CHAPITRE XXVIII
A.utriclie
La lutte pour l’admission à l’étude de la médecine en Autriche. Irnportance de la Bosnie pour notre question. — L’Etat y crée des emplois de femmes médecins de district. — L’initiative privée des femmes polonaises, tchèques et allemandes en Autriche. Fondation des lycées préparant pour l’Université. — Pétitions. — Les Autrichiennes reçues docteurs en médecine aux Universités étrangères.^ — L’Etat cède : admission des femmes aux Universités en Hongrie, puis en Autriche.
Trois faits dominent l’iiistoire des femmes médecins dans les dix dernières années : Tadmission des femmes à 1 étude de la médecine en Autriche-Hongrie, les progrès considérables qu’a fait cette question en Allemagne et la réouverture des cours médicaux en Russie.
L’Autriche-Hongrie restait jusqu’à 1890 complètement fermée aux femmes médecins. On ne les reconnaissait pas parce que les femmes autrichiennes n’étaient pas admises aux études universitaires, et qu’on ne leur permettait même pas de passer le baccalauréat. Ainsi toutes les carrières
scientifiques leur étaient fermées (i). Mais vers 1890, un changement commença à s’opérer. Ce qui y contribua beaucoup ce fut l’occupation de la Bosnie. On sait que la Bosnie était une contrée sauvage avant l’occupation autrichienne aujourd’hui grâce aux soins paternels du minis" tre Kallay, elle subit une transformation rapide et complète au point de vue économique et social. C’est du reste, un pays pittoresque, montagneux, demi-oriental, qui fournit un terrain digne d’être exploré par les hommes de science aussi bien que par les touristes.
La population indigène de la Bosnie est presque entièrèment de race slave ; mais la religion l’a divisée en trois catégories distinctes même au point de vue social. Nous y trouvons des mahométans, des catholiques et des orthodoxes. Cette différence de religion a amené la différence du genre de vie, des mœurs, des habitudes et des règles d’hygiène. Les catholiques se distinguent par leur indolence et la résignation à leur sort. Les orthodoxes, qui forment surtout la bourgeoisie urbaine commerçante, présentent un type plus énergique et plus sévère, mais sec et méfiant. Les mahométans qui appartiennent soit à la classe bourgeoisie, soit à la classe rurale, sont principalement de grands propriétaires fonciers et représentent l’ancienne aristocratie du pays, qui vivait du produit du travail de leurs serfs. Actuellement riches ou pauvres, ils ont conservé leur dignité muette et mélancolique et tiennent fort à leurs traditions.
Ce sont justement les particularités de leurs mœurs qui ont attiré l’attention du gouvernement austro-hongrois. La religion mahométane veut que la femme ne se montre pas aux yeux des hommes, dans les familles conservatrices —
I . Un seule femme médecin admise, la doctoresse Kerschbaumer pouvait seulement aider son mari, un oculiste de Salzhurg. Encore fallait-il pour cela une permission de l’Empereur d’Autriche.
et telle est la majorité des familles mahométanes — on ne fait pas d exception meme pour un médecin. Cet ostracisme entraîne naturellement des conséquences très funestes au point de vue de Thyg-iène sociale. Les musulmanes en ejËfet sont isolées du monde extérieur. Elles ne reçoivent point d’instruction, ne savent ni lire, ni écrire. Les règles et préceptes pour chaque circonstance de la vie, les obets, les idées et les remèdes passent en héritage de mère en fille. Les jeunes gens à marier — et on se marie à treize ans quelquefois — se connaissent à peine, se voient à la dérobée, à travers les planches d’une clôture. Après toute une série de cérémonies, la jeune mariée est livrée à son mari et elle commence la vie inerte d’un sujet faible, passif et nerveux, tout en possédant un développement physiologique précoce. Elle reste des heures entières à fumer des cigarettes, à boire du café noir ; une fois enceinte, elle bouge encore moins ; elle reste des heures et des journées entières dans une inactivité complète en attendant la délivrance. Pendant les deux dernières semaines avant l’accouchement les vieilles femmes de son entourage lui donnent à boire, même pendant les chaleurs de trente-sept degrés, de l’huile de foie de morue pour préparer l’accouchement. La parturiente accouche seule sans sage-femme. Si l’accouchement ne suit pas le mécanisme physiologique tant pis pour la femme : laissée sans secours médical elle meurt souvent avec l’enfant dans son sein, ou, si elle survit aux suites des couches, elle est souvent atteinte d’affections utérines chroniques.
La mère allaite son enfant pendant deux ou trois ans ; elle lient le nourrisson presque continuellement au sein. Si elle devient de nouveau enceinte, c’est la grand’mère qui se charge quelquefois des fonctions de nourrice et elle présente de temps en temps sa poitrine à son petit-fils ou
à sa petite-fille, âgée de trois ans. A la suite de cet allaitement prolongé, la vie physiologique de la mère et le développement de l’enfant souffrent. La mère devient anémique ou ostéomalacique; l’enfant, après avoir subi toute une série de déformations rachitiques du squelette, succombe souvent.
