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CHAPITRE XXIX

Allemeigne.

Histoire du mouvement féministe en Allemagne. — Le caractère pratique de ses débuts. — La question de l’admission des femmes à l’Université. — Dès 1890, elle prime en Allemagne toutes les autres. — Pétitions et démarches des sociétés féministes. — Fondation des lycées préparant à l’Université. — Les premières femmes médecins allemandes. — Victoire des courants nouveaux. — Admission provisoire des femmes à la plupart des Universités allemandes. — Admission totale à l’Université de Heidelberg. — Première femme immatriculée.

En Allemagne — nous l’avons déjà montré plus haut — l’année i848 marque une époque dans le mouvement féministe. Un écrit de Mme Louise Otto Peters, publié en 1844, dans les Vaterlandsblàtter de Robert Blum, puis, la Frauenzeitung, fondée par elle, en 1847, et qui revendiquait l’indépendance des femmes, enfin les associations féministes qui se fondèrent à cette époque inaugurèrent les nouvelles tendances. Il se forma le groupe allemand des féministes avancées, qui a joué un rôle très important en ce qui touche à notre sujet. Il n’a pour ainsi dire presque pas d’attaches dans l’aristocratie, il se recrute entièrement dans la bourgeoisie moyenne, et groupe, en de nombreuses associations, environ 80.000 adhérentes. Ce sont là les militantes du parti, les féministes proprement dites. Elles ne prétendent pas, comme on a dit souvent, éloigner la femme du foyer ; elles ne sont point des adversaires du mariage, elles ne jugent point inférieurs et subalternes les soins du ménage. Tout au contraire, elles considèrent le rôle d’épouse et de mère comme un rôle de la plus haute importance sociale ; elles envisagent le travail dômes-

tique de la femme comme un travail des plus utiles et des plus méritoires.

Ce qui les mécontente, c’est de voir que ce rôle si important, ce travail si utile ne sont pas aujourd’hui appréciés comme ils devraient l’être, et que la position des femmes dans la famille, dans l’Etat, n’est pas celle qui convient à un élément social de cette valeur sociale.

Mais les féministes du groupe avancé ne bornent pas leur sollicitude à la femme mariée ; elles s’intéressent tout aussi vivement au sort de la jeune fille, surtout de celle qui n’a pas de dot, et qui est obligée de gagner sa vie par un travail professionnel au dehors.

Depuis une vingtaine d’années, la question des femmes non mariées a beaucoup préoccupé l’Allemagne.

D’après le recensement de iBgS, l’Empire compte, sur une population de 5o millions, 26 millions de femmes, d’où il ressort qu’un certain nombre de jeunes Allemandes ne peu^vent pas trouver de mari;

La forte augmentation de la population — dix millions en vingt-cinq ans — a continué à rendre très âpre en Allemagne la lutte pour la vie, et à diminuer proportionnellement la facilité du mariage pour les jeunes filles sans dot.

Ajoutons que depuis i85o, l’ère de la grande industrie a commencé pour l’Allemagne. Du même coup, l’emploi des machines a rendu inutile nombre de travaux domestiques qui, autrefois, étaient l’occupation principale des femmes non mariées, filles, sœurs ou parentes, dans les ménages de la bourgeoisie.

En face de toutes ces difficultés, la jeune Allemande s’est dit qu’il n’y avait qu’un moyen pour sortir d’embarras, qu’il fallait choisir une carrière, apprendre un métier, exercer une profession.

De là un véritable mouvement féminisie parmi les femmes

de la bourgeoisie moyenne de l’Allemagne, mouvement qui, depuis cinquante ans, s’est constamment élargi et a fini par devenir une force dans le pays.

Mais pendant quelque temps il se bornait aux essais pratiques.

