aux femmes. Elles ont le droit de Fexerèer après avoir subi les épreuves exigées des étudiants. Dans ce but l’institut Garolinien de Stockholm a ouvert un cours spécial d’anatomie pour les étudiantes ; la plupart des autres cours sont suivis à l’Université d’Upsal.
La première femme médecin est Mlle Caroline Widerstrom. En 1888, elle a été engagée par la Compagnie d’assu- 'rances sur la vie « La Thule», comme médecin pour l’examen des femmes qui demandent des assurances (i).
En Danemark les femmes furent admises à toutes les facultés, excepté à la faculté de théologie, en 1875. Cinq ont suivi les cours de médecine.
En Finlande, où l’empereur Alexandre II intima à l’Université d’Helsingfors par l’intermédiaire du Sénat de Finlande, l’ordre formel d’admettre les personnes du sexe féminin aux cours de médecine de cette Université, les femmes prirent les degrés en médecine pour la première fois en 1879. Après desessais isolés l’épanouissement vint vers i885. Mais, dès 1882 les journaux finlandais annoncèrent que Mlle Rossing Pleike, docteur en médecine, était nommée médecin municipal de la ville de Helsingfors. Cette nomination a été faite sur la demande de 700 habitants qui avaient signé une pétition au Conseil municipal (2).