La vie sédentaire, la ventilation insuffisante des chambres, l’abus du café et du tabac amènent l’anémie et la nervosité des femmes mahométanes. En passant des heures entières à décrire aux autres leurs différentes indispositions, elles exagèrent et finissent par s’imaginer qu’elles ont toutes la même maladie.
Une fois tombée sérieusement malade, la femme dépérit lentement. Le mari, conservateur, laisse mourir sa femme plutôt que d'appeler un médecin. Il est vrai qu’après la mort de sa femme un mari même tendre, se console vite et se remarie quelquefois dix jours après.
Un homme comme M. Gallay n’a pas pu laisser les choses en cet état.- Aussi, dès que la Bosnie fut pacifiée, après la révolte de 1878-1882, et dès que les affaires les plus importantes furent réglées, il décida d’assurer aux femmes musulmanes le secours médical. En 1891, il fit annoncer dans les Universités étrangères que le gouvernement austrohongrois était enclin à créer en Bosnie quelques places de femmes-médecins de district, obligées de donner leurs soins a'ux musulmanes bosniaques.
La première qui accepta cette place fut une Polonaise, Mme Krajewska née Kosmowska. Elle était originaire de Varsovie ; après y avoir terminé ses classes, elle se consacra à l’étude des mathématiques, passa ses examens et obtint la place de professeur de mathématiques au lycée des jeunes fdles de Varsovie. En 1876, elle épousa un professeur au collège, M. Krajewski, mais
après la mort de ce dernier, en 1880, elle se rendit à Genève, y passa le baccalauréat ès-sciences physique, s’inscrivit à la faculté médicale, fut nommée en 1891 aide de physiologie et présenta en 1892 sa thèse intitulée: «Recherches physiologiques sur la réaction de la dégénérescence».
Cette thèse obtint le prix (cinq cents francs) de la Faculté.
A peine docteur, Mme Krajewska apprit la décision de M. Kallay. Elle le raconte dans son intéressant mémoire présenté au congrès féministe de Berlin de 1896 :
« C’était à Genève il y a quatre ans, qu’en sortant de la maternité je remarquai une affiche. Je m’en approchai et je la parcourus. Elle annonçait la mise au concours par le ministère des places de femmes-médecins en Bosnie. L’esprit large et humanitaire de cette institution toute nouvelle m’a charmée de prime abord. Je me rendis à Vienne; après un séjour de six mois dans cette capitale, je fus nommée médecin officiel de Dolnja-Tuzla au mois de mars 1893. Je suis employée de l’Etat et je possède tous les droits d’un fonctionnaire. Mon devoir est de soigner la population pauvre de Dolnja-Tuzla, les mahométans surtout; je suis également chargée de faire des voyages dans les petites villes du district Dolnja-Tuzla et d’y visiter les familles mahométanes, où je trouve parfois des malades négligées et abandonnées, sans secours médical pendant des années. On me convoque également comme expert pour des rapport médicaux légaux, concernant les femmes mahométanes. J’ai occupé mon poste à Dolnja-Tuzla pendant trois années et demie, et c’est avec mes observations et les résultats généraux de mon activité pendant ce laps de temps que je me présente devant vous ».
Le compte rendu de Mme Krajewska mérite d’être résumé :
Une fois établie a Tuzla elle eut comme femme toute la facilité possible de pénétrer dans les harems, ces lieux fermés à toute influence du monde civilisé. Elle se dressa le programme suivant :
i» S’approcher des femmes mahométanes ;
2° Par le contact continuel, visites répétées et prolongées, exercer une influence sur la manière de vivre des femmes mahométanes, et sur l’éducation de leurs enfants ;
3“ Combattre les préjugés et les usages nuisibles à la santé ;
4" Faire comprendre la possibilité de la contamination par le contact médiat ou immédiat;
5® Donner des secours médicaux à la population mahométane ;
6° Faire pendant ses voyages dans les villes de province de la propagande pour engager les femmes à se soigner.
Avec un peu de persévérance elle obtint des résultats très satisfaisants sous plusieurs rapports. Les femmes mahométanes l’appellent, si elles sont malades ; une fois guéries elles lui demandent de continuer ses visites en qualité de bonne connaissance. Pendant la première année, en 1893, sur 553 personnes soignées par Mme Kraje-wska, il y avait 202 mahométans.
En 1894^ sur 6i3 malades, 224 mahométans.
En 1895, sur 685 malades^ 877 mahométans.
Ier semestre 1896, sur 893 malades, 19 1 mahométans.
Au total, sur 2244 malades, 994 mahométans.
On voit la progression du nombre des musulmans : en 1894, il y avait 35,9 0/0 ; en 1895, 36,5 0/0; en 1887,550/0 du nombre total des patients.
En ce qui concerne Fâge et le sexe de ses clients mahométans, elle comptait :
En
18 hommes