Après i85o, Frédéric Frôbel exhorta les femmes à améliorer l’éducation des enfants. La police ayant empêché la formation de l’Association des dames berlinoises pour les jardins d’enfants (Berliner Frauenvereiri fürs Kindergârten), le Central verein fur das Wohl des arbeitenden Classen (Association centrale pour le bien des classes travailleuses) aida les femmes à vaincre les difficultés. Bientôt cette même association prit en considération la question très importante des sources de gain pour les femmes. Son président, M. Lette, déposa en octobre i865, à l’Administration, un mémoire sur ce sujet et, après avoir décrit l’état de choses en Allemagne, en Angleterre et dans l’Amérique du Nord, proposa aux gens de bien de s’occuper du sort des femmes allemandes non mariées et obligées de gagner leur vie.

Dans ce but il recommanda au Gentralverein de prendre sur lui l’initiative de la formation d’une association composée d’hommes et de femmes, qui assumerait la tâche d’étudier comment et de quelle façon on pourrait assurer aux femmes un travail honnête.

Le i3 février 1865 eut lieu une réunion publique où fût décidée la formation de cette association et, le 27/2 1866, elle fut constituée. Le nombre des membres était d’abord de 332, en 1877 de plus de i.ooo, de i883 à 1890 de plus de 1100.

Cette société appelée du nom du fondateur, Letteverein, joue un grand rôle dans l’histoire du féminisme allemand. Elle fonda des bureaux de placement gratuit (en 1869,

furent placées par leurs soins 1078 femmes ; en 1890, 4.080); puis elle org-anisa des expositions, la vente des tra-r vaux de femmes et de produits artistiques féminins ; elle fonda pour les femmes une école de commerce, puis une d’industrie, de cuisine, de télégraphie et de composition. De l’école industrielle se détacha une institution spéciale ayant pour but de donner une instruction préliminaire dans l’industrie artistique et de former des institutrices pour le dessin et la peinture industriels. Vers la fin de 1870, une école de modelage se joignit aux fondations du Letteverein. Bientôt après, vint l’école de travail manuel artistique. L’exposition industrielle de Berlin de 1879 attira l’attention publique sur cette institution. Au printemps de 1878, la dite association forma encore une école de ménagères (Fortbildungsschule) qui prit un tel développement qu’en 1882^ elle se détacha de sa société fondatrice. De 1880 à 1890, le Letteverein créa encore une école de blanchissage et de repassage, une école de cuisinières et enfin une école de photographie.

Cette activité merveilleuse absorba en grande partie les Allemandes.

Préoccupées du mode dont les femmes pourraient s’emparer de certaines branches industrielles, elles ne songèrent que relativement tard aux professions libérales.

Dette, dans son rapport de i865, déclarait déjà que les femmes devraient étudier aussi la médecine et la chirurgie, et le Letteverein traça, vers 1877, le plan de la fondation d’une école pour préparer au baccalauréat et aux études universitaires. Mais ce plan ne fut pas réalisé, et les pétitions envoyées au ministre de l’instruction publique Falk et à la municipalité de Berlin, dans lesquelles le Letteverein demandait que l’État lui-même élevât ces écoles, essuya un refus. Le Letteverein s’occupa alors d’autre chose.

L’association « Allgemeinef deutscher Frauenbildg’sverein », dont un des buts principaux était dé favoriser l’éducation postscolaire et d’élever de toutes les façons le niveau intellectuel des femmes allemandes, reprit la question.

A sa réunion générale (automne 1872) fut soulevée par un des assistants (la société se composait d’hommes et de femmes) la question des études universitaires à Leipsick. Cette Lniversité avait à cette époque (1871 à 1880) permit à quelques dames de suivre les cours et deux ou trois avaient même passé des examens (depuis, le gouvernement saxon interdit l’admission des femmes aux cours universitaires). On émit l’opinion qu’il n’était pas suffisant d’admettre les femmes à l’Université seulement à titre d’étudiantes extraordinaires. Il fallait leur donner une éducation scientifique suivie, pour que l’Allemagne eut des femmes et des institutrices académiques pour les pensionnats.

La même société se mit à réunir des fonds qui permissent de distribuer des bourses aux étudiantes. Depuis 1884, elle entretenait déjà deux étudiantes en médecine à Zurich ; grâce à un don de 20.000 marks, deux autres purent préparer leur baccalauréat. ^

En 1886, elle reçut un don de So.ooo marks ; en 1888, un autre de 80.000 marks, destinées à la fondation d’un lycée de jeunes filles. En 1888, l’association envoya des demandes aux gouvernements de tous les Etats allemands pour obtenir l’admission des femmes à l’étude de la médecine et aux examens.

Mais la bataille décisive autour de cette question ne fut livrée que plus tard.

Le 3o mars 1888 se fonda à Weimar, pour transporter ensuite son siège à Hannover, une association destinée ex-

clusivement à faire avancer la question d’instruction féminine. Elle prit le nom de « Frauenbildungs, reform » (réforme de l'instruction féminine).

Cette nouvelle association raisonnait d’une façon très sensée. Aujourd’hui, se disait-telle, le commerce, l’industrie, l’industrie artistique et l’art sont ouverts aux femmes. Reste encore la science. Pour qu’elle soit aussi accessible aux femmes, il y a deux choses à faire : fonder des établissements d’instruction qui préparent le sexe féminin aux carrières scientifiques, obtenir l’admission des femmes préparées suffisamment à l’Université.

Pour atteindre le premier but, l’association décida d’éclairer l’opinion publique par écrit et par parole, de pétitionner sans relâche auprès des gouvernements et des diètes et de réunir les fonds pour créer un lycée préparant les jeunes filles aux études universitaires.

La Franenbildungsreform commença son action immédiatement en 1888, par une pétition envoyée aux ministres de l’instruction publique de Prusse, de la Bavière et du Wurtemberg, demandant l’admission des femmes à l’examen de maturité, aux collèges, aux lycées, aux universités et aux écoles polytechniques. En 1889, il adressa une autre série de pétitions aux ministres de l’instruction de tous les autres Etats. Enfin, au mois de janvier 1891, l’association envoya une nouvelle pétition, cette fois-ci aux diètes allemandes. Elle y demandait la fondation des lycées et l’admission des femmes au baccalauréat et à l’Université.

A côté de la « Frauenbildungsreform « F « Allgemeiner deutscher Frauenverein » envoya aussi une pétition identique. La question de l’admission des femmes aux universités, surtout aux cours des Facultés de médecine fut portée devant le Reichstag le ii mars 1891. Le rapport de la com-

mission nommée à cet effet conclut au vote de l’ordre du jour; après une assez longue discussion^ dans laquelle plusieurs orateurs soutinrent la demande des pétitionnaires, le parlement se rangea à l’avis de la commission. Mais cette question que la commission n’avait pas traitée à fond, devait revenir un jour ou l’autre devant le Reichstag, un certain nombre de députés étant partisans d’ouvrir aux femmes la carrière médicale.

Pendant cette discussion plusieurs remarques intéressantes furent faites. Ainsi, le commissaire gouvernemental M, Hopf, déclara que d’après la loi allemande sur les professions (Gewerbeordnung) les femmes aussi bien que les hommes pouvaient exercer la médecine. L’obstacle principal consistait dans l’organisation actuelle des écoles supérieures qui n’admettaient pas les femmes. La solution de cette question appartenait, selon lui, au gouvernement de chaque Etat.

Alors, les légistes libéraux répondirent que l’Etat en laissant une loi lettre morte commettait une faute contre l’esprit de la législation et que par conséquent il devait tâcher de l’éviter. Le D"' Harmening remarqua qu’en Thuringe il y avait très peu de médecins de campagne et que déjà, à cause de cela, les femmes médecins y seraient bienvenues.

Le député Schrader rappela que, si le Reichsrath peut à la rigueur rejeter la responsabilité de la non-admission dans tous les Etats sur le gouvernement respectif ; ce n’est pas possible pour l’Alsace-Lorraine qui sé trouve sous l’administration immédiate du Reichsrath et qu’en conséquence il devait décider l’admission des femmes aux études médicales à Strasbourg.

Cette motion n’eut pas de suite. Aux diètes également on essuya un refus. A la diète de Weimar le vice-président Appelius parla si ardemment contre la pétition qu’on la

rejeta. L’un de ses arguments principaux était que : ce qui nous attire dans le caractère des femmes c’est la sensibilité, et la médecine l’effacerait !...

A la diète wurtembergeoise la commission delà pétition consentit à remettre la question à la décision du gouvernement et pensa qu’il serait bon, au moins, de faciliter aux femmes médecins des facultés étrangères l’exercice en Allemagne. Mais la diète passa à l’ordre du jour.

En 1892, la diète de Bade s’occupa à son tour de la pétition. La majorité accepta les conclusions delà commission, à savoir : i® Les tendances des femmes vers l’agrandissement du domaine de leurs gains et surtout en tant qu’il s’agit de professions basées sur l’éducation scientifique, sont justifiées et en partie réalisables ;

2® Dans aucun cas il ne faut rendre aux femmes l’accès de ces professions plus facile qu’aux hommes. Par conséquent on exigera d’elles toujours le baccalauréat ;

3® Pour que les femmes puissent passer cet examen on leur désignera un des lycées existants. Au contraire, la fondation d’un lycée féminin ou d’un lycée avec classes, parallèles pour jeunes filles et garçons est exclue;

4® Les femmes qui auront passé le baccalauréat et qui répondront à toutes les exigences scientifiques, seront admises par les facultés à suivre les cours ;

5° Le gouvernement est invité à vouloir bien continuer à regarder favorablement la question féministe.

De brillants discours furent prononcés à cette occasion p^r les députés libéraux. Muser et Kiefer.

La diète de Bade était la plus favorable à la question des femmes médecins. Celle de Prusse, à laquelle l’association Frauenwohl avait envoyé une pétition couverte de milliers de signatures, délibéra le 3o mars 1892. Le rapporteur de la commission, M. Schneider, déclara que le gouvernement

reconnaissait que les femmes médecins étaient nécessaires en Allemagne, mais qu’il faudrait fonder pour elles une Université spéciale et que cela demandait de grandes dépensés. L’antisémite Stocker reconnuL pendant les débats, la nécessité des doctoresses, mais dit que c’était contre l’esprit allemand (sfc) de laisser les femmes étudier aux mêmes institutions scientifiques que les hommes.

Les sociétés féministes ne se laissèrent pas décourager. Les pétitions suivaient les pétitions et comme le manque de lycées pour les jeunes filles ayant programme identique à celui des garçons rendait difficilè l’accès des femmes aux Universités (car où se prépareraient-elles pour passer le baccalauréat ?) la Frauenbildungsreform fonda, eh 1893, à Karlsruhe (Bade), un gymnase où sont enseignés tous les objets qu’on apprend dans les gymnases de garçons. Lès cours y durent six anSj les jeunes filles^ après avoir terminé, passent le baccalauréat absolument commé les garçons et obtiennent ainsi le droit d’entrer à l’Université. Pour que les parents ne soient pas embarrassés trop tôt de la question de savoir si leur fille veut étudier ou non (ce qui arrive souvent avéc les garçons), le lycée des jeunes filles de Karlsruhe n’admet les filles à la première classe dite a Untertertia » qu’à l’âge de douze ans quand elles ont déjà étudié six ans dans l’école pour les jeunes filles. Tandis que les garçons ont dans cette classe deux objets nouveaux, mathématiques et grec, les jeunes filles oqt les mathématiques et le latin. Le grec vient un an après. Pendant la troisième année on lit Tite-Live, l’Ody^ée et on commence l’algèbre et la physique, deux objets nouveaux.

En 1896, Mme Bistram, parlant de ce lycée écrivait (i) : « Nos vingt-deux écolières étudient avec le plus grand zèle

I. Ottitie V. Bistram ; Le premier lycée de jeunes filles à Karlsruhe, Intern. K. 1896, pp. i5i-5.

Mélanie Lipinska 32

et le meilleur succès; le professeur de mathématiques surtout les loue beaucoup. En latin, elles font aussi de très bons progrès. La gymnastique est chez nous obligatoire, on lui a consacré quatre heures par semaine, ce qui influe bien sur Létal physique, lequel est d’ailleurs très satisfaisant. On tâche Surtout de développer l’intelligence bien plus que de farcir la tête de notions ».

Sur ces vingt-deux, douze étaient de Karlsruhe, une du Palatinat, une de Mecklembourg, quatre de Sforzheimi deux des provinces rhénanes, une d’Holsteiri, une de Suisse. Seize étaient protestantes, six catholiques, une israélite.

Le lycée de Karlsruhe jouit d’une sympathie réelle de la part du gouvernement badois et de la municipalité, qui lui cédèrent gratuitement le local et furent représentés brillamment à l’inauguration.

En outre, il s’est formée en 1898, sous la présidence du prince Schônaich-Carolath, une association pour fonder des cours lycéens (Vereinigung zur Veranstaltung von Gymnasialcursen für Frauen) àBerlin,à Leipzig, à Stuttgart, efc., Les élèves entrent dans ces cours à l’âge d’au moins seize ans et au delà, après avoir toutes passé par un lycée de jeunes filles.

Pour les jeunes filles qui étudient, 1’ « Allgemeiner dcutscher Frauenverein » a fondé une bourse et deux dames donnèrent, dans le même but, l’une 7.000 marks, l’autre 20.000. Cette dernière somme est destinée aux élèves qui auront déjà terminé les cours et qui s’inscriront à l’Université. En effet, en 1896, six élèves de ladite institution de Berlin, MMlles Éthel Blume, Johanna Hutzelmann, Irma Klausner, Else von der Leyen, Margarethe von der Leyen et Katharina Ziegler ont passé avec succès après Pâques le baccalauréat devant la commission du gymnase royal Louise de Berlin.

Aujourd’hui, on trouve en Allemagne que les cours qu’on ne peut sui^Te qu’ après avoir terminé une école, entraînent une perte considérable de temps^ que par conséquent ils ne doivent être qu’une mesure de transition, et on pense qu’une réforme radicale de tout l’enseignement secondaire des jeunes filles s’impose. Cette réforme laisserait subsister, avec un programme et une organisation plus modernes, plus pratiques, bon nombre d’anciens lycées de jeunes filles. Elle ferait créer, en outre, par l’État ou les villes, un petit nombre de gymnases préparant les jeunes filles directement aü baccalauréat. Le gymnase de Karlsruhe s’est donc montré plus utile.

Mais lorsqu’en Prusse,en 1B99, la municipalité de Breslau (Silésie), désireuse de fonder un gymnase de jeunes filles, en demanda l’autorisation au ministre de l’instruction publique, M. von Bosse, celui-ci n’osant pas trancher la question de principe, chicana la municipalité sur le programme du gymnase et refusa l’autorisation en prétextant le surmenage fatal des jeunes écolières. Une discussion subséquente au Landtag de la Prusse établit néanmoins que le ministère avait craint de créer un précédent fâcheux en autorisant une grande municipalité à s’occuper sérieusement de l’avenir de ses filles.

Abandonnée à Breslau, la tentative est maintenant reprise à Cologne. Deux femmes influentes et dévouées, Mathilde von Mevissen et M“® E. Krukenberg, femme d’un professeur à l’Université de Bonn, sont l’âme de cette entreprise.

En Bavière aussi, une union s’est constituée pour la fondation d’un gymnase de filles à Munich. Elle a demandé dernièrement (mars 1900) à la Chambre de voter un crédit à cet effet.

Des socialistes, des libéraux et mèmè des membres du centre ont appuyé cette requête à la tribune.

Mais le D" von Landmann, ministre des cultes, et deux députés du centre, ont pris la parole pour demander le rejet qu'ils n’ont pas manqué d’obtenir, à une voix de majorité seulement, il est vrai ; ce qui permet de prévoir que le crédit demandé sera accordé sous peu.

Somme toute, vers 1896, rAllemagne, sensiblement en retard sur l’Angleterre et sur la France, semblait cependant entrer à son tour dans la même voie, mais avec une extraordinaire lenteur. Ces retards étaient dus à l’obstruction systématique des hommes, qui voyaient leur gagne-pain menacé et qui défendaient leurs situations avec l’énergie du désespoir. Mais la lutte pour la vie a des exigences chaque jour plus terribles : et, pressées par la nécessité^ les femmes allemandes n’avaient aucune intention de se dédire dé leurs tendances.

Comme trait caractéristique, il y a, en outre, à relever que les femmes ne voulaient pas aborder toutes les professions scientifiques et que c’est surtout l’étude de la médecine et de la philosophie qui leur importait. L’étude de la philosophie leur semblait nécessaire pour assurer à l’Allemagne des institutrices vraiment instruites. Quant à la médecine, ceux qui se rappellent l’histoire des femmes médecins en Amérique et en Angleterre remarqueront ici que le corps médical joue un rôle assez secondaire dans l’opposition, et que ce sont surtout les gouvernements et les universités qui empêchent les femmes d’étudier.

Après avoir parlé des armes dont se servaient les femmes allemandes pour arriver au but (pétitions, fondations des gymnases), nous devons dire encore quelques mots de celles qui justifiaient les réclamations des sociétés féminines en montrant, par leur exemple, que les femmes étaient aptes à étudier et à exercer la médecine. Une des premières femmes médecins fut Françoise Tiburtius. Elle et M‘‘® Lehmus,

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après avoir terminé leurs études à Zurich, se fixèrent, en 1877, à Berlin, fondèrent un dispensaire et une clinique pour les femmes et les dirig-èrent avec succès. Depuis 1890, M”e Bluhm s’est jointe à elles.

De 1877 à 1897, 16.999 femmes y vinrent chercher le secours médical et à beaucoup les doctoresses ont prodigué des médicaments gratuitement.

A Berlin, il y a encore la doctoresse Agnès Hacker. A Francfort-sur-le-Mein, se trouve la doctoresse E.Winterhalter. Au moment où elle s^y établit, la ville de naissance de Gœthe comptait déjà une femme médecin, M^® Dr. Adams Lehmann, née en Angleterre. En i855, à Tâge de dix-huit ans, elle s’était fixée en Allemagne, et comme après 1872 l’Université de Leipzig permettait aux femmes de suivre les cours, elle y étudia la médecine, mais ne put recevoir le titre de docteur qu’à Berne. Après sa thèse, elle partit pour Paris, Londres et Dublin, y visita les hôpitaux et s’établit ensuite comme médecin en 1887 à Francfort. En 1889, une grave maladie l’obligea à abandonner la carrière médicale pour quelque temps. Rétablie, elle resta au Schwarzwald Bad ois, prit part à la fondation du sanatorium pour les phtisiques à Nordrach et y exerçait, jusqu’à 1898, les fonctions de médecin qu’elle abandonna cependant de nouveau pour cause de santé. Elle vit aujourd’hui avec son mari et ses enfants à Munich.

A Leipzig, exerce, depuis 1899, M*'® Anne Kuhnow, née en 1869, reçue docteur à Zurich en 1889. Elle passa un an en Amérique, à New-York, où elle enseignait la microscopie au Women’s medical college.

A Dresde, il y a la doctoresse M“® Anne Fischer Duckelmann, qui a écrit plusieurs livres d’hygiène culinaire ; et dans la maison de santé du docteur Lehmann, les fonctions d’aide-médecin sont exercées par une Arménienne, M“® Dr, Beglarian.

Toutes ces dames peuvent exercer, car la loi allemande permet l’exercice de la médecine à n’importe qui sans qu’il soit docteur (loi du 21 juin 1869, art. i47, n® 3). Mais elles doivent mentionner qu’elles sont docteurs d’une Faculté étrangère, en outre, elles ne peuvent signer ni les certificats de décès, ni les ordonnances. Ordinairement, elles s’arrangent de façon qu’elles les écrivent et qu’un médecin de leur connaissance les signe.

Dès 1897, les réclamations féministes f-elatives à la médecine commencèrent à être couronnées de succès.

Grâce aux nombreuses réclamations et aux discussions dans la presse, la question des femmes médecins gagna beaucoup de partisans. Pour s’en convaincre, il suffit de parcourir un livre très curieux, à savoir : « Die Akademische Frau » de KirchhofP. Il ne consiste qu’en réponses des pins grandes sommités de la science allemande, réponses relatives à l’admission des femmes aux études universitaires en général.

Sur trente-neuf professeurs aux facultés médicales de Jena, Leipzig, Halle, Berlin, Kœnigsberg, Greifswald, Erlangen, Bonn, Munich, Gôttingen, Wurzbourg, Breslau, Fribourg, Heidelberg, Kiel et Strasbourg, il n’y en a que deux (Bergmann et Mendel, de Berlin) qui se sont déclarés décidément contre les femmes médecins. La grande majorité reconnut unanimement qu’aucune donnée scientifique ne peut justifier la non-admission des femmes à la médecine. Toutefois cette profession ne devrait être embrassée que par l’élite. D’autres, et notamment les professeurs Fritsch, Mund, Leyden et Rosenbach de Berlin, et His de Leipzig n’ont même pas intercalé ces restrictions.

Tous ces jugements provenaient de considérations théoriques. Il en est un que nous citerons en entier, non parce qu il est très favorable, mais parce qu’il est basé sur des essais pratiques qui lui donnent une importance spéciale. -

C’est celui du professeur Winckel, directeur de la clinique gynécologique à l’Université de Munich,

Depuis le i®' janvier 1878 — dit-il (i) — jusqu’au mois de mai 1898, Il ans à Dresde, 10 ans à Munich, je me suis servi, avec de courtes interruptions, des femmes médecins comme aides-assistants bénévoles dans mes cliniques gynécologiques. En tout, j’en ai eu plus dè ko. Elles étaient originaires de l’Amérique, de la Russie, de l’Allemagne. Celles-ci avaient terminé leurs études à l’étranger. Quant aux facultés de l’esprit de ces dames je remarquerai avant tout que j’avais affaire ici à des femmes d’élite, car c’est Mme la doctoresse Heim-Vôgtlin, femme du professeur Heim de Zurich, et médecin elle-même, en outre une de mes anciennes élèves, qui me choisissait parmi les femmes médecins, celles qu’elle savait devoir répondre à ses espérances. Elles y ont répondu à tout égard. Dévouées, assidues, consciencieuses, désireuses d’employer leur temps le mieux possible, elles m’ont paru dignes de tout estime. J’ai pu considérer les secours de la plupart de ces femmes médecins comme ayant une valeur égale à ceux de leurs collègues masculins.

; Même, celles dont la santé était des plus délicates ont pu exécuter des opérations difficiles. Quant à leurs destinées ultérieures, beaucoup d’entre elles ont trouvé des places dans les hôpitaux de leur patrie ; d’autres se sont établies librement et ont une bonne clientèle ; d’autres se sont mariées sans toutefois abandonner leur carrière médicale. Une seule parmi ces quarante n’exerce pas.

Une grande partie des professeurs d’université était donc vers 1897, plus ou moins favorable aux études universitaires des femmes. Il en résulta que, dès 1898, la plupart des

î. O. c., pp. 123-124.

universités allemandes admirent les femmes à titre d’essai à suivre les cours.

Leur affluence en témoigne ; ainsi pour le semestre de l’hiver de 1899, cent soixante femmes se sont fait inscrire à l’Université de Berlin.

En 1899,1e Secrétaire d’Etat, le comte Possadow^sky, put déclarer au Parlement que la question des femmes médecins allait être bientôt résolue favorablement. Une partie seulement de cette promesse fut tenue en 1899 : le Reichstag permit la nostrification des diplômes étrangers.

Quant aux études dans les universités allemandes, voici quel est leur état à l’heure présente :

Après dix ans de lutte, de pétitions et de réclamations, de défaites et de victoires partielles, les femmes ont obtenu de pouvoir suivre les cours dans presque toutes les Universités allemandes. Elles ne sont pas à proprement parler des « étudiantes », bien qu’elles poursuivent leurs études avec un zèle qui leur fait honneur.

A l’heure présente, elles ne sont que des « auditrices », c’est-à-dire les hôtes tolérés de l’Alma Mater, non ses filles. Qu’elles soient professeurs d’enseignement secondaire, munis du brevet supérieur, qu’elles soient même bachelières, les gouvernements des divers Etats ne leur permettent pas de prendre, comme les jeunes gens, leur inscription à l’Université ; l’autorisation de suivre les cours ne leur est accordée que sur demande spéciale, elle est toujours révocable et ne préjuge rien pour l’avenir. De sorte qu’une « auditrice » n’est jamais sûre de pouvoir terminer les études qu’elle entreprend, ni d’être admise à passer l’agrégation où le doctorat.

Grâce à ce système hybride de concessions toujours révocables, de demi-engagements qui n’engagent à rien, il se produit chaque jour, dans les Universités allemandes, des

contradictions tout à fait bizarres. Si certaines Universités allemandes, telles que Heidelberg, Halle, Gœttingue admettent telle auditrice à passer le doctorat, d’autres Universités s’y refusent obstinément.

Malgré tout, pendant le semestre 1899-1900, 4o6 femmes étudiaient en Allemagne : 8 à Marbourg, i5 à Halle, 20 à Bonn et à Kiel, à Gœttingue et à Greifswald, i4 à Kœnigsberg, 29 dans les deux Universités de Bade, 6 dans les trois Universités bavaroises, i5 à Breslau, enfin plus de 200 à Berlin (i). ' \

En 1900, pour la première fois, les portes de TUniversité de Strasbourg se sont ouvertes à des auditrices régulières. Il y a actuellement i5 auditrices libres inscrites, ii aux cours de philosophie, 3 à ceux de médecine et i à ceux de zoologie.

Avec raison les Allemandes réclament davantage.

A la place de la concession que leur font quelques professeurs, en tolérant leur présence à certains cours, elles veulent avoir le droit de se rendre à tous ceux qui leur seront utiles et de les écouter à titre d’élèves inscrites et non comme auditrices tolérées ou acceptées.

Dans ce sens, une étudiante en médecine, Hermine Edenhinzen, a pris l’initiative de la pétition qui servit de base à la discussion du Conseil de la Confédération (2).

Cette pétition demandait l’accès régulier des femmes aux cours de l’université, et la capacité de pouvoir se présenter aux examens de l’enseignement supérieur, si elles ont obtenu des certificats garantissant leur instruction secondaire. Couverte de nombreuses signatures, la pétition avait été déposée, dans les premiers jours de mars 1900,4 la Commission des pétitions du Reichstag allemand.